Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
« Je peux m’asseoir en face de toi ? »
Je relève à peine les yeux pour accompagner mon haussement d'épaules. Le wagon est presque vide. Je ne comprends pas ce besoin d'aller se coller aux gens qu’on ne connaît pas. Mais bon, si elle veut.
« Salut, je m’appelle Brainda, avec « AI » à la place du « E ». C’est ma maman qui m’a choisi ce prénom en disant que ça me rendrait intelligente parce que " brain" en anglais, ça veut dire cerveau. »
Je réprime un sourire moqueur.
Faut la voir cette pimbêche : coloration blond frites n°45B, faite maison, achetée 99 centimes chez Lidl (je l’imagine déjà minauder : « Ben oui, 99 centimes, c’est même pas un euro, c’est trop pas cher ! ») ; fond de teint de contrefaçon Charnel®, appliqué à la truelle ; cils de biche atteinte d’hypertrichose et rimmel assorti ; bouche rouge tapin, généreusement élargie au-delà des contours.
Comment ça, je suis jalouse ? Oui, bon, d’accord… j’ai un peu grossi le trait… elle n’est pas non plus maquillée comme une 4L® volée, et ça lui va bien. Même que j’aimerais peut-être lui ressembler… ou pas. Je préfère la détester d’avance et penser qu’elle est moche et vulgaire, c’est plus simple.
Habituellement, mon aspect peu engageant suffit à éloigner les gens, mais pas aujourd’hui : Brainda est d’humeur bavarde… C’est vraiment pas mon jour… J’aurais jamais dû prendre ce train.
« Et toi, tu t’appelles comment ? carillonne-t-elle.
– Marie », grogné-je
Bah oui, moi, mes parents, ils n’ont jamais été très originaux. Déjà qu’on s’appelle « Dupont », ils n’ont rien trouvé de mieux que de m’appeler « Marie »… Originalité, bonjour ! Mais bon, je leur en veux pas, c'est les seuls à être sympas avec moi... à part ça.
Mais la blondasse est d’humeur tenace…
« C’est quoi ton programme télé préféré ?
– J’ai pas la télé. »
Ah ! ça y est ! J’ai avoué l’inconcevable : je n’ai pas la télé ! Je l’imagine déjà me répondre un truc du genre :
« Ah boooooon ? Mais comment tu fais pour survivre ? Moi, c’est Nabila qui m’a tout appris ! » Un truc auquel je pourrais répondre :
« Ouais. Ça m’étonne pas. Désolée ma grande, mais on va vraiment pas avoir grand-chose à se dire. ».
Mince, il n’en est rien : Brainda n’a pas l’air d’être aussi décérébrée que je l’aimerais. Dommage…
« Oh ! Du coup, tu dois faire plein d'autres trucs ! Tu fais quoi quand t’es chez toi habituellement ? s’enquiert Brainda.
– Je lis.
– Ah ouais ? Mais c’est trop bien ! Moi aussi j’adore lire ! »
Mouais. Je suis sûre que tu lis les super histoires de Closer® toi… il ne s’agirait pas qu’on se trouve un point commun, sinon c’est foutu : je risquerais d’avoir envie de discuter avec toi. Et j’ai pas envie. Je peux pas me le permettre. Je finirais déçue, comme toujours.
Je me tais, dans l’espoir qu’elle aussi. Raté…
« Et tu fais quoi dans la vie ?
– Je crée des sites Internet.
– Waoh ! C’est trop la classe ! Moi, j’ai plus de boulot pour l’instant. Mais je fais TOUS les castings : je rêve de devenir actrice, alors je me bouge ! »
Actrice porno, ouais, pourquoi pas, avec ton 105-60-110. Ça m’écœure. Non, mais c’est moche quand même un croisé de Lolo Ferrari et de Jennyfer Lopez… Ben oui, bien sûr que je suis de mauvaise foi ! Bien sûr que je suis jalouse ! On se soulage comme on peut.
Notre train arrive en gare de Viry-Noureuil. Viry-Noureuil, 2 minutes d’arrêt !Et là, un jeune wannabe entre en voiture, la démarche chaloupée, la radio agressive, la casquette dorée bling-bling assortie aux chaînes de vélo enroulées négligemment autour de son cou. Magnifique ! Ah bon, ce ne sont pas des chaînes de vélo ? Ah. Pardon.
