Bonjour à vous,
C'est avec plaisir que je présente le quatrième récit d'une série romanesque du genre fantasy, à propos de laquelle vous pouvez en savoir plus en consultant mon
carnet de bord.

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Ce présent récit est une ébauche présentant le personnage de Louissévît et sa rencontre avec le clan Héronneau-Pois. Louissévît est un dignitaire du clan Puïo, cœur du pouvoir de la monarchie elfique, dont le présent texte présente une sorte de... tournant dans sa vie... ou quelque chose comme ça.
Le texte ne dépasse pas les 3700 mots, ce qui correspond à la fourchette de temps de lecture que je souhaite pour ce qui pourrait s'apparenter à un chapitre. Le récit a vocation à se suffire à lui-même (même s'il invite à une suite) et se déroule peu de temps avant l'épisode de la famine de la steppialectique lors du passage de Dianeforgeât à Brisebarrière.
Tel un retour sur un premier jet, vos commentaires devraient me permettre de réécrire progressivement le texte en lui ajoutant de nouveaux aspects ; je pense notamment à un passage juste après un rapport officiel à propos de l'entretien avec Margueritevoilât qui fait très mal la transition avec la fin du texte, malheureusement.
Je me programme donc une réécriture du texte pour bientôt et accueillerai votre aide ou vos impressions sur le texte avec plaisir. Je vous souhaite une agréable lecture.

Ils étaient arrivés à l'heure où l'astre du jour, Folespur – comme disent les Graouriattes de la Forêt côtière –, était au plus haut dans le ciel : Louissévît l'anxieux, petit-fils du souverain Puïo, dernier héritier d'une lignée presque éteinte dont le pouvoir s'essoufflait, fit installer son campement militaire sous la chaleur terrible d'un ciel sans nuage.
« Prince Louissévît, nos tentes sont prêtes à vous recevoir, » l'informa un officier royal chargé de la répartition des bagages du noble, porteur du camée monarchique.
Ils étaient trois cents Elfes issus de la réserve militaire de la Balisade steppialectique, mobilisés à quelques heures de marche d'Editerre avec pour objectif de chasser les intrus qui attaquaient la terre des Elfes. Le grand-père de Louissévît, convaincu d'appliquer le droit d’ingérence de la monarchie en faisant intervenir son petit-fils sur les propriétés du seigneur d'Editerre, avait demandé à ce que le Prince fût armé de l'Épée des aïeux ornementée.
« Mes Elfes sont-elles arrivées ? demanda Louissévît en enlevant son armure de bronze.
— La première dame escortée depuis la ville vous rejoindra dans votre couche, quant à la seconde... j'ai bien peur que nous l'ayons perdue pendant une attaque brutale de...
— Que dites-vous ? Ces bandits osent s'attaquer aux biens royaux ! »
En un instant, Louissévît fit un malaise, et fut rattrapé de justesse par son conseiller personnel qui l'allongea au sol. L'officier royal interpella les soldats promptement.
« Gardes, apportez une eau aussi pure que le recommande la fonction royale, le Prince meurt de soif. »
Tandis que tout le camp s'affairait autour de l'héritier souverain, l'air se gonfla progressivement d'une odeur lourde chargée de cendres et de fumées étouffantes. Les miliciens mobilisés avaient installé leur campement en plein milieu des terres brûlées dont les cendres risquaient à tout moment de se rallumer : précipités sur place dans une vitesse excessive, leur imprudence les avait amenés à ne pas prendre en compte le risque d'asphyxie que pouvaient entraîner les fumées ou les feux mal éteints.
« Où est donc passé le seigneur d'Editerre ? se plaignit Louissévît dans un sursaut de douleur.
— Le seigneur d'Editerre, propriétaire officiel des champs dans lesquels nous avons établi notre campement, nous a transmis un message pour nous informer du retard de sa venue, car il ne pense pas sortir de sa tour avant la venue du vent purificateur.
— Notre urgence ne peut permettre aucune attente ! Nous soustrairons ces terres inhospitalières de l'influence du suzerain d'Editerre si celui-ci ne sait pas les défendre comme il se doit, » conclut le Prince Puïo en s'appuyant sur le manche de son Épée sacrée afin de se relever.
