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Silmë. Il s’appelait Silmë. Je l’ai rencontré un soir quand, me baladant dans le bois qui bordait mon village, je me lamentais de mon sort et du sort du monde. J’aime les sous-bois le soir. Le matin aussi. J’aime les sous-bois, tout simplement. Je me rappelle l’odeur des feuilles mortes sur le sol de terre brune, les champignons qui pointaient leurs chapeaux perlés de pluie, la couleur du toit des arbres, chaleureuse comme l’automne. Il faisait sombre. Les ombres se superposaient aux ombres et l’heure de rentrer approchait. Mais, quand je tournai les talons, une lumière, douce et intense à la fois, attira mon regard. Curieuse, je cherchai sa source quand je l’aperçus, lui. La lumière émanait de son être, de sa peau, si pure qu’elle vous éblouissait jusqu’à l’âme. Il avait des yeux clairs, couleur de pluie, qui semblaient pouvoir lire au plus profond de votre être et des cheveux d’argent à l’aspect irréel tant ils étaient lisses. Il était grand, très grand, d’une allure féline, très calme. Sa beauté me bouleversa et j’étais alors persuadée d’être en présence d’un ange. Une telle perfection n’avait pu voir le jour sur notre monde si fragile, si fatigué, si faible.
Je n’osais guère l’approcher. Les anges sont-ils autorisés à communiquer avec les mortels ? A leur apparaître ? Les mains tremblantes, je sentais un marteau battre une enclume de plus en plus fort dans ma poitrine. Je caressai l’écorce d’un arbre, me glissai derrière, le corps saisi par l’excitation et la peur. La question de sa présence ici me taraudait tandis qu’il restait immobile, parfaite statue de lumière, au beau milieu du bois.
Soudain, je le vis tourner son regard vers l’arbre derrière lequel je me cachais. Je me sentis subitement idiote, persuadée qu’un être aussi puissant devait bien être capable de voir au travers de toute chose, vivante ou morte. Il esquissa un sourire et il me parut alors moins lumineux, moins éblouissant, mais toujours aussi beau. Transpercée par son regard, le corps glacé et brûlant à la fois, je m’écartai pour lui apparaître et m’approchai timidement. Je plantai mon regard dans le sien, non pas par défi, mais simplement parce que j’étais incapable de détourner mes yeux des siens tant je désirais y trouver qui il était.
J’avançai, sans le contrôler réellement, jusqu’à me retrouver devant lui. Complètement muette, je ne parvenais pas à exprimer ni à sortir le moindre son. Je fus alors étonnée de constater qu’il paraissait aussi fasciné par ma personne que moi par lui.
Nous nous observâmes ainsi un moment. Le temps semblait suspendu, tant et si bien que je ne sais s’il fut heures ou secondes. Les fourmis dans mes doigts s’agitaient, comme impatientes de se poser sur l’être. Un instant, je me demandai s’il s’évaporerait sous ma caresse. Cette idée dévasta mon âme. Je n’avais plus de doute. Il était un ange.
« Seriez-vous humaine ? »
En premier lieu déstabilisée d’entendre enfin sa voix après ce moment de silence total, je fus ensuite interloquée par sa question. Comment pouvait-il l’ignorer ?
« Euh, je… Enfin, je… Oui. »
Je retins un grognement, affligée de m’entendre bredouiller. Sa voix à lui était si pure, tintait comme une cloche de cristal. La mienne était incertaine et chevrotante, comme vieillie par l’âge. Cependant, sa réaction me déstabilisa bien plus que sa question. Il rit aux éclats puis m’enlaça et me fit tourner dans ses bras. Le cœur battant à tout rompre, le souffle court, je sentis son odeur de pin chatouiller mes narines, ses cheveux frôler mon visage et c’est le feu aux joues que je retrouvai enfin la terre ferme.
« J’y suis arrivé, enfin. »
Toujours aussi abasourdie, ma curiosité finit tout de même par reprendre le dessus et je lui demandai alors :
« Arrivé où ? »
Il me sourit encore. Je n’avais jamais vu quelqu’un respirant une telle joie. La jeune femme aigrie et blasée que j’étais ne parvenait pas à comprendre ce que pouvait ressentir le bel ange.
« Sur la terre des Hommes. »
J’avais enfin la réponse à ma question. Il n’était pas un homme. Cette beauté irréelle ne pouvait pas être humaine. Malgré mon trouble, je ne pus retenir un soupir. Qui pouvait donc désirer si ardemment découvrir notre monde, ce monde que nous avions blessé et rendu malade ?
« Euh, oui, vous êtes sur… la terre des Hommes. Vous êtes, euh… un ange ? »
Voilà, au moins, j’avais osé poser la question. Je me sentis totalement ridicule quand il éclata de rire de nouveau.
« Pardonnez-moi si ma question vous semble idiote… Nous ne sommes pas habitués à voir tant de… de beauté ici-bas. »
Son hilarité cessa soudainement. Il parut surpris mais une lueur amusée demeura dans ses yeux si clairs.
