Oui, euh, bon, 2000 mots, c'est trop court. 
Elle s’appelait Heure, mais ils avaient crié pute de Pendule.
Ils l’avaient attrapée dans une rue alors qu’elle fuyait cachée dans son manteau rouge. Ils l’avaient entrainée dans une impasse sombre et ils avaient commencé à la frapper. Elle avait crié sous les coups de mains et les coups de pieds et les vêtements qu’ils lui arrachaient. Ils lui avaient attaché les mains pour qu’elle ne puisse pas se défendre. Ils avaient craché, la salope, la salope, qui craque les peintures sur le bois mort, qui creuse les visages de vieilles rides, qui crève les gens quand on les aime encore. Pute de Pendule. Elle avait pleuré, elle était nue. Ils avaient fait rentrer leurs gros pénis partout où ils pouvaient. Elle avait eu mal, ils avaient ri. Et ouais la putain, on te baise, ça t’en bouche un coin ; tu t’attendais pas à ça en descendant ici, tu t’attendais pas à c’qu’on t’fasse payer tes saloperies. Bouffe, la salope, bouffe, et regarde les humains marcher sur ton gros balancier. Des plâtrées nauséeuses de crème anti-âge jusque dans le fond de la gorge. Avale, salope. Avale tes sales années passées.
On l’avait retrouvée au matin recroquevillée sur les pavés. On, c’était Anton et Xabi.
« Elle a quoi, la dame ? »
Impressionné par ce corps tout blanc en petit tas sur le sol, Xabi regarde de loin son grand frère s’approcher. Ils étaient venus en ville pour acheter de nouvelles chaussures au petit. C’était lui qui avait remarqué le manteau rouge à l’entrée de l’impasse. Doucement, Anton se penche sur la jeune fille étendue et pose deux doigts sur son cou. Un deux, un deux, un deux. C’est faible, mais ça vit. Elle a des cheveux très blonds qu’Anton écarte gentiment de son visage. Ils l’ont frappée fort. Sous les dégoulinures de sang et les boursouflures, on distingue des traits fins presque enfantins et quelques taches de rousseurs. Au milieu de son front, deux aiguilles noires brisées.
« Xabi, apporte-moi le manteau. »
« Non, merci, je n’ai plus soif. »
Assise sur le bord d’un lit, Heure regarde Xabi repartir dans la cuisine avec sa bouteille d’eau. Il doit avoir huit ans. Ses cheveux noirs se balancent autour de son visage carré. Le même que celui de son frère, sans les yeux bleus. Heure aime bien observer le visage des gens, c’est là que le temps laisse le plus de trace, c’est là qu’elle se retrouve. Quand elle avait vu celui d’Anton dans la ruelle, elle avait crié, pensant qu’il s’agissait encore d’eux. Puis elle avait vu les yeux bleus, aussi horrifiés que devaient l’être les siens, et ça l’avait calmée. Il lui avait dit qu’il allait appeler les urgences. Elle l’avait supplié de ne rien faire. Il avait mis du temps à accepter et lui avait demandé si elle pouvait se lever. Il voulait la raccompagner chez elle. Elle n’avait plus de chez elle.
Heure regarde ses pieds blancs se balancer à quelques centimètres du carrelage. Elle passe gentiment la main sur son ventre. A travers le tissu du T-shirt trop grand qu’on lui a prêté, elle sent le balancier osciller en tremblotant doucement. Les mécanismes aussi ont souffert. Heure ne sait pas très bien s’ils se remettront avec le temps, comme de petits bouts de peau.
« Je veux venir ! »
La voix en colère de Xabi raisonne entre les murs de la petite maison, comme tous les mercredis.
« Non, pas question. Je t’ai déjà dit qu’on n’avait pas besoin de toi à la ferme. Tu as des devoirs à faire et je ne veux pas que tu traînes dans mes pattes. Point. »
Réveillée par les bruits, Heure se rapproche doucement de la porte. Les deux frères sont trop occupés à se disputer pour entendre le tictac de son balancier.
