Amy-Lee se triturait un vieux reste de méninge en mâchurant d’ondes négatives un esprit déjà peu enclin au positivisme.
Un ancestral poste de radio, posé sur la commode, marmonnait en anglais quelques notes d’une soporifique musicalme. Le salon, moite de cette journée d’automne, transpirait à grosses gouttes. Les maigres partitions s’envolaient vers les murs ruisselants, sans aucune résonance, et finissaient par mourir lovées dans un creux du tapis persan. Amy-Lee regardait dans ce vide qu’elle aimait tant, feignant une totale perdition pour tenter de duper les idélirantes aux aguets. Au moindre sursaut de sa concentration, elle savait que la folie furieuse dont elle souffrait de façon chronique lui insufflerait de bien douloureuses suggestions. Elle connaissait la faille de son propre système interne. En se posant mentalement sur quelque chose qui n’existait pas, les griffes des charognards n’avaient aucune prise sur elle. La démence s’appuie sur des formes réelles pour pratiquer ses malveillantes distorsions. Quand on lui soumet un univers onirique ou une psyché sans véritable identité personnelle, la folie se heurte à son propre raisonnement. Amy-Lee tentait, en oscillant sur son rocking chair d’éloigner les frasques de son imagination. La voix dans le poste interrompit ses longs gémissement. Le salon s’essuya les murs d’un revers de rideau pendant qu’un vent léger balayait au sol les cadavres de notes.
Le mouvement métronomique de son assise était sensé éloigner les mauvais esprits. En s’infligeant les supplices d’un équilibre parfait, elle pensait pourvoir tenir à distance ses divagations. Dans cet interminable balancement, elle tentait de créer un rythme pendulaire hypnotique, de charmer de sommeil sa part d’ombre, profiter de son état de latence pour lui tordre le cou et balancer le corps dans le maelström de son âme.
Elle n’avait pas d’autre choix. Elle sentait bien cette abominable chose en train de se réveiller en elle. Il lui fallait impérativement la contenir de toutes ses forces. Ce genre de transe lui permettait de ne pas regarder distinctement les traits du monstre qui se dessinait mais d’avoir seulement un vague aperçu de ses formes enchanteresses et de sa force Herculéenne. Elle ressentait, au plus profond de son estomac noué, la définition littérale d’une peur panique. Son seul objectif à ce moment précis était de lutter contre le renoncement et sa plongée en apnée dans le désespoir le plus catatonique. Elle a retint sa respiration jusqu’au pourpre bien avancé en faisant non de la tête. Un hochement décisif, incisif dans le vide comme on tranche une orange en quartiers. Mais le jus fraîchement pressé lui coulait déjà dans les veines avec un mauvais goût de c’est trop tard.
La radio s’est mise à cracher une envolée fugace de doubles croches. Une voix de femme hystérique a psalmodié en guttural un semblant de verset biblique sous la saturation d’une vieille fender. Amy-Lee a vu, le temps d’une seconde subliminale, la croix de jésus se liquéfier en gouttelettes de sang sous les applaudissements d’une foule en délire. Marie, accrochée à son micro, pataugeait dans les globules de l’enfant prodige en constatant de manière orgasmique, les étranges similitudes entre un gode et un crucifix. Le public reprenait en chœur les divines incantations en bénissant la toute puissance, capable de transformer l’eau en vin, les indécisions du jour en certitudes du lendemain, les individus en lapins crétins.
C’est sur cette image de lièvre imbécile, regagnant, carotte au museau son clapier, qu’Amy-Lee a reprit pied. Elle ne se balançait plus. Ses pupilles dilatées trahissaient la fin de la douceur ambiante. En une seconde, elle avait non seulement quitté la géospatialité de son salon mais aussi celle de la stratosphère. A califourchon sur le filant d’une étoile, son cerveau avait simultanément sondé au plus profond d’elle-même et au plus loin de l’univers. Deux volcans en éruption à l’épicentre desquels elle trouvera, peut être un jour, un endroit au chaud pour reposer en paix.
Elle se leva pour éteindre la radio. La bête en elle avait regagné sa cage, sage comme l’image d’Epinal d’un lion faussement dressé. L’animal ne dupait personne, il avait son double des clés. Elle a traversa le salon en regardant la pluie cogner au carreau. Cette contention mentale lui donnait toujours envie de marcher, un incoercible besoin d’aller nulle part et sans raison. Juste aligner des pas décidés entre les flaques d’eau et caresser de ses jolis yeux la perspective d’une rue déserte.
Amy-Lee marcha toute la nuit jusqu’aux portes du soleil. Au petit matin, sa crise bien digérée, elle rentra chez elle pour s’anéantir sur son canapé. Dans son mini bar, les funestes ingrédients d’un Singapour Sling lui tendaient une multitude de bras. Il fallait absolument qu’elle résiste. Non par refus d’une ivresse salvatrice, mais par volonté d’échapper aux dépravations psychiques de son autre. Il n’attendait qu’une gorgée pour sortir tout entier. Le coup de la bible en folie c’était juste un aperçu grotesque de sa capacité à créer dans l’absurde, elle le savait. Un avant goût dégueulasse. Une lettre de menace avant l’exécution sommaire, dans le froid impavide de son impasse existentielle.
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