« Il n’y a rien à pardonner ma Dame. Je suis flatté mais je ne suis guère un ange. Vous leur ressemblez davantage que moi. »
Etait-ce un compliment ? Ou une simple vérité ? Après tout, je ne savais pas réellement à quoi pouvait ressembler un ange. Etonnée, je constatai qu’une part de moi désirait que ma première hypothèse soit la bonne. La chaleur qui se dégageait au creux de mon ventre semblait s’étendre à mes extrémités et je tentai de retrouver mes esprits.
« Qu’êtes-vous donc ? Lui demandai-je, désireuse de penser à autre chose, mais aussi de trouver des réponses à mes interrogations.
- Je viens d’un monde très proche et pourtant tellement éloigné du vôtre. Je connais vos histoires terrestres. Si votre peuple rencontrait le mien, il nous prendrait certainement pour des Elfes. »
Je buvais ses paroles, incapable de détourner mon regard de son visage si parfait. Plus il m’en apprenait sur lui, plus je voulais en savoir. Mes questions fusaient et il y répondait, avec patience. Je pense même qu’il était heureux de partager son histoire avec quelqu’un qui ignorait tout de lui.
Son peuple semblait bien plus évolué que le nôtre sur bien des aspects. Ils étudiaient d’autres peuples à leur insu. C’est ainsi que je compris d’où venait la passion de Silmë pour les hommes. Ils nous observaient depuis notre apparition sur la Terre. Notre évolution rapide semblait être un véritable exploit et notre technologie, bien que limitée comparée à la leur, les inspirait beaucoup.
« Nous vivons toujours sous le joug de la Nature. Votre peuple a su la dompter et lui imposer ses règles. Votre peuple a su la dompter et lui imposer ses règles. Et même quand elle cherche à vous contrer, vous vous opposez à elle. J’admire tellement votre courage et votre volonté… Mon peuple craint la Nature et se plie à ses lois. »
Malgré la fascination qu’il m’inspirait, ses paroles me semblaient totalement folles. Lui qui vivait dans un monde où la Nature tenait la place qu’elle méritait… Comment pouvait-il admirer un monde aussi meurtri que le nôtre ?
Son affection pour l’humanité était telle qu’il avait appris les langues les plus répandues de notre monde dans l’espoir qu’en voyageant jusqu’à nous, ils puissent créer un contact. Une question, cependant, me taraudait.
« Mais, comment êtes-vous arrivé ici ?
- Les arbres, me répondit-il simplement. Mon peuple a découvert que les arbres étaient tous connectés. Sur chaque monde mais aussi entre ces mondes. Ce n’est qu’un vaste réseau qu’il est possible d’emprunter si on en connait les voies. »
Abasourdie, ma vie banale et sans intérêt venait de basculer avec l’apparition de Silmë. Je ne ressentais aucune peur et je ne remettais pas en doute tout ce qu’il me disait ; je lui vouais déjà une confiance qu’aucun être humain de mon monde n’avait su obtenir. La sincérité de ses paroles résonnait en mon cœur. Aucun homme ne m’avait jamais paru aussi honnête que lui. Ni aussi beau.
Je levai soudainement la tête. Ce qu’il faisait noir ! La nuit devait être bien avancée. Je fus prise de frissons. L’air était glacé mais ma rencontre avec Silmë m’avait coupée de la réalité et tous mes sens ne s’étaient plus focalisés que sur lui.
Surpris par mon attitude, il tendit une main prévenante vers mon épaule, qu’il frôla de la pulpe de ses doigts.
« Dame, vous êtes gelée ! »
Prestement, dans un geste presque flou, il fit voler sa cape de ses épaules aux miennes. Une douce chaleur m’envahit.
« Vous n’êtes pas obligé… commençais-je.
- Je ne voudrais pas que vous mourriez déjà. Vous avez tant de choses à m’apprendre. »
Mourir ? Je me surpris à pouffer de rire.
« Rassurez-vous, je ne vais pas mourir à cause d’une nuit un peu fraîche !
- Pardonnez-moi mais votre espèce est si fragile… Je préfère m’inquiéter que de risquer de vous perdre, me souffla-t-il. »
Je sentis la chaleur passer de mes épaules à mes joues. Que m’arrivait-il ? Je me sentais adolescente, lycéenne fascinée par son professeur de français. Moi qui restais froide à tous les hommes qui avaient l’indécence de m’approcher, le moindre regard, la moindre parole de Silmë me retournaient les entrailles et me donnaient des sueurs bien trop gênantes pour que j’ose les assumer. Pour me reprendre, je décidai d’offrir cette prévenance dont il faisait preuve à tous ses congénères.
« Votre peuple est si respectable, soupirai-je. »
En réalité, je le pensais. J’en venais même à regretter de ne pas être née parmi eux, d’avoir vécu sur Terre, d’avoir connu un monde dégradé par mes semblables, d’avoir vu la Nature dépérir peu à peu. Il semblait étonné de mes réactions. Pauvre de lui. J’étais certainement loin d’être l’humain qu’il espérait rencontrer.