Bonjour à tous,
Voici un texte qui sera en 17ème position dans un recueil interrogeant la maternité et ses liens avec la temporalité. Dieu que ça a l'air chiant dit comme ça !

C'est un peu un exercice de style visant à épuiser (le sujet pas les lecteurs) les situations d'attente liées à la maternité.
Une association me propose relecture bénévole de l'ensemble, je prépare donc le manuscrit, il compte ce matin 23 pages. Je pense aller jusqu'à 60 pages.
J'essaye d'alterner les textes lourds et légers, courts et longs, tragiques ou poétiques.
Je voudrais bien votre avis sur celui-ci. Sur l'idée de base aussi.
J'ai de sacrés doutes ... Merci par avance !
Elle attend.
Elle attend allongée, la tête relevée par des oreillers.
Ses cheveux autrefois d'un blanc si éclatant s'étalent en couronne grise, auréole crêpée, fragile.
De son lit, elle distingue le toit d'un lotissement, tuiles d'un rouge criard, jardinets au cordeau. Au loin, des friches et une poignée de jardins ouvriers.
De sa fenêtre, elle voyait les hortensias et le mur de vieilles pierres.
Elle aimait sa maison, ses meubles dont l'histoire lui revenait à chaque caresse.
Son horizon se borne à ses murs clairs, la table, sa carafe d'eau trop vite tiédie, le gobelet en plastique translucide.
Deux fauteuils en skaï, gris moucheté, une chaise. . .
Elle attend, face à ses enfants.
De vieux enfants. Sur leur front, les cheveux de ses fils s'estompent, leur estomac ressort.
Des étoiles ont fleuri au regard de sa fille.
Elle attend qu'ils la laissent enfin partir.
Lorsqu'elle était jeune femme, mère d'une famille nombreuse, elle frémissait souvent à l'idée de les laisser orphelins.
Lorsqu'un camion, passant trop près d'elle, plaquait ses jupes contre ses jambes, imprimant à sa bicyclette une étrange trajectoire.
Lorsque la maladie emportait une amie, une voisine, une connaissance, de celle qu'on croise aux courses, panier au bras.
Elle redoutait le cancer qui ronge, émacie.
Elle éprouvait une immense compassion pour les petits livrés à eux-même, jetés bien trop tôt dans la tragédie du deuil.
Elle avait frémi maintes fois.
Puis ses enfants, un à un ,avaient fait ailleurs leur nid, eu, à leur tour des enfants et elle, elle savourait son temps libre malgré l'arthrose et sa vue qui baissait.
Aujourd'hui, sa peau se parchemine, ses ongles autrefois nacrés comme des coquillages, jaunissent, s'abiment.
De longues heures, elle regarde ses mains qui ne ressemblent en rien à celle de la jeune femme dont elle a gardé l'esprit.
Elle s'étonne de ce coup du sort, de cette vieillesse.
Elle voudrait mourir, que s'arrête là la dérive de son corps et de son esprit qui vagabonde, s'éloigne des sentiers battus.
Elle fait l'école buissonnière, son âme bat la campagne.
Elle a essayé de leur dire à ses vieux enfants, que son heure était venue, qu'elle avait fait son temps.
Ils la retiennent : toujours cet égoïsme enfantin !
Reste encore un peu.
Si vieux, ils ne seront pas orphelins ; ils auront perdu leur mère, c'est tout.
Elle a de la colère. Elle leur a tout donné, ils ont mangé son ventre, ils ont mangé ses seins, ils ont mangé ses nuits et ses jours.
Elle les a aimé tendrement, elle a fait des erreurs mais chacun a pu s'élancer vers sa vie.
Maintenant, elle voudrait qu'ils lui rendent son temps, qu'ils respectent son heure, son moment.
Elle voudrait partir.
Elle leur parle doucement dans la chambre trop chauffée, dans l'ai trop sec.
« Laissez-moi m'en aller. J'ai fait mon temps, j'ai fait ma vie, je veux partir. »
Ils refusent d'entendre, paumes plaquées sur les oreilles, yeux rivés sur le mince crépi du mur.
Un à un, elle le sait, ils se résigneront.
Ils la laisseront partir, ils cesseront de se cramponner à la barrière métallique du lit.
Elle redeviendra maîtresse de son temps.