Hello tout le monde,
je m'étais dit qu'avant de poster un texte il fallait déjà que j'ai repris totalement la nouvelle que j'ai soumise ici.
Mais devant mon manque de temps (les commentaires que je fais ici n'étant, je le crains, qu'une forme nouvelles de procrastination) je me permets de poster une deuxième nouvelle mi-longue. Elle aussi est un peu fantastique. Et j'aimerais beaucoup avoir vos avis de lecteurs (et relecteurs) s'il y a des choses qui vous choquent. Je ne suis pas une spécialiste de musique classique, je suis d'autant plus preneuse de tout avis sur les passages qui y sont consacrés (en deuxième partie plutôt). Merci par avance!
Voici la première partie. Je posterai la deuxième plus tard.
Verdi
J’ai rencontré Max pour la première fois au Tabac Saint Christophe et je ne le vois jamais ailleurs.
Quand je pousse la porte du bar, il a toujours l’air absent. Vautré sur le zinc, blanchi sous les néons, il sirote invariablement une Suze citron-menthe. Un truc infect dont je soupçonne le barman d’être l’unique fournisseur pour un usage unique, celui de Max.
La plupart du temps, tous les deux, nous restons collés au comptoir. Nous débitons des insanités sur les politiques incapables et les impôts trop élevés ; sur le maire et les difficultés à se garer ; sur le temps qu’il fait, celui qui passe ; parfois même nous nous permettons quelques incursions en littérature - Baudelaire, Houellebecq - voire en musique (Max possède une culture encyclopédique sur le jazz, je n’y connais rien). Nous enfilons les perles avec une parfaite constance en évitant les sujets qui fâchent ou qui touchent d’un peu trop près à nos pâles existences.
Certains soirs de profonde solitude, nous échouons sur les banquettes de la salle du fond. Là, épaule contre épaule et le nez dans nos verres, nous déballons nos défaites, forcément cuisantes, notre médiocrité, quotidienne, les abandons successifs de nos femmes, nos enfants, nos amis. Max a divorcé il y a dix ans, après avoir été licencié. Il n’a plus de contact avec ses gosses. Quant à moi, je n’ai jamais réussi à retenir une nana bien longtemps et mon ambition se limite à attendre la retraite. J’oubliais : j’ai un fils. Il vit en Bretagne, du côté de Paimpol. Je ne le vois jamais.
Quelquefois, avec Max, nous nous échauffons. Nous imaginons remonter dans le train du destin, nous élaborons des scénarios de succès aussi compliqués qu’improbables – chance, célébrité, fortune inouïe. Tout ça à plus de soixante ans. En général, nous n’essayons même pas de faire semblant. Nous tenons simplement les comptes du naufrage.
Ce soir-là, nous avons gagné notre coin. Max sort un prospectus de sa poche. Le teint violacé, l’œil gauche à demi fermé, il semble déjà bien imbibé.
- Tiens regarde, une de mes vieilles connaissances. Il m’agite son papier sous le nez. Pierre Vassilevsky le pianiste. Ça te dit quelque chose ?
Pierre Vassilevsky, évidemment. Même celui qui n’entend rien à la musique, même le plus ignorant, le dernier des incultes, a déjà rencontré, sur la couverture d’un magazine ou un plateau télé, ce patronyme synonyme de glamour, d’élégance et de salles de concert pleines à craquer.
Dès sa première apparition à Pleyel, vers la fin des années 1980, quand il a surgi de nulle part et ensorcelé le public, le prodige Vassilevsky a conquis une place à part dans le monde de la musique classique. Selon les spécialistes, il renouvelle l’interprétation du répertoire à chacune de ses prestations mais, à vrai dire, son charisme lui assure la ferveur populaire au-delà d’une question de talent. Ses frasques font régulièrement la couverture des magazines people. Il collectionne les plus belles filles du pays avec la constance d’un entomologiste épinglant sur son tableau les espèces rares d’insectes– tel bombyx de l’ailante déniché en Inde, telle cétoine arc-en-ciel à pointes jaunes. Après sa liaison tapageuse avec la fille d’un président américain, on le disait, depuis peu, lié à une présentatrice télé.