Sur ces mots, il partit se réfugier sous une tente en attendant l'arrivée de sa dame de compagnie.
À la nuit tombée, un petit jaguar d'à peine dix ans se glissa dans l'ombre et se rapprocha du campement dans le plus grand silence. Son nom : Girmaillœur. Sa communauté : Graouriatte. Son poil : gris clair, avec des moustaches bariolées. La raison de sa venue : ce jeune félin avait accepté de réaliser une dangereuse mission de reconnaissance pour le clan Héronneau-Pois, celui-ci l'ayant chargé de dénombrer le nombre de tentes érigées sur place, et de décrire précisément les insignes habillant le campement (drapeaux, ornements, uniformes, etc.) afin de permettre au clan des Graouriattes d'identifier précisément les forces en présence.
Le jeune Grimaillœur s'avançait sur la pointe des pattes, reniflant l'air à la recherche des odeurs tout proches, lorsqu'il aperçut la marque de la monarchie : la fleur du balisier, celle du monarque et de ses serviteurs.
« Et toi... D'où viens-tu ? » s'exclama non loin un militaire dont la voix nasillarde perçait les tympans.
Le Graouriatte sursauta en entendant le grognement du garde. Il se réfugia au plus vite dans un tonneau d'avoine, se dissimulant avec précaution – le tout sans faire un seul bruit.
« Ma ferme à moi ? Elle se trouve dans la vallée de la Colonnyôte, en aval du lac. On y fait pousser de l'avoine et de l'orge. On y brasse la bière brune de la Balisade, » répondit un Elfe qui avait pour mission de veiller sur le campement.
Grimaillœur écouta la conversation en secret avant de profiter du manque de vigilance des deux gardes pour sortir du tonneau dans lequel il se trouvait. Le Graouriatte se mit ensuite à quatre pattes, contourna deux tentes, avant de repartir vers les champs. Grimaillœur avait maintenant le sentiment que sa mission était accomplie.
Après un long moment de course entre les différentes cultures, Grimaillœur retrouva le clan Héronneau-Pois qui l'avait chargé d'espionner les Elfes.
« La voilà, cette sacrée tête de morpion ! Encore en vie ?? » ricana un jaguar à la vue du jeunot s'approchant.
Grimaillœur livra alors les informations qu'il détenait sur les monarchistes puïons installés au campement... à condition de négocier sa rémunération à la hausse !! Il n'avait accepté d'espionner l'ennemi que dans l'espoir de recevoir la juste rétribution des risques pris pour l'occasion.
« Voyez-vous ça ? » s'exclamèrent ses interlocuteurs en rigolant.
Les gros bras du clan Héronneau-Pois se trouvaient tous là autour d'une table dans l'étable d'une éleveuse de mammifères d'une race berbe-mouche coutumière à la région ; cette bergère graouriatte avait accueilli les pillards en toute discrétion. À la lueur des bougies, les Héronneau-Pois avaient dessiné une carte rudimentaire de la zone, ajoutant un point blanc à la craie sur l'emplacement où se trouvaient approximativement les Elfes du clan Puïo.
« J'ai vu la balise royale sur trois tentes avec des broderies en argent, commença alors Grimaillœur. J'ai vu des paysans armés, horribles et moches, mais ils f'zaient pas attention à moi. J'ai vu leurs vieux vêtements, z'avaient même pas d'armure, rien que des gourdins tout pourris. J'ai entendu les voix de deux gardes stupides avec un air de vieux ramollis fatigués après un long voyage : eux, ils viennent de très loin, c'est des culs-terreux, ils connaissent pas la région, c'est sûr. J'ai vu des boucliers de la Tour puïonne aussi, avec un dessin dessus comme j'en avais vu la fois où j'avais allé à Tressybourg : des boucliers avec la fleur de la cour du Roi, la balise. Voilà, c'est tout, en gros.
— Combien ? lui demanda son aîné.
— Heu... J'ai compté quarante tentes, peut-être un peu plus... ajouta Grimaillœur avec hésitation.