Mea culpa.
Et le kéké en question ne trouve rien de mieux que de s’installer à côté de Brainda, face à moi.
« Salut, moi c’est Djézonne, et toi ?
– Moi c’est Brainda. »
J’imagine déjà la suite de la tirade :
« Avec « AI » à la place du « E ». C’est ma maman qui m’a choisi ce prénom en disant que ça me rendrait intelligente parce que « brain » en anglais, ça veut dire cerveau. » Et Djézonne de répondre :
« Waoh, c’est trop d’la balle. Eh mademoiselle, ton père c’est un voleur, nan ? » Et Brainda de minauder :
« Quoiiiiii ? Mais pourquoi tu dis çaaaaaa ? » Et LE bouquet final :
« Ben parce que ! Il a volé toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux ! ». Une vraie parade nuptiale de boubourseland. Sauf que ça, ce n’est que dans ma tête : en vrai ils parlent boulot… Encore ! Le kéké se démène dans le BTP… Pfff, si même les kékés veulent bosser et se conduisent de manière civilisée maintenant… Non, vraiment, j’aurais jamais dû prendre ce train.
Le côté positif, c’est que la pétasse blonde ne me parle plus maintenant, absorbée par son Djézonne. Oui, je sais, je suis méprisante. Mais franchement, c’est plus simple comme ça. Les relations humaines, j’ai donné… Ça finit toujours en cacahuète, alors autant les éviter. Je préfère détester les autres d’avance, pour être sûre. Au cas où. Bon, papa et maman, c’est autre chose : ils ont fait leurs preuves ; je les ai bien testés. De chantage au suicide bidon en vraie dépression, ils n’ont jamais dévié ; même quand moi-même je trouvais que je poussais le bouchon un peu trop loin. Ils m’ont toujours dit qu’ils m’aimaient, même quand Marie dépassait les bornes des limites… Bah quoi, je l’aime bien cette pub – un vestige télévisuel –, j’ai le droit de la caser dans ma tête si je veux, non ? Bref, je ne sais pas comment mes parents font. Moi, je ne m’aime pas. J’aimerais bien, mais c’est trop risqué : et si jamais je me rendais compte que je ne suis pas digne d’être aimée ? Non, je ne m’en remettrais pas. Mieux vaut se détester. Et puis mes parents m’aiment pour deux. C’est déjà ça.
Ils sont pas drôles les zozos en face, ils pourraient se comporter un peu plus en animaux, ça m’aiderait à les mépriser... Allez Djézonne approche tes mains des roploplos de Brainda… Histoire que je puisse me dire que c’est dégueulasse. Histoire que je puisse me dire :
« Non, je ne suis pas jalouse. » Si, je suis jalouse : personne ne me plote les roploplos à moi. Pourtant, il y aurait de quoi faire…
Pfff, et maintenant qu’elle m’ignore, je lui en veux à cette greluche : ça sert à quoi de faire semblant de s’intéresser à moi pour me délaisser au premier kévin qui passe ? Je hais les gens. Tu penses qu’ils vont s’attacher à toi, mais tu peux te foutre le doigt dans l’œil. Bien profond. Ce ne sont que des mots et du vent. Toujours.
Mon drame, c’est que j’hésite. En surface, j’arrive toujours à trouver une raison de haïr les autres, à les empêcher de rentrer dans ma vie. Mais au fond… je doute. Au fond… Raaah, j’aime pas penser à ça, ça me donne envie de pleurer. Au fond, j’aimerais bien que tout le monde fasse comme mes parents. J’aimerais bien que les gens trouvent des raisons de m’aimer. Et qu’ils me le hurlent, qu’ils tiennent bon. Jusqu’à ce que je les entende, jusqu’à ce que je les croie. Et que jamais, ô grand jamais, ils ne changent d’avis...