Que Max me parle ainsi de Pierre Vassilevsky ne peut que m’étonner, considérant ce que je sais de lui, dans ce bar, tenant sa place au milieu d'ivrognes peu glorieux et autres paumés patentés au plumage piteux. J’en conclus qu’il a dû croiser par hasard la route de l’artiste et je m’attends à un témoignage assommant sur l’inoubliable rencontre. « Vassilevsky ? Il m’est rentré dedans en voiture. On a discuté. » ; ou bien: « J’ai un ami qui s’est trouvé dans son compartiment en prenant le train. Ils ont sympathisé le temps du voyage. » ; ou encore: « Nous sommes voisins depuis peu. En vrai il fait plus gros. »
- J’ai été son agent à ses débuts, me dit Max. Il me doit tout. Son talent et sa gloire.
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Max esquisse un geste, baisse les yeux vers son pantalon taché.
« A cette époque-là, je gravitais dans le monde des virtuoses. Je te passe les détails. Disons que j’étais l’agent des jeunes stars de la musique classique. J’avais été présenté aux parents de Pierre quand je m’occupais d’un de leurs amis. Ils m’avaient parlé de leur môme, qu’ils considéraient comme un génie contrarié. A 16 ans, Pierre achevait le Conservatoire supérieur de Paris. Le hic, c’est que la plupart des musiciens de cet âge collectionnent déjà les médailles. Lui n’avait jamais remporté un seul premier prix dans un concours prestigieux. Il se contentait souvent du cinquième ou sixième rang en compétition solo et il désespérait déjà de percer.
Ses parents voulaient mon avis. Ils m’avaient fait comprendre qu’avec moi, Pierre consentirait peut-être à abandonner ses rêves de gloire pour une carrière tout à fait honorable, mais plus discrète, de pianiste accompagnateur, par exemple. Vassilevsky n’était alors qu’un adolescent trop gâté qui rencontrait pour la première fois ses limites. Il avait dû être un gamin gentil, il en gardait encore les traces, le visage rond et les joues rosées. A part moi, je le surnommais le Poupon.
J’ai promis de m’en occuper et j’ai rapidement cerné le problème. Certes, le garçon se montrait assez brillant sur le plan technique mais il lui manquait un truc. Peut-être était-ce un défaut de maturité. Ou bien, plus grave, un manque de sensibilité artistique. En tout cas, malgré ses efforts, il ne parvenait à être qu’un bon interprète. Pas plus.
Il avait beau singer les grands et balancer ses accords proprement, pour les connaisseurs il restait en deçà de ce qu’on attend d’un soliste. Quelqu’un comme toi n’aurait sans doute rien remarqué parce qu’aucune fausse note ne naissait sous ses doigts. Son jeu n’éveillait aucune émotion non plus.
Il avait les mains épaisses d’un blanc laiteux, un toucher mou, comme engourdi. Il en tirait des accords prévisibles qui assommaient. Il aurait été difficile de le lui faire admettre, plus encore de le corriger sur ce point. Lui, d’un autre côté, ne comprenait pas ses échecs. Il rongeait son frein, virait à l’aigri. Il s’est montré agressif plus d’une fois. M’a reproché - à moi ! - de ne pas le conseiller assez bien, et, même, de l’égarer dans des voies sans issues. Nous avons eu des engueulades mémorables. Pour parler franchement, j’avais décidé de le lâcher.
Cependant, juste avant, j’ai réussi à l’introduire comme accompagnateur auprès d’une chanteuse lyrique pour une petite tournée en Afrique - Sénégal, Côte d’Ivoire et Congo-, dans trois salles qui voulaient se donner une dimension internationale. Je crois que cette opportunité l’a soulagé. Le voyage lui permettait de sauver la face. Il est parti et au retour, il m’a invité à dîner dans son studio.
