Quand ils font tourner un pétard, j’hérite toujours de la dernière latte. Quand un groupe de nanas vient nous rejoindre dans les loges, je me tape immanquablement la plus moche. Quand le minibus tombe en panne, ce sont MES mains délicates qui plongent dans le cambouis du moteur. Tandis que les lumières leur donnent un air énigmatique et inspiré, je fume une quantité faramineuse de cigarettes, dans l’ombre, juste à côté de la scène.
« Ouane, Tou, Ouane, Tou, Ta, Ta, Ta, Test, Teeesst ». C’est à peu près tout ce que j’ai jamais eu à « chanter » dans un micro. Si vous souhaitez un jour (pour une raison qui vous regarde) passer pour un abruti, je vous le recommande chaudement. Il y a toujours un crétin impatient au premier rang pour se foutre allègrement de ma gueule. Le public des Fripons Excentriques se compose majoritairement d’adolescents encapuchonnés tout juste entrés, mais de pleins pieds, dans les affres de la puberté. Leurs peaux dégueulasses en témoignent. Comme leur culture musicale se réduit aux hymnes entêtants des spots publicitaires et aux génériques binaires de leurs séries télévisées favorites, ces petits cons trouvent « le son » des Fripons Excentriques « franchement énorme ». Pardonnons leur ce jugement hâtif, la plupart d’entre eux déguste encore probablement ses crottes de nez en cachette. Mais pour partir à l’abordage de la scène et se jeter dans la foule en criant « Maman », ces jeunes mélomanes sont infatigables. Et encore une fois, lorsqu’il convient de calmer le jeu, alors qu’une fille de 16 ans se frotte langoureusement contre le guitariste ou que deux gamins se foutent sur la gueule pour savoir qui aura le privilège de toucher du doigt l’agréable Fanchon, notre pulpeuse bassiste, c’est encore moi qui distribue les tournées de baffes et reconduit sur le trottoir les éléments perturbateurs. En plus d’un abruti fini, je passe alors invariablement pour un sale fasciste au service d’une société du spectacle vérolée par l’obsession sécuritaire et autres conneries dans le genre.
Comment j’en suis arrivé là ? Très bonne question.
Premièrement, je n’ai pas eu de chance. J’étais un batteur respectable et promis, sinon à la gloire, au moins à une carrière amateur dont je n’aurais pas eu à rougir. Or, il se trouve qu’un jour, le 07 septembre 1989, alors que je me lançais dans un solo particulièrement vivace, une baguette est venue se planter dans mon œil gauche. En toute honnêteté, j’ignore encore aujourd’hui de quelle étrange façon j’ai bien pu m’y prendre. Toujours est-il que je suis resté des heures sur le billard tandis que les médecins grimaçaient au dessus de moi en essayant de se rappeler s’ils avaient déjà assisté à une telle mutilation de toute leur carrière (l’un d’entre eux avait pourtant été médecin militaire. En temps de paix, certes…). Bref, en dépit des efforts consentis par le corps médical et des progrès incontestables en matière de chirurgie faciale, j’ai toujours un œil qui semble ne pas être d’accord avec l’autre, et celui de gauche qui fait « clong » lorsqu’on tape dessus. Au lendemain de cette délicate opération, une infirmière charitable m’avait confié que j’étais beaucoup plus beau comme cela, que je dégageais davantage de charisme… Note pour plus tard : ne jamais croire une femme qui porte des sabots. Mais au-delà de l’altération irrémédiable de mon apparence générale, j’ai perdu dans l’accident tout intérêt pour la batterie et je jure que je tremble encore dès que j’aperçois une cymbale ou une grosse caisse. Dans ces conditions, les plus subtils d’entre vous comprendront sans peine que ma carrière se soit achevée sur ce malheureux couac. Pourtant, j’ai toujours gardé un pied dans la musique, en attendant qu’un jour, qui sait, ce douloureux traumatisme s’efface et qu’à mon tour je puisse entrer dans la lumière. En attendant, je donne un coup de main à mes « amis », les Fripons Excentriques. Je suis leur « roady » : celui qui installe le matériel, négocie le cachet avec le propriétaire du bar, s’occupe de la balance, gère la billetterie, fait en sorte qu’il y ait assez de bières dans le frigo des loges, ment aux petites copines des musiciens, accorde les guitares, déroule des kilomètres de câble, prépare les itinéraires, conduit la nuit, remballe le matériel, en a plein le cul…
Selon une estimation récente, un jeune sur deux souhaiterait devenir une rock star (j’imagine que ceux qui restent préfèrent jouer au football). Cette douteuse ambition serait moins populaire si les personnes concernées avaient la moindre idée des désagréments funestes engendrés par l’ « aventure musicale ». C’est à leur intention que je m’apprête à relater l’évènement suivant.