— Ok, c'est bon, bravo à toi pour ce beau boulot, gamin. Tu mérites bien ton argent. Prends donc ces cinq cents ocellœux, ça te fera un peu de monnaie. Va vite te réfugier dans la Jungle cuivrée maintenant, avant que ça bastonne de partout, avant que ça dégénère, » conclut le vieux Graouriatte à l'attention du jeune félin aux moustaches bariolées.
Grimaillœur fit un large sourire révélant ses babines satisfaites par le prix de sa prouesse : cinq cents ocellœux, ça faisait bien de quoi se payer une vingtaine de souris à manger pour lui tout seul ! Ainsi satisfait, le jeune Graouriatte repartit aussi vite qu'il était arrivé.
« Maintenant, tout est limpide, on sait à quoi s'en tenir ! » déclara le plus vieux en se tournant vers les membres de la réunion.
Autour de la table se trouvaient les familiers du clan Héronneau-Pois, un groupe de jaguars des grands chemins dangereusement connus pour leurs nombreux pillages et attaques de convois marchands. Même s'il privilégiait la spoliation des Elfes, ce clan populaire n'hésitait pas à s'en prendre aussi aux Graouriattes qui marchandaient avec ceux qu'ils considéraient comme leurs ennemis. Menacer les siens étaient pour la bande Héronneau-Pois une façon de les ramener dans ses rangs en les empêchant de se tourner vers les étrangers pour commercer.
« Hey ! Toi, le Trobaulèze, t'es pas venu pour rien, pas vrai ? Les gens comme toi ne sortent pas de la Jungle sans une bonne raison de faire parler d'eux ! lança soudainement un Graouriatte en se tournant vers le seul Trobaulèze présent à cette réunion dans une étable.
— C'est l'un des vôtres qui m'a fait venir, répondit alors le Trobaulèze en question. Ma seule raison d'être ici, c'est le prix que vous pourrez payer pour mes services. Je peux faire quelque chose pour vous, mais ça risque de vous coûter un peu plus cher que pour payer le gamin...
— Vas-y... c'est-à-dire ? Annonce... l'interrogea un membre du clan autour de la table.
— Je vous propose un contrat à cent vingt mille ocellœux, de quoi nourrir les miens, m'acheter une maison
en haut d'un arbre dans la Jungle. Les Elfes sont de plus en plus violents aujourd'hui, cette menace elfique devrait vous convaincre de me faire confiance, de me payer. Voici ce qu'il va se passer : Je me ferai passer pour l'un des vôtres – comme un membre de votre clan ; on organise un guet-apens qu'on ne réalisera qu'après qu'ils aient dispersé leurs forces à travers les champs ; vous les harcelez de vos javelots, ils approchent avec leurs quelques miliciens-paysans ; et quand ils sont à portée de nez, les yeux rivés sur vous, je me jette sur leur chef dans son dos et je l'assassine.
— Cent vingt mille ocellœux ? C'est trop risqué ! répliqua un dernier.
— Tout ce que vous ne pouvez pas me payer directement, vous le fournirez en lin, en cuirs de berbes-mouches, en avoirs matériels sur vos réserves... Je suis intéressé par un paiement en nature. J'ai quelques amis qui accepteront de me racheter vos matières premières pour une bonne somme, qu'en dites-vous ? » proposa enfin l'assassin trobaulèze.
Le clan Héronneau-Pois n'était pas habitué à planifier ses attaques, on le faisait souvent passer pour une bande de voyous sans cervelle, sans aucune stratégie. À l'idée de passer pour des tacticiens de génie capables d'éliminer l'un des chefs du clan Puïo, aucun d'entre eux ne résista à la proposition du Trobaulèze. Après un vote à main levé, la table entière s'entendit pour organiser l'assassinat du chef des Elfes, la partie était gagnée d'avance, selon eux.
« Ok ! Chiche, top-là ! » s'écrièrent joyeusement les Graouriattes, s'entendant alors sur le prix à payer pour devenir enfin le clan le plus craint et le plus respecté de toute l'aire steppialectique.
Les puïons n'avaient pas choisi le lieu d'établissement de leur campement par hasard : les champs autour d'eux faisaient partie d'un latifundium seigneurial consacré presque entièrement à la culture du lin, point de départ incontournable de l'industrie textile des Elfes. Lors de la saison des rouissages, les plants prenaient feu à toute vitesse, et dans l’emballement, les incendies pouvaient gagner la région en touchant les cultures avoisinantes.