« De toute façon, l’école c’est nul. Je veux plus y aller à l’école. Je veux travailler, comme toi. »
Xabi a croisé les bras sur son ventre en signe de protestation. Il a les sourcils trop froncés et le menton enfoncé dans la poitrine. Depuis quelques semaines qu’elle vit avec eux, Heure ne peut s’empêcher de rire à chaque fois que le garçon prend son air bougon. Anton lève ses yeux bleus au son du pouffement mal dissimulé et hoche la tête en direction de la jeune fille. Voilà qui marque la fin de la discussion. Anton fait un dernier geste de la main en franchissant le pas de la porte.
« Reste sage avec Heure. A ce soir. »
La porte claque. Le petit garçon n’a pas bougé d’un centimètre, les bras toujours croisés et l’air renfrogné comme s’il comptait rester dans cette position jusqu’au retour de son frère. Les pieds nus sur le carrelage et les mains gantées, Heure le rejoint au milieu de la pièce et se met à lui caresser gentiment les cheveux. Sous ses doigts, elle sent le petit garçon qui trésaille, se détend, et se tourne brusquement vers elle pour lui entourer la taille de ses petits bras.
« C’est pas juste. Moi aussi je veux être un grand. »
Sa voix est toute pleine de larmes.
Quand le soleil éclaire le visage d’Anton, on dirait que ses yeux sont remplis de ciel. Heure trouve ça joli.
« Je ne sais plus exactement quand ça s’est passé, depuis quand ils ne sont plus là. »
Assis sur le rebord d’un pont, Heure et Anton regardent l’eau filer sur les pierres. Depuis que la santé de la jeune fille le leur permet, ils ont pris l’habitude de faire de longues promenades autour de la maison, quand Anton ne travaille pas à la ferme. La ferme, c’est ce qui lui permet de les faire vivre tous les trois, à peu près.
« Je n’aime pas compter les jours, je me fous un peu du temps qui passe. Tant que je vis tranquillement et que Xabi aussi. »
Depuis l’accident, on est impressionné par le courage des deux orphelins. Du grand, surtout. Comme il arrive à gérer son foyer seul, sans avoir l’air de se soucier de quoi que ce soit.
« Il n’y a pas beaucoup de gens qui pensent comme toi, tu sais. Les gens n’aiment pas le temps. »
Pute de Pendule. Avale, la salope. Une larme perle le long de la joue de la jeune fille et Anton lui serre la main très fort. Elle sourit. Heure n’a pas l’habitude qu’on tienne sa main gantée.
« Merci. »
« Mais pourquoi tu mets toujours des gants ? C’est pour pas te salir ? »
Couchée dans l’herbe, ses cheveux blonds se mêlant à ceux du petit garçon, Heure se redresse, cueille une pâquerette et enlève son gant droit. Curieux, Xabi s’assoit à son tour et observe les mains de la jeune fille. A peine la fleur s’est-elle retrouvée entre les doigts nus qu’elle devient sombre et se flétrit. Sa tête jaune se penche et les pétales tombent. Tout s’effrite, tout s’écroule, tout meurt. Xabi garde la bouche ouverte de surprise.
C’est des mains qui font vieillir.
« Non, pas question. Je t’ai dit que c’était pour les grands. »
Quand le soleil éclaire les cheveux d’Heure, on dirait des fils de lumière. Anton trouve ça joli.
Elle est en train d’étendre le linge. Son corps mince et blanc flotte au milieu d’une large robe. En tendant l’oreille, on entend son balancier qui oscille. Anton s’approche. Elle ne l’a pas senti venir avant que sa main ne caresse doucement sa nuque. Elle penche la tête sur le côté. Le souffle chaud du garçon dans son cou, ses mains sur sa taille, sur son ventre. Il l’embrasse.
« - C’est toi l’chat !