Ce soir là, nous avions décroché une date à Calboche Sur Biniou, dans le cadre du festival agricole annuel dont l’élection de la plus belle charolaise, poids moyen, représentait le clou du week-end. Entre les tracteurs en démonstration, les paysans ivres morts et les déjections aussi denses qu’odorantes du bétail sacré, j’avais eu toutes les peines du monde à sonorisé la « scène », un espace de 10 mètres carré délimité par quatre imposantes meules de foin. Le rock amateur doit parfois souffrir quelques concessions quant à ses exigences en matière de manifestations et de public. Le destin des Fripons Excentriques croisait ce soir la foire agricole d’un patelin sans âme, il n’y avait pas de quoi s’insurger. Les gars allaient jouer, contents ou pas, et tenter d’oublier cet épisode embarrassant au plus vite. Le contrat prévoyait une demi-heure de concert contre autant de gnôle qu’on pourrait supporter. C’était plus que correct et le maire en personne, qui m’avoua jouer du trombone, se chargea de rameuter l’auditoire au moment où les musiciens entrèrent en scène. Les quelques paysans qui daignèrent déserter le bar pour se rapprocher un peu de l’attraction avaient dans leurs yeux des décennies de labeur harassant et peu de place pour la sympathie envers une bande de jeunes cons chevelus invités à bramer du rock’n roll au milieu de leur célébration rituelle. Pour une fois, je n’éprouvais aucune envie de me produire à la place de mes infortunés amis musiciens. Le premier morceau de chaque concert des Fripons Excentriques était une sorte de brouhaha inaudible destiné à chauffer les instruments et poser les bases d’une création fondamentalement orientée vers l’expérimentation sonore. Déjà, avec un public « averti », les réactions face à cet opus introductif allaient de la consternation aux accouchements prématurés. J’avais lutté jusqu’à l’épuisement pour que les gars débutent leurs concerts avec quelque chose de plus classique, couplet/refrain au moins… Mais ils ne voulaient rien savoir et prétendaient qu’une fois l’effet de surprise dissipé, le public réagissait toujours positivement à tant d’engagement créatif. Il n’en fut malheureusement pas de la sorte avec nos amis agriculteurs. Ni avec leurs bêtes. Dès les premiers « accords », envoyés par le guitariste qui malmenait ses cordes à l’aide d’un archet en cuivre, le troupeau s’effraya et une vache mis bas. Quand la basse se fit entendre à son tour, deux bergers itinérants, habitués au silence profond d’une nature amicale, se mirent à vomir d’angoisse. Comme ils partaient en courant vers des pâturages isolés, loin de la folie des hommes, le batteur finit de nous mettre dans l’embarras. Il convient de préciser que celui-ci est atteint d’une surdité congénitale et qu’il ne considère jouer trop fort qu’une fois saisi de crampes aux triceps. Le vacarme qui s’en suivit rappela aux plus anciens le triste bombardement qui rasa le village en 1944 et certains sortirent leurs fusils, bien décidés à vendre chèrement leurs peaux fripées. Le Maire décréta le couvre-feu et du s’interposer pour éviter un lynchage en règle. Le dernier veau fut retrouvé des kilomètres plus loin, réfugié dans une chapelle protestante, tremblant comme une feuille.
Nous ne nous fîmes pas priés pour embarquer dans le bus assez précipitamment et mettre le cap vers une destination indéfinie, de préférence dans une grande ville anonyme où nous pourrions nous faire oublier un moment. Le lendemain de cette terrifiante performance, la presse locale titra : « Panique à la foire agricole, un groupe de musique sème la panique parmi le cheptel ! Des dizaines d’éleveurs traumatisés pris en charge par une cellule psychologique, deux bergers toujours portés disparus. »
Depuis, nous évitons d’accepter n’importe quelle date dans le cadre de la première manifestation venue. Quant au premier morceau de leur concert, les Fripons Excentriques ont finalement décidé de reprendre un titre de Michelle Torr, version acoustique.
Les anecdotes de ce triste acabit sont malheureusement monnaie courante dans le parcours d’un groupe amateur. Je me souviens également du fameux « saccage de la maison de quartier de Meisenthal », une gentille bourgade mosellane qui nous avait accueillis de bon coeur. Aujourd’hui encore, l’évènement est bien présent dans l’esprit de chacun des musiciens. Certains en ont même gardé des séquelles physiques. Nous avions décidé ce soir là de faire appel à un nouveau musicien : un flûtiste pour être tout à fait honnête.