Oui, Brainda, j’aimerais bien être aussi sympa avec elle qu’elle a essayé de l’être avec moi. J’aimerais bien lui dire qu’en vrai elle est très jolie et très avenante et qu’elle a de la chance. Je pourrais peut-être même en prendre de la graine. Mais bon, si je laisse à nouveau l’amitié rentrer dans ma vie, je suis foutue : en cas de naufrage, je ne me relèverai pas. Et l’amour, n’en parlons pas... Non, non, pas de souvenirs, stop ! N’en parlons pas.
Mouais… Brainda qui pourrait avoir envie de devenir mon amie ? Je nage en plein rêve là. Les autres au fond, ils n’en ont rien à foutre de moi… Ça tombe bien, moi non plus.
Ils ne pensent pas eux, ça se voit. Moi, je ne fais que ça.
En parlant de rêve, c’est mou du genou en face : je m’attendais à assister impuissante à un féroce assaut de langues… mais rien ! Si on ne peut même plus compter sur les gens pour être des clichés ambulants... J’enrage ! C’est con, j’imaginais déjà la scène : Djézonne qui culbute sa prostipute sur la table basse du salon entre les emballages graisseux de pizza et les cadavres de bière… Non, vraiment il n’y aurait rien eu à envier. Mais bon, au fond, si je dois être honnête, j’aurais bien aimé que Djézonne il me retourne, moi aussi. Peut-être pas sur la table basse ; mais sur le tapis, pourquoi pas.
Je veux les haïr.
Non, ils sont juste là, à discuter posément… Quoi ? C’est si facile que ça ? Je veux qu’on m’ampute le cerveau. Non… non, finalement non. Mieux vaut avoir un cerveau et penser (pas comme Brainda) plutôt que de se faire ramasser par le premier Brandon qui passe. Merde, j’ai vraiment envie de pleurer…
J’étais normale, à la base. Enfin, je crois. En tout cas, pas d’anomalie déclarée. Bon, ça n’a jamais été simple mais… plus qu’aujourd’hui quand même.
Tout a changé le jour où un connard m’a dépucelée. Le cliché, je sais… il m’a fait croire au grand amour, du coup j’ai cédé. Et puis, il ne m’a jamais rappelée. Il m’a envoyé une lettre un jour ; j’étais frénétique, mais je me suis écroulée en la lisant :
« Arrête de me harcelé, tu n’est qu’une monstruositer !
Et tu peux m’appelé Dieu et me remercié, ce que t’a entre les jambe, personne d’autre n’en aurai jamais voulu. »
Au départ, j’ai voulu répondre. Au moins pour corriger les fautes d’orthographe. Et puis j’ai laissé tomber. Pire : j’ai eu trop mal, alors j’ai voulu lui donner raison. Si je devenais consciemment une monstruosité, ça ne me vexerait plus qu’on me le fasse remarquer ?
J’ai mangé. Englouti des tonnes de chocolat, des camions de pizzas, des océans de soda. Sans oublier les kilomètres d’os à moelle. Encore et encore. Inlassablement. Jusqu’à atteindre deux quintaux et la difformité que j’espérais. J’étais blindée. Enfermée au fond de ma graisse impénétrable : vous pouvez y aller les gars, à partir de maintenant, c'est fini : je ne ressentirai plus rien !
La haine, c’est venu après : avant tout ça, j’avais des amis. Mais après l’épisode du connard, j’ai tellement morflé que j’étais en demande affective tout le temps. Je les ai étouffés je crois, alors ils m’ont tous tourné le dos. Et j’ai eu mal à l’intérieur. Je n’en pouvais plus. J’étais une douleur vivante : dedans, dehors, partout. J’ai décidé de me blinder : j’ai haï. Il n’y a que mes parents qui ont réussi à traverser toutes les couches. À ce jour.
Je me suis isolée. J’ai choisi un boulot solitaire. Et je m’y abrutis. Aucun risque d’interaction sociale comme ça. Normalement…
C’est peut-être bizarre, mais je trouve une certaine satisfaction à me dire que c’est moi qui ai décidé de ce que je serais. Je ne dois rien au hasard. Tout est maîtrisé. Ou presque.