Je me souviendrai toujours de l’odeur lorsqu’il m’a ouvert. Ce mélange de musc et d’acidité qui m’a pris à la gorge. Je suffoquais, mais Pierre, lui, ne semblait pas incommodé. Il m’a fait les honneurs de son « salon », s’est arrêté devant une cage où dormait un singe.
Recroquevillé sur le sol au milieu de bouts de papier, de peaux de fruits, de déchets en tout genre, l’animal paraissait au bord de la mort. Les traits jaunâtres, le poil plaqué au corps, les yeux fermés. Seules ses arcades sourcilières dessinaient sur son visage un masque mobile, étonné et triste. Ses paupières tressautaient comme s’il rêvait. C’est alors que j’ai noté le léger mouvement de ses mains fines et longues, dévorées de poils, étrangement semblables à celles d’un homme, palpitant au rythme de sa respiration.
Autour de lui flottait ce parfum puissant, âcre et terreux. A cet instant j’ignorais qu’il n’était pas signe de pourrissement, mais d’un excès de vie, d’un débordement de sève.
- Voilà Verdi, c’est un chimpanzé, m’a annoncé Pierre. Un bonobo du Congo.
Tu connais sans doute les bonobos, aussi appelés chimpanzés nains ou chimpanzé Pygmée. Ce sont les seuls animaux de la création qui, comme l’homme, font l’amour face à face et pour la seule jouissance. A part ça, peu de points communs avec nous. Les savants les considèrent comme les primates doués d’intelligence par excellence.
Pierre m’a raconté l’histoire de son protégé. Le père biologique de « Verdi » avait été tué par des braconniers quand il était tout petit. Seul dans la jungle, l’orphelin n’aurait pas survécu trois jours. Il avait dû la vie à un marabout d’un village voisin qui l’avait recueilli et élevé. Les gens de la communauté racontaient que le vieux avait transmis son savoir au singe et, qu’à sa mort, l’esprit du sorcier fuyant sa dépouille s’était glissé dans le corps de l’animal.
Quelques mois plus tard, incapable de retourner à la vie sauvage, Verdi avait atterri au zoo de Brazzaville. Le directeur de l’établissement l’avait offert aux artistes français au cours d’un dîner de gala et cet idiot de Pierre avait décidé de le ramener en France. La cantatrice avait choisi son nom. Ils l’avaient baptisé au champagne à la fin de la soirée.
J’observais la bête quand Verdi a ouvert les yeux et les a braqués sur moi. Au fond de ses prunelles, j’ai aperçu des traînées d’ambre mêlées de sang. Le vertige m’a saisi. J’ai senti une pression sur mes tempes, une chaleur à mes oreilles. Les paupières du singe se sont abaissées, mettant fin à mon trouble.
Pendant ce temps Pierre pérorait, m’expliquant qu’il avait décidé de confier Verdi dès la semaine suivante à un dresseur pour l’aider à s’adapter à sa nouvelle vie. D’ailleurs, il en avait déjà contacté un, dont il s’est mis à me vanter les mérites. Ces efforts m’ont paru inutiles tant le chimpanzé avait l’air à l’agonie mais j’ai préféré me taire plutôt que de jouer les rabat-joie. Pierre se montrait si heureux, c’était la première fois que je le voyais témoigner un peu d’enthousiasme. J’ai espéré que tout ça profiterait à son jeu.
Quelques semaines après, Pierre a suivi un groupe de musiciens, en tournée en Europe de l’Est. Comme ses parents n’en voulaient pas, j’ai accepté Verdi et promis de l’emmener moi aussi chez le fameux dresseur pour respecter le rythme des rendez-vous. En fait, le singe me mettait mal à l’aise. C’était surtout la femme de ménage qui le nourrissait et s’en occupait.
