Bonjour à tous,
Voici le premier texte que je publie sur le forum.
J'ai pris comme thème
cet exercice d'inspiration
Merci de vos éventuels futurs commentaires.
Tuer le temps
J'ai tout mon temps. Je suis bien installé. Je suis patient. J'attends. J'ai planté mon fusil sur le haut d'une colline, proche de la belle maison isolée. J'ai un point vue imprenable sur les pièces principales : la cuisine, le salon, la chambre au premier.
Tuer le temps. C'est pour cela qu'il m'a engagé. Il a payé comptant. Sans attendre le résultat. Il avait confiance. Ma réputation, ma conscience professionnelle, ma compétence. Je trouverai bien. Pas forcément immédiatement. Un jour. En temps et en heure.
Tuer le temps. Pourquoi dépenser autant d'argent pour une idée si farfelue ? Je ne savais même pas qui c'était, ce type. Un philosophe ou un plaisantin, probablement. Ou un mec se prenant pour un ââârtiste. Genre art nouveau, à faire des trucs loufoques et qui ne riment à rien, juste pour épater la galerie et les bien-pensants des salons parisiens.
Tuer le temps. Aucune idée du comment, mais j'ai accepté, pourtant. Autant d'argent, c'était tentant. Mais bon, en rentrant chez moi, j'étais quand même un peu ennuyé. Tuer un homme, c'est facile. Une femme aussi. Je l'ai fait souvent. Mais le temps... Qu'entendait-il par là ?
Ah tiens, il a bougé, non ? Jeté un coup d'œil dehors. Il doit chercher où je suis. Vas-y mon gars, cherche. Et trouve. C'est pas bien difficile. Et ça m'arrange. Faut que tu saches où te mettre à couvert. Faut que ça dure un peu.
Tuer le temps. Je ne sais pas maîtriser le temps, moi, je ne suis pas un super héros. Je ne suis pas non plus un voyageur temporel. J’ai même pas lu Wells.
Tuer le temps. Alors quoi ? En allant à la vitesse de la lumière, le temps s'écoule plus lentement. Ou plus vite, pour les autres. C'est peut-être une manière de le tuer. Mais bon, la vitesse de la lumière, de nos jours, on ne sait toujours pas ne serait-ce que s’en approcher. Et ça ne risque pas de changer avant longtemps.
Tuer le temps. Et puis j'ai trouvé. Je crois. En cherchant comment faire, je me suis un peu documenté sur le sujet. Et c'est Einstein qui m'a mis sur la voie. Pour illustrer la relativité.
Placez votre main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure. Asseyez-vous près d'une jolie fille une heure et ça vous semble durer une minute.
Mais bien sûr ! Évidemment ! Ni philosophe, ni plaisantin, le mec. Juste un pauvre type qui, malgré tout son pognon, s'ennuie à mourir dans sa petite vie bourgeoise. Et moi, mon job, c'était de la pimenter un peu, sa vie. Histoire que le temps passe plus vite.
Dont acte. Un peu d'étude du sujet, son emploi du temps, ses habitudes, et action. Tuer le temps. Ouaip. Tu vas voir.
J'ai attendu donc qu'il vienne se retirer un peu dans son trou paumé, et voilà. Sur mon promontoire, peinard, au bout de la lunette de mon fusil. Quand il a été bien tranquille et détendu, en train de siroter son apéro, j'ai visé la belle horloge dans le salon. Pression sur la détente. Un bruit d’enfer, des engrenages partout. Dégommer une horloge, c'est un bon début pour tuer le temps, non ? Et puis ça a parfaitement fonctionné. Mort de peur, il est allé se terrer derrière un mur, dans un de mes angles morts.
Alors, que penses-tu du temps maintenant ? Tu l'apprécies ? Il passe plus vite, n'est-ce pas ? Tu ne les vois plus défiler, les minutes, quand un assassin est à tes trousses ! Tu n'as même plus ton horloge pour les compter.
Eh oui, tu ne l'appréciais peut-être pas beaucoup, ta vie, mais maintenant tu y tiens. Et tu aimerais bien profiter de tes derniers instants, les retenir, mais non, ils filent, ils filent, sans que tu ne puisses les arrêter.
Il s'est passé quoi, quinze minutes, à peu près, depuis mon coup de feu. Mais toi, à combien l'as-tu évalué, ce temps, ces peut-être derniers instants de vie ? Trois minutes ? Quatre ? Je t'ai donc déjà tué une bonne dizaine de minutes. Je l'ai bien mérité, mon pognon, non ?