« Mon bon Prince, la responsable de l'exploitation demande à vous parler, » déclara l'officier royal au petit matin.
Après une nuit asphyxiante sous des toiles de lin au beau milieu des fumées, l'aube laissa transparaître un éclat d'une lumière brûlante accompagné par l'odeur âcre des feux éteints. Voilà une vingtaine de jours que ces terres avaient été attaquées, or le cortège de Louissévît fut le premier à se rendre là-bas pour venir en aide à la population locale. L'assolement dédié au lin orientant toute l'économie des marchands d'Editerre et pourtours, les tisserands du centre-ville s'alarmèrent rapidement de ne plus recevoir de provision de fibres pour fabriquer leurs tissus.
« Qui donc se présente devant moi ? demanda Louissévît au sortir de sa tente.
— Margueritevoilât de mère inconnue, responsable de la répartition des tâches depuis près de deux cents ans dans l'exploitation de notre seigneur.
— ... »
Louissévît toisa un instant la paysanne aux sourcils bossus qui se tenait devant lui : les souliers de la cultivatrice étaient abîmés, sa figure brunie par les journées de travail dans les champs. Fière d'une allure forte, sa carrure imposante laissait penser qu'elle n'hésitait pas à mettre les mains dans la terre pendant la semence.
Un entretien princier fut organisé dès l'instant où Margueritevoilât se fut présentée : le Prince s'installa à une table nappée de lin pour déguster son petit-déjeuner, assis, tandis que la responsable dut se tenir debout face à lui à raconter les tenants et aboutissant de cette histoire de pillages. Louissévît semblait avoir de sérieux problèmes d’oxygénation après sa nuit dans les fumées, mais personne n'y fit attention... Voici quel fut le rapport que l'on retrouva dans les archives de la Tour puïo, des années après cet entretien :
« 19eme décennie Puïo,
« La discussion entre le Prince Louissévît, honoré protecteur du royaume puïon, et l'intendante Margueritevoilât, locatrice des terres avales d'Editerre, consignée par un secrétaire royal.
« Margueritevoilât : 'Nous sommes actuellement en train de nous armer pour résister aux criminels qui cherchent à nous dérober nos dernières réserves. Sur deux cent cinquante exploitants, une centaine a disparu au cours des trois dernières semaines de raids que nous avons subis. Si nous savons qu'une partie de nos paysans a fuit face aux menaces des Graouriattes, nous faisons état de huit morts par morsure ou par entaille dans la poitrine ou le cou. La majeure partie du temps, les félins attaquent la nuit et ne cherchent pas à nous tuer si nous ne résistons pas, c'est vrai ; mais dès lors que nous refusons de céder à leurs pillages, ils peuvent se montrer agressifs voire meurtriers.'
Le Prince demande à l'intendante si elle est la seule responsable des lieux.
Margueritevoilât : 'Je suis la chef. Cependant je peux ajouter à ma responsabilité la présence de quatre Elfes d'assistance dont deux sont morts en défendant leur grenier à fibres ; mes deux derniers assistants se font actuellement livrer un stock de massues et de marteaux elfiques pour tabasser les Graouriattes. Malheureusement les mercenaires sont trop rares, les conditions d'accès au métier de garde ont été largement restreintes par les décrets de votre arrière-grand-père, le Roi Puïo, nous sommes donc trop faibles face à l'oppresseur.'
Le Prince demande à l'intendante des détails sur les agresseurs.
Margueritevoilât : 'Nous avons chez les Graouriattes des clients, ces clients félins se sont plaints du retard de nos livraisons. Les bergers félins ont besoin de notre lin, ils ne sont actuellement pas en capacité de s'alimenter eux-mêmes en tissu et ne porteraient jamais atteinte à nos exploitations ; je dois ajouter d'ailleurs que certains Graouriattes viennent nous aider pendant les récoltes pour une paye très modeste, ceux-là ne sont pas capables de s'armer contre la nation elfique, ils nous obéissent très bien.