Il avait repris consistance depuis son arrivée chez Pierre. Il se tenait désormais droit sur ses pattes, buste dressé et tête fière. Et cependant, lorsque nous étions dans la même pièce, j’avais la désagréable impression qu’il m’épiait, son étrange regard se posant sur ma nuque dès que je tournais le dos. Mais, à part ce léger malaise, je n’y prêtais pas attention. Le soir, quand je rentrais, je le trouvais qui se balançait dans sa cage en émettant une sorte de sifflement. Nos relations s’arrêtaient là. A cette époque je croulais sous le travail.
Une nuit, pourtant, impossible de dormir. Après m’être tourné et retourné dans mon lit, j’ai fini par descendre au salon.
C’est difficile à croire quand on me voit aujourd’hui, mais je menais grand train à l’époque. Belles filles, belle voiture, bel appart à Paris. J’avais tout.
En descendant les escaliers face à l’immense verrière de la pièce, je me suis arrêté un instant, saisi par la beauté du tableau. Une lune scintillante enveloppait de sa lumière bleutée mon piano immaculé. Le ciel lui servait d’écrin. Pris d’inspiration - et esprit d’à propos oblige -, je me suis assis au clavier et j’ai entamé le « Clair de lune » de Debussy.
J’ai entendu comme un feulement derrière moi. Je venais de réveiller le singe. Il avait l’air fou, il couinait, se balançait d’avant en arrière en s’accrochant aux barreaux de sa cage, roulant des yeux. Je me suis accroupi près de lui pour le caresser et fredonner à son oreille, j’espérai qu’il se rendorme. Rien à faire. Il s’agitait dans tous les sens, poussait de petits cris, tournait sur lui-même et revenait saisir les barreaux. Dans l’affolement, je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai ouvert la cage.
Il s’est précipité dehors, a grimpé sur mon tabouret. Puis il a posé ses mains sur le clavier et joué le début du morceau.
Je me suis levé lentement –je ne voulais pas l’effrayer - et me suis approché de lui. Le singe s’est tourné d’un geste vif avant de faire jaillir à nouveau la musique. Me penchant sur les touches j’ai esquissé les premières mesures d’un prélude de Bach. Il les a reproduites.
Non, pas tout à fait. Il les a jouées bien mieux que je n’aurais su le faire moi-même. Avec une passion, une âme, une finesse digne des plus grands, qui m’a tiré des larmes.
Bon Dieu, ce singe avait l’oreille absolue ! Et il jouait prodigieusement ! Ou bien était-ce juste un effet de mon imagination ? Verdi avait-il reçu une quelconque « éducation musicale » ? Était-il dressé ? Pierre ne m’en avait jamais parlé, il ne m’avait pas non plus signalé un don. Pourtant impossible de passer à côté.
Nous avons passé la nuit qui a suivi sur le piano. Moi à lire des partitions. Lui à interpréter ce que je venais de produire, à le réinventer, à créer, vraiment, de la musique. Encore aujourd’hui j’en garde un souvenir ému, comme une ivresse jamais égalée. Une première cuite.
Dès que Pierre vint récupérer son animal, je lui sautai dessus pour obtenir des explications.
-C’est vrai, reconnut-il avec le sourire, j’avais remarqué qu’il s’intéressait au clavier. Peut-être que son marabout l’a initié, c’est marrant non ? Il est sensible…Quand je travaille, il vient souvent à côté de moi. Je l’ai même déjà entendu taper quelques notes.
-Sensible ? Tu plaisantes ? Ce singe est surdoué ! Il parvient à reproduire n’importe quel morceau! Ses interprétations sont sublimes ! Il a joué le plus éculé des airs, « la Lettre à Elise » comme je ne l’avais jamais entendu, comme s’il naissait au monde pour la première fois. Verdi est extraordinaire, il faut absolument aller plus loin.
Pierre s’est raidi, j’ai insisté.
-Il faut lui donner des cours, voir jusqu’où il peut progresser ! Je sais que tu es très pris. Si tu veux je m’en charge.
Il a haussé les épaules. »