Il transpirait abondamment en attendant son solo. Le xylophoniste lui avait précisé spécifiquement ce qu’il attendait de lui : « Tu nous fait un truc un peu décalé, limite baroque, mais qui reste harmonique parce que sinon, ça nous fout à la rue sur la reprise du refrain qui est en sol mineur, je te le rappelle. Bref, tu entrevois le topo quoi… Nous fous pas dans la jus, reste calme et gare à tes fesses si tu foires. » L’oreille gauche du musicien frétillait imperceptiblement. « Le doute, tel un guerrier, m’assaille » songeait il avec effroi (car notre flûtiste de remplacement n’était en fait qu’un batteur-qui-ne sait-pas-dire-non s’étant retrouvé là sur un quiproquo incongru). Il tentait d’adopter la posture officielle que son instrument exigeait, histoire de sauver au moins les apparences, mais il ne possédait pas les capacités d’imagination nécessaires alors il remuait la tête frénétiquement pour occuper l’espace.
La pratique de la flûte est un art délicat qui exige astreinte quotidienne et capacité innée à la remise en question, ce qui explique son succès auprès des détenus à vie. La pratique du pipeau dans toutes les institutions scolaires française un tant soit peu équipées nous renseigne sur la difficulté de produire un son, sinon mélodique, au moins supportable à l’aide de cet instrument barbare (chaque année, une bonne dizaine de professeurs de musique se suicident bêtement, conséquence tragique de leurs efforts, louables, de sensibiliser les jeunes mélomanes à la manipulation, parfois en canon, de l’intriguant pipeau des familles). Quoi qu’il en soit, notez bien que l’on ne s’improvise pas flûtiste juste parce que l’on en ressent le besoin irrépressible, au matin d’un jour de grande lassitude.
Notre batteur paniqué ne l’ignorait pas alors que son solo approchait et que sa vie défilait devant ses yeux dans un ralenti artistique, comme l’exige la coutume.
Le xylophoniste flamand, leader charismatique des Fripons Excentriques, fit un clin d’œil entendu à notre pseudo flûtiste, lui rappelant ce que chaque membre du groupe attendait de lui : une performance improbable. C’était parti. Dès les premières notes, le public fut terriblement interloqué, puis se demanda comme un seul homme si l’on ne se foutait pas un peu de sa gueule car cela sautait aux yeux que le simili flûtiste jouait Au Clair De La Lune et encore, fort médiocrement. Pourtant, personne ne lui jeta la pierre à priori car on lui accordait le bénéfice de l’expérimentation musicale et de l’engagement politique. Toutefois, lassé par tant d’approximation, un spectateur doué de l’oreille absolue (on en trouve un certain nombre en Moselle, c’est un fait méconnu) et pour qui le massacre devenait insoutenable, lança un téléphone portable première génération, en chêne massif, sur notre ersatz de flûtiste. Le projectile à messagerie vocale intégrée manqua de peu sa cible pour cause de trajectoire inadéquate mais finit tout de même par retomber, respectueux des lois physiques en vigueur, sur le coin de la gueule d’un type assis au bar qui venait de commander une nouvelle bière et ne s’attendait par conséquent à rien d’autre. Ce fut le début des hostilités. Une pluie d’objets anodins mais contendants s’abattit sur les Fripons Excentriques qui se protégeaient tant bien que mal en proposant une version new-wave de « Singing in the Rain ». Le guitariste évita de justesse une clef anglaise dont il ne parlait pas la langue. En revanche, la bassiste eut moins de réussite et croisa la trajectoire tendue d’un guide du routard copieusement illustré (Asie du Sud Est). Le choc culturel produit assomma le musicien presque instantanément. Le xylophoniste-flamand-charismatique s’empara du micro et se mit à gueuler car ce n’étaient pas des manières. Un grand type costaud n’ayant rien d’autre sous la main lui lança un nain depuis le fond de la salle. La personne de petite taille tomba dans les bras de l’homme au gros charisme et ils tombèrent amoureux sur le champ. Notre graine de flûtiste, jusqu’ici épargné alors même qu’il était le responsable attitré du carnage, fut atteint au visage par un cendrier en marbre blanc. Le dentiste chargé de l’opération par la suite déclara que cette intervention resterait sa « Chapelle Sixtine ».
Une fois de plus, nous fûmes contraints à rejoindre le minibus dans les plus brefs délais. Nous oubliâmes volontairement le musicien additionnel qui fut publiquement puni et par la suite, nous nous en réjouissons pour lui, adopté par la communauté en tant qu'éboueur intérimaire.