« Par contre, nos agresseurs, eux, pourraient venir de la Forêt côtière, par-delà la Jungle cuivrée, nous redoutons qu'ils soient originaires du clan Héronneau-Pois, un groupe de malfrats très redouté de par chez nous. Nous avons réussi à capturer l'un de nos agresseurs et nous l'avons torturé jusqu'à ce qu'il avoue ses intentions malveillantes : il nous a avoué être issu du clan Héronneau-Pois avant de mourir sur la table de torture. Nous avons apporté sa dépouille sanglante à votre campement, majesté.
« Le Prince annonce avoir des problèmes de santé et demande à ce que l'entretien soit conclu ici. Il demande à faire passer aux agriculteurs le message selon lequel il se rendra prochainement à leur dernière réserve agricole et fera patrouiller la garde royale autour des champs du latifundium. » À cette époque-là, la relation entre les Elfes et les Graouriattes était empreinte de tensions et de querelles sanguinaires. Pourtant certains bergers graouriattes entretenaient une relation lucrative avec les cultivateurs elfiques, il apparaissait donc excessif d'assimiler entre eux tous les félins issus d'origines variées. Ce fut la raison pour laquelle les agriculteurs attendirent de la monarchie Puïo qu'elle fît le discernement entre les bons Graouriattes et les mauvais, afin que cette relation vénale se préserve des pillages et autres criminalités. Louissévît sentit à cet instant que la situation lui échappait, ce qui l'obligea à s'armer de son Épée sacrée pour mener lui-même la garde elfique lors des opérations militaires de neutralisation des agresseurs.
Dès lors, c'était la capacité de la monarchie à protéger les siens contre l'ennemi qui avait été remise en question par les Graouriattes du clan Héronneau-Pois.
Le Prince ne tarda finalement pas à lever son camp : après avoir installé des miliciens dans les environs, il envisagea de quitter les lieux, fit la promesse de faire construire « bientôt » un poste de garde, celle de faire venir quelques glaives depuis Tressybourg, d'autres engagements vinrent encore qui ne suffirent pourtant pas à rassurer les Elfes du latifundium.
Comme Margueritevoilât ne pouvait se permettre de s'éloigner de l'exploitation pour se rendre dans la capitale de la monarchie, elle organisa une rencontre entre les habitants des lieux et Louissévît à l'emplacement du dernier grenier à fibres préservé des spoliations. Une cérémonie rapide fut organisée pour faire honneur à la balise adorée, convaincre le très aimé petit-fils souverain d'accorder plus d'intérêt à la précaire sécurité de ses dévoués serviteurs.
« Je vous présente mes second et troisième intendants : Brutussacrât et Pompéedevînt, » annonça très respectueusement l'agricultrice aux sourcils bossus.
Face au Prince se trouvaient deux Elfes au teint bruni, dont la fleur de l'âge faisait apparaître une âme vigoureuse et combative, prête à surmonter les pires austérités pour défendre leur patrimoine culturel. Brutussacrât montrait une figure soucieuse, loin des joies de l'immaturité, avec ses oreilles crêtées et son front courbé. Pompéedevînt, lui, gardait toujours l’œil ouvert, vigilant, alerte, et ses oreilles en faîte dépassaient de la couche de ses longs cheveux blonds.
« Le premier n'a pas cédé face aux intimidations de treize voyous en armes qui finirent par s'enfuir lorsque les secours sont arrivés. Le deuxième a révélé sa grande force d'âme suite à la mort de son prédécesseur, il a repris une part de l'exploitation alors qu'elle se trouvait à l'abandon : Pompéedevînt a su réunir autour de lui de nombreuses forces pour permettre la réhabilitation de nos terres.
— Je vous promets de belles récompenses pour votre courage, déclara religieusement Louissévît. Il va falloir tenir bon, car je doute que votre seigneur, suzerain d'Editerre, ne puisse se rapprocher de vous avant quelques dizaines de jours au moins... »
Sur ces mots, la parole de l'Elfe fut coupée par une toux importante. Deux officiers se rapprochèrent avec précipitation pour l'empêcher de tomber : les malaises du Prince étaient de plus en plus réguliers depuis qu'il avait campé dans les cendres. Les paysans ne savaient pas quoi faire face à un tel personnage, si bien qu'ils firent envoyer deux d'entre eux chercher un peu d'eau dans le puits.