- Non, c’est pas juste, c’est toujours moi qui…
- Chut, on va faire une farce à ton frère. »
Cachés derrière un arbre au bord de la rivière, Heure se penche à l’oreille du petit garçon pour lui expliquer son plan. Anton se tient en embuscade derrière le pont. De là où il est, il ne peut pas les voir. Xabi secoue vivement la tête en riant et se met à courir en hurlant de toutes ses forces :
« Tu m’as pas eu ! »
Heure se dirige vers le pont ; Anton se lève brusquement, le menton en avant et les bras écartés en signe de défi. La jeune fille plie les genoux et se prépare à l’attaque. La poursuite sera terrible. Ils courent jusqu’à ce qu’Heure semble avoir épuisé ses forces. Anton ne peut réprimer un rire satisfait en s’appuyant contre un arbre, victorieux. Mais c’était sans compter qu’un terrible petit frère lui sauterait dessus et lui collerait les deux mains bien à plat sur le dos.
« Haha ! C’était pas elle le chat ! C’était moi ! »
Il n’en fallait pas plus pour mettre le grand frère en rage.
« Vite, Xabi, cours ! »
Heure prend le petit garçon par la main et l’entraine vers le bord de la rivière, aussi vite que ses petites jambes le permettent. A bout de souffle, ils retrouvent leur cachette derrière l’arbre.
« - On l’a semé tu crois ? Il est parti ?
- Non, non, je ne crois pas, dit une grosse voix. »
La vengeance du grand-frère a sonné. Alors qu’il les attrape tous les deux dans ses bras, le trio glisse en riant et se retrouve les fesses dans l’eau
Cette nuit, il y a de l’orage. Xabi a peur de l’orage. Ses petits pieds sur le carrelage froid, il essaie de trouver la poignée de la porte dans le noir. Il ne faut pas allumer la lumière du couloir, sinon Anton va savoir. La dernière porte au fond, l’ancienne chambre du grand frère. C’est là que dort Heure maintenant. Elle comprendra. Elle lui dira de venir s’allonger sous la couverture. Elle lui racontera des histoires en lui caressant les cheveux. Elle lui dira calme-toi, Xabi, je suis là, je suis tout près de toi. Et il s’endormira tout contre elle et il n’aura plus peur de l’orage.
C’est là. Xabi tourne la poignée doucement, pour faire le moins de bruit possible. Il fait trop sombre pour y voir dans la chambre, on entend les respirations et le tictac du balancier. Le petit garçon s’approche du lit à tâtons.
« Heure ? »
On bouge.
« Xabi, mais qu’est-ce que tu fais ici ? »
Ce n’est pas sa voix. Ce n’est pas la voix d’Heure. La lumière s’allume, fait mal aux yeux. Depuis le lit, Heure et Anton observent le petit garçon.
« Pourquoi toi tu peux lui faire des câlins, hein, pourquoi ? »
Ce mercredi, la dispute du matin a changé de tournure. De nouveau au centre de la pièce, les bras croisés, Xabi essaie ses nouvelles accusations. Il pleure un peu, aussi.
« Mais parce que… parce qu’on est amoureux, Xabi, c’est tout. »
Anton aussi a perdu de sa contenance. Il n’arrive pas à retrouver la voix ferme des autres jours.
« Et pourquoi c’est toi son amoureux ? Pourquoi c’est pas moi son amoureux ? »
Heure observe la scène silencieusement depuis la porte. Elle n’ose pas s’interposer.
« Mais, parce que tu es un petit garçon, Xabi, mets-toi ça dans la tête bon sang ! »
Lorsqu’il sent les mains gantées dans ses cheveux, Xabi se retourne vivement. Rage dans les larmes, larmes plein les joues.
« Me touche pas ! J’te déteste ! J’vous déteste tous ! Tous les grands ! »
Et il court dans sa chambre, laissant Heure seule au milieu de la pièce.
Petits pieds nus sur le carrelage froid, il fait noir. Avancer jusqu’au lit, trouver les mains gantées, les découvrir et les mettre sur ses joues. Grandir, grandir. Pyjama craque sur les épaules et sur les cuisses. Encore un peu. Etre un homme, pour de vrai, un grand, pour leur montrer. Encore. Visage se creuse, mains s’assèchent, corps s’épuise.
C’est des mains qui font mourir.