Aujourd’hui, je rigole quand je vois les « grosses » taille 54 se plaindre. Oui, souvent, ce n’est pas de leur faute ; mais elles se plaignent pour rien. Elles sont jolies encore ELLES. Souvent, elles sont rondement harmonieuses… et elles voudraient ressembler à Kate Moss. Non, mais je me marre ! Elles ont de la chance, souvent, elles sont ENCORE belles, elles. Et elles ne le voient même pas. C’est pathétique.
Tout comme les gens qui m’abordent. Ouais, parfois, ça arrive. Et quand on en arrive à mon physique, c’est tout un sketche. Ils tentent maladroitement de me dire que j’ai de beaux yeux parfois… Super… ! D’autres fois, ils me parlent de l’injustice de la génétique… Nan, mais, réveillez-vous les mecs : je n’ai même pas cette excuse-là ! Tout ça, c’est voulu. Mes gènes, ils vont très bien.
Même que parfois j'en veux à mon corps : il paraît qu'à manger n'importe comment on tombe malade. Et ben pas moi. J'ai des prises de sang de jeune fille, malgré mes 27 ans. Même mon propre corps ne me fait pas de cadeau : si ma santé se dégradait, peut-être qu'on s'inquièterait un peu pour moi, au moins. Mais non, même ça, c'est pas possible. Tu dérailles ma vieille... Tu souhaites être malade pour qu'on s'occupe de toi. Oui, mais au fond, parfois, j'ai tellement envie de briser la glace... J'ai envie d'une excuse. Même mauvaise...
Aïe, un souvenir revient me titiller les méninges… J’avais dit non ! Oh, celui-là, je l’aime pas… Je vais pas pouvoir retenir mes larmes… ’tain… On peut jamais être tranquille quand on a un cerveau. Oui, je veux être Brainda… Sauf qu’elle a l’air d’avoir un cerveau finalement. C’est nul.
Bon, puisque t'es là, souvenir… Un jour, il y a un homme qui m’a approchée. Il avait les yeux qui brillaient et il cherchait désespérément à me faire parler. C’était dans un train, encore (je ne sors de chez moi que pour rejoindre mes parents, une fois par mois – en train…). À un moment il m’a sorti « tu me plais » et ses yeux ont brillé plus fort. Il mentait, forcément, comment pouvais-je plaire ?
Alors je lui ai dit : « Ah ah, très drôle, t’inquiète va, il y en a un autre qui s’est déjà chargé de me faire péter la rondelle ».
Et l’autre imbécile de me répondre « Non, mais je ne déconne pas. J’aurais bien envie de toi. »
J’étais perdue, prise au dépourvu : « Mais pourquoi ? »
Il s’est penché pour me susurrer à l’oreille : « J’aime bien les grosses ! ».
C’était trop. Je me suis levée, et je suis partie. Courage, fuyons !
Bah oui, il était sec comme un coup de trique et j’ai toujours aimé avoir le dessus. Même au pieu... je crois. Non, c’était la bonne solution, il aurait étouffé sous mon poids… J’imagine déjà le scoop journalistique : « Un cachalot s’échoue sur une crevette : bilan, un asphyxié ! ». Oui, vraiment, c’était plus raisonnable… J’aurais espéré plus : j’espère toujours plus.
Sauf que… Le problème, maintenant, c’est qu’à intervalles réguliers, ses yeux brillants me hantent. Je me déteste quand j’y crois, mais je suis presque sûre qu’il ne mentait pas. Je regrette. J’aurais bien aimé sentir ses mains dans les replis où même moi je ne vais plus. J’aurais dû y aller, et puis tant pis. Je n’aurais peut-être pas eu plus qu’une histoire de cul sordide. J’aurais peut-être été frustrée de ne pas en tirer un peu d’amour. Mais au moins j’aurais osé… Et peut-être que je ne serais pas là comme une bêtasse à verdir de jalousie devant les deux zozos que j’imagine prêts à s’accoupler devant mes yeux... Et qui ne font rien !!!
C’est nul. Il y a des jours où je préfèrerais être sous le train plutôt que dedans. Au moins, je pourrais me dire qu'on me passe dessus et je ne me poserais plus la question de savoir si je pourrais être appréciée et aimée ou pas. Mais bon, mes parents seraient tristes… Courage, vivons !