Mai tremblait encore d’avril quand Heinrich Müller arriva à Sainte-Marguerite. C’était un printemps frileux, un printemps de bourrasques et de pluies frissonnantes, que Gabriel Kunze observait tristement, jour après jour, depuis la fenêtre de sa chambre. Il avait obtenu en septembre dernier un poste d’enseignant en histoire de la deuxième guerre mondiale à l’Université de Saint-Exupéry, mais les cours s’étaient terminés la semaine dernière et il s’affairait désormais à corriger les examens finaux. Là où il était installé, Kunze surplombait du regard la maison voisine qui accueillait ce matin-là son nouveau propriétaire. C’était un homme court et chétif, excessivement voûté, appuyé à deux mains sur une canne tremblotante et le regard fixé en permanence sur le bout de ses chaussures. Curieux, Kunze abandonna ses corrections et ouvrit la fenêtre.
Le vieillard était accompagné d’un autre homme, d’au moins deux décennies son cadet, haut et droit, plutôt maigre, avec des bras longs et rigides dont les mouvements oscillatoires rappelaient ceux d’un pendule. Il portait le prénom de Conrad : c’était, en tout cas, ce prénom que beuglait régulièrement Müller. Kunze comprit qu’il s’agissait de son fils. À ces cris, Conrad s’empressait toujours de répondre, en allemand, avec une attitude qui ressemblait moins à la docilité d’un fils devant son père qu’à une forme de soumission inconditionnelle, comme celle d’un soldat à la merci de ses supérieurs.
Kunze ne parvenait plus à détourner les yeux. Sainte-Marguerite comptait à peine six cents habitants et l’homme les connaissait tous de vue et de nom. La majorité d’entre eux avaient moins de quarante ans et avaient immigré d’Allemagne au Canada, se retrouvant ici, un peu par hasard, un peu par la force des choses, et avaient formé avec les années une petite communauté très serrée. Müller appartenait à une autre génération, celle de leurs grands-parents ou de leurs arrière-grands-parents, celle qui avait connu la deuxième guerre, celle que la deuxième guerre avait fini par transformer. Kunze l’écoutait parler et c’était comme s’il débarquait d’une autre époque. Comme s’il débarquait d’une autre Allemagne. Cette Allemagne même que Kunze enseignait à l’université.
Oui, il en était persuadé, Heinrich Müller avait fait la deuxième guerre. Kunze ignorait toutefois le rôle qu’il y avait joué, mais il planifiait un jour questionner le vieil homme sur le sujet. Il pourrait raconter ses discussions à ses étudiants l’automne prochain. Ne trouvant donc rien de mieux à faire, ses corrections terminées, il se mit à observer Müller, pudiquement d’abord, puis sans discrétion aucune, derrière des jumelles. L’homme était très vieux et sortait peu : il passait ses journées assis sur un fauteuil de style victorien à regarder la télé, fumait cigarette après cigarette et ne dérogeait jamais à sa routine. Tous les jours, Conrad arrivait très tôt pour préparer le déjeuner et ne repartait en général qu’après le souper. Il ne semblait avoir d’autre famille que lui.
Les semaines passèrent et ce ne fut qu’en août que Kunze décida d’aller frapper chez Müller. Il avait préparé mentalement son introduction, mot pour mot, cherchant la manière la plus appropriée de se présenter au vieil homme. C’était le soir, mais le soleil brillait encore. Conrad était absent depuis quelques minutes ; Kunze avait attendu patiemment son départ. Avec Conrad dans les pattes, il n’aurait pas pu questionner Müller librement sur la deuxième guerre et sur son implication dans celle-ci. Il lui fallait être seul avec lui.
Posté à présent devant la porte, il attendait qu’on lui ouvre. La voix de Müller se fit entendre : il ordonnait au visiteur de partir. Kunze insista.
- Laissez-moi entrer, Monsieur Müller! S’il vous plaît!
Après quelques secondes, la porte s’entrouvrit et un visage contrarié apparut dans l’embrasure.
- Que voulez-vous? demanda Müller.
Il prononça «
Que foulez-fous? ».
- Je suis Gabriel Kunze. J’habite à côté et je...
-
Kunze?
- Oui et je suis venu vous demander si...
- J’ai connu un Kunze, autrefois, pendant la deuxième guerre...
Gabriel sourit. Les vieillards sont si faciles à faire parler.
- Ah oui?
- Il avait aidé deux de mes prisonniers à s’échapper d’Auschwitz. Alors j’ai pris ma carabine et je lui ai fait sauter la cervelle.
Müller ouvrit plus grand la porte et montra l’arme sur laquelle il était appuyé.
- Et je vais te faire sauter la tienne si tu ne rentres pas chez toi tout de suite.
- Monsieur Müller, je crois que vous vous trompez sur mes intentions...
- Je t’ai vu à ta fenêtre,
Kunze...