Tuer le temps. Ou alors le mauvais temps ? C'est qu'il fait gris. Si je tire sur ce nuage, là-haut, il se passe quoi ? Je le descends ? Et après ? Ça fait du brouillard, et c'est encore pire qu'avant.
Euh, je m'égare un peu là, je crois. C'est que je rêvasse, je rêvasse, je raconte n'importe quoi, la tête dans les nuages, mais en attendant, il y en un qui doit commencer à s'ennuyer derrière son mur.
Parce que bon, faut que tu bouges un peu quand même. Essaie de t'en sortir, sinon c'est pas drôle. Ni pour toi, ni pour moi. Tu vas vite te lasser de rester dans ton coin sans bouger, et le temps recommencera à s'écouler lentement, peut-être même encore plus qu'avant.
Mais en fait, tu ne sais pas quoi faire peut-être ? Allez, je vais t'aider. Comme d'habitude, tu as laissé ton téléphone portable à l'étage, sur ta table de nuit. Y’a que dans ta chambre où ça capte, peut-être, je ne sais pas. Et comme t'as pas de fixe dans cette baraque loin de tout... Enfin, je vais te rappeler qu'il existe, ce bel objet. Je t'appelle.
Ça y est, tu l'entends sonner. Ou alors c'est ton heure qui sonne, va savoir. En tout cas, tu te rends compte qu'il est là, et qu'il peut être bien utile dans ta situation actuelle. Pour appeler les secours, par exemple. Ou bien, si tu as compris, m'appeler moi, pour annuler le contrat. Mais encore faut-il que tu y parviennes. Et ça, ça risque d'être un peu compliqué. Pour commencer, il faut aller à l'étage. Et donc emprunter l'escalier, à découvert.
Monter quelques marches quatre à quatre, c'est rapide. Mais quand on se fait tirer dessus, c'est long. Encore le temps. Je le fais bien mon boulot, hein ? Qu'est-ce que t'en dis ?
Allez, lance-toi.
Et c'est parti ! Bon, une petite bastos dans l’escalier, pas trop loin des pieds, pour rester dans l'ambiance. Ça fait du bruit et des éclats de bois, c'est impressionnant mais pas trop dangereux, et ça permet d'entretenir le suspense.
Voilà, t'as réussi, bravo, maintenant t'es bien caché derrière le montant de la porte de ta chambre. Le cœur qui bat à 180 pulsations par minutes. Ou sont-ce des secondes ? Le temps s'était ralenti lors de la montée des marches, mais une fois à l'abri, il s'accélère de nouveau. Car le plus dur reste à faire. L'aller-retour jusqu'à la table de nuit. Vas-y, reprends ton souffle, quelques minutes, quelques très courtes minutes, qui dureront autant que les très longues secondes que tu mettras à atteindre le téléphone. C'est quand tu veux.
Et boum le téléphone ! Ne t'en fais pas pour ta main, c'est juste quelques éclats d'écran tactile, ça fait un peu mal mais rien de grave.
Tu es retourné à l'abri, mais cette fois, tu sais qu'il n'y a plus aucun moyen de communication disponible. Tu es tout seul et à ma merci. Alors, comment s'écoule-t-il, le temps, à présent ?
Est-ce la course rapide des derniers moments dont on voudrait bien profiter un peu plus ?
Ou les longues minutes de désespoir glacé, en attendant le coup de grâce qui ne vient toujours pas ?
Alors, combien de temps veux-tu que cela dure ? Combien de temps avant que je m'en aille ? Combien de temps dois-je encore tuer ?
Tuer le temps. Que reste-t-il si on tue le temps ? Un temps mort ? Mais c'est peut-être ça, au fond ? Je t'ai peut-être mal compris ? Tu voulais peut-être, non pas simplement que je tue
LE temps, mais plutôt que je tue
TON temps. Tout le temps qu'il te reste. Et si tu te caches en ce moment, c'est uniquement parce que, je l'ai remarqué, on n'aime jamais autant la vie que lorsqu'on est sur le point de mourir.
Mais ne t'en fais pas, j'ai compris à présent. J'accèderai à ton désir profond. Ton temps s'achèvera donc ici et maintenant. Tu m'as grassement payé pour ça. Tu m'as fait confiance, et tu as eu raison. Ma réputation, ma conscience professionnelle, ma compétence.
Tu ne pourra pas rester caché éternellement derrière ton petit coin de mur. Je n'ai plus qu'à attendre. Je suis patient. Je suis bien installé. J'ai tout mon temps.