Ce fut à ce moment-là que les Graouriattes décidèrent d'attaquer.
Aucun garde ne les avait vus approcher : silencieux comme des chats, les jaguars avaient lancé leurs javelots depuis un tertre naturel. Puisqu'ils connaissaient les lieux, ils avaient choisi une des rares positions en hauteur pour mener leur offensive.
La pluie de javelots s’abattit sur la délégation monarchique : pas moins de cinq miliciens furent touchés. Paniqué, Louissévît sortit l'Épée des aïeux ornementée de son fourreau, commanda immédiatement aux paysans de venir à sa suite pour répliquer sans attendre. Margueritevoilât et Brutussacrât réunirent une cinquantaine des leurs pour soutenir la charge en renforçant les quelques gardes royaux prêts à en découdre. En peu de temps les forces monarchiques se réorganisèrent autour de leur chef, musclant une féroce contre-attaque ; tandis que les javelots continuaient de pleuvoir.
« Vive le Roi Puïo ! Vivent les Elfes ! En avant, » s'écria d'un seul coup Louissévît, mû par une rage guerrière.
Les Elfes grimpèrent sur la butte d'où attaquaient les Graouriattes. Déjà en voyaient-ils quelques-uns s'enfuir face à leur contre-offensive. Pourtant, de nouvelles nuées de javelots tombèrent sur la troupe puïonne et le corps à corps devint inévitable.
« Mon Prince, déclara Brutussacrât depuis le haut de la butte. Ils se reforment déjà depuis le fourré là-bas.
— Les faibles, les lâches, qu'on les poursuive ! » s'époumona le chef, essoufflé par sa course soudaine.
La troupe monarchique se jeta dans le fourré avant d'être encerclée par les combattants du clan Héronneau-Pois. L'Épée des aïeux ornementée tua un peu moins d'une dizaine d'ennemis avant que le Prince, épuisé par le harcèlement des Graouriattes, ne tombât à genoux blessé, acculé par la fatigue et l'émotion.
L'assassin trobaulèze saisit ce moment précis pour achever le monarque en le poignardant dans le dos. Seuls deux coup furent portés : un dans l'épaule droite, l'autre entre les côtes. La tourmente et la confusion firent que Margueritevoilât et Brutussacrât ne remarquèrent pas tout de suite le décès de leur supérieur, si bien qu'ils crurent à leur victoire en voyant les Graouriattes partir au loin.
On compta ce jour-là plus de morts du côté Héronneau-Pois que du côté Puïo ; et malgré cela la disparition d'une des plus importantes figures de la monarchie devait affaiblir grandement la famille royale.
Suite à la mort héroïque de l'héritier royal, sa dépouille fut remise à Tressybourg, et les nobles de toute l'aire steppialectique se déplacèrent jusqu'à la capitale pour honorer la mémoire de leur souverain. Le suzerain d'Editerre qui avait lâchement reculé face au danger demanda à ce que soient condamnés à mort Margueritevoilât et ses subordonnés pour n'avoir pas su préserver la sécurité de l'Elfe d'État.
En fait, ce procès fut une injustice car la charge de sécurité des personnes appartenait alors au seigneur propriétaire de la terre où s'était déroulée l'attaque, indéniablement. Le risque que l'assassinat du Prince fût imputé aux gueux plutôt qu'aux nobles déstabilisa profondément l'appareil hiérarchique de l'État elfique : Pompéedevînt se rendit au tribunal d'Editerre pour défendre ses proches, l'affaire prit un tournant politique et fut renvoyée vers la cour de Tressybourg.
Le temps passa sans qu'aucune décision officielle ne semblât être prise, le conflit entre l'agricultrice aux sourcils bossus et son suzerain se creusa dans la rancœur, l'incompréhension, la défiance ; l'écart entre les propriétaires et les exploitants commença à gagner d'autres localités comme celle de Brisebarrière ou encore celle de Faremport à propos d'entrepôts de stockage des ressources.
Ainsi la mort du Prince provoqua-t-elle la plus grande catastrophe que les Elfes rencontrèrent à l'aube de leur règne multicentenaire.