*
Les jours s’écoulèrent, l’été muta en automne, l’automne en hiver, et Kunze passa la majeure partie de ses journées à fuir le regard de Müller. Il avait fermé tous les stores de la maison et ne sortait que pour se rendre à l’université et en revenir. Toutes ses pensées se tournaient vers Auschwitz. Il revit, comme s’il s’agissait de ses propres souvenirs, les prisonniers que l’on conduisait au camp, en train, pour les tuer; il revit ceux que l’on abattait, ceux que l’on gazait. Il revit ceux qui mouraient de faim ou de soif. Il revit les expériences médicales ratées, les maladies, la souffrance.
Il revit les crématoires.
Müller était positionné à Auschwitz. Il avait, selon toute probabilité, tué beaucoup d’innocents. Avec la froideur d’un soldat accomplissant son devoir.
L’indifférence militaire. Comme si à force de faire la guerre, comme si à force de voir la mort, on finissait par devenir de glace. Comme si les convictions d’un autre, d’un dictateur, parvenaient à se substituer aux nôtres.
Au fil du temps, Kunze conclut qu’il devait tuer Müller. Qu’il devait le faire même si le geste allait à l’encontre de ses valeurs. Symboliquement. Il avait vu l’horreur dans les yeux du vieillard. Il avait vu un coeur transi par la guerre. Müller ne regrettait rien. Müller était devenu incapable de regretter.
Müller devait mourir. Et sa maison serait son crématoire.
Tard un soir en février, Kunze enfila une cagoule, s’équipa d’un pied-de-biche, d’un bidon d’essence et d’une boîte d’allumettes qu’il enfonça dans la poche intérieure de son manteau, puis sortit par la porte arrière. Il marcha dans la haute neige et enjamba la clôture entre son terrain et celui de Müller. Il atteignit une fenêtre qui donnait sur le sous-sol. Coup d’oeil à l’intérieur. Toutes les lumières étaient éteintes. Il s’accroupit et se concentra sur sa respiration. Il n’aurait qu’une chance, une seule, de réussir. La moindre erreur, le moindre faux-pas et c’était foutu.
Deuxième coup d’oeil à l’intérieur. Personne en vue. Conrad était parti depuis longtemps et Müller devait dormir à l’étage. Il était temps d’entrer en action. Déterminé, Kunze se redressa d’un bond et fit éclater la fenêtre. Puis, il attendit quelques secondes, s’assurant que personne n’avait entendu. Les lumières restèrent éteintes à l’étage. Sans plus attendre, Kunze s’engagea dans la maison. Il traversa rapidement le sous-sol et atteignit le rez-de-chaussée où il déposa le bidon d’essence. Il n’en aurait besoin que plus tard.
Kunze gravit ensuite les escaliers menant à l’étage. Il sonda l’obscurité à la recherche de la chambre de Müller et finit par apercevoir la faible lueur des lampadaires sous une porte. Kunze avait longuement étudié la configuration des pièces de la maison avec ses jumelles. Il avait déterminé que la chambre de Müller faisait face à la rue d’où les lampadaires éclairaient. Aucun doute : celui qu’il cherchait se trouvait de l’autre côté de cette porte. Un frisson d’excitation lui traversa le dos.
Il fonça droit devant et s’engouffra dans la pièce. Müller se réveilla et aperçut immédiatement le pied-de-biche que tenait Kunze. Un gémissement s’échappa de sa bouche. Son bras chercha quelque chose à droite. C’est alors que Kunze aperçut la carabine appuyée contre le mur. Il ne lui laissa pas le temps de l’atteindre. En un mouvement, il s’élança sur Müller, éleva le pied-de-biche au-dessus de la tête et l’abattit. Une fois. Deux fois. Trois fois. Autant de fois qu’il fut nécessaire pour faire taire les cris. Quand Kunze eut terminé, il ne restait du visage de Müller qu’un amas de chair et de sang.
*
Tout le village était rassemblé devant la maison et observait les pompiers faire leur travail. Gabriel était parmi la foule. Il s’imagina qu’on le dévisageait, qu’on le pointait du doigt, que l’on scandait furieusement son nom. Il s’imagina menotté, assis sur la banquette arrière d’une voiture de police, s’imagina devant le juge qui lui demandait : « Pourquoi l’avez-vous tué? » et lui qui répondait : « Conflit de générations, Monsieur le juge! » Il s’imagina derrière les barreaux, seul et...
Mais personne ne se préoccupait de lui. Ils n’avaient d’yeux que pour les flammes. Ils pensaient à Heinrich Müller qui n’avait pu être sauvé et se comptaient peut-être chanceux d’être vivants. D’être ici. Mais Kunze savait que personne n’était ici vraiment. Ils n’avaient jamais été ici. Ils brûlaient tous depuis leur naissance dans les crématoires d’Auschwitz.