Petite fable de Wall $treet: Bottes en Croco et Cheese Burger
Marcus Miller aimait fouler le sable, encore mouillé par les vagues, de sa petite plage privée de Coconut’s Beach. Ses énormes bottes en peau de croco croquaient le sable à pleines semelles, s’y enfonçant comme dans une épaisse et gluante sauce barbecue.
Tout en lisant son quotidien économique favori, il se délectait d’un juteux Cheese Burger, qui tachât de gras les titres de la bourse de Tokyo, «dans le mille», se dit-il alors tout en se libérant de ses larges chaussures qui emprisonnaient ses pieds comme le boulet d’un bagnard. Il se demanda alors pourquoi il lisait encore ces inepties… Il froissa le papier journal et le jeta à la mer, comme on y jette une bouteille anonyme, contenant le message d’un passé abandonné. Il se décida même, dans un élan de générosité, à remettre l’épiderme écaillée à son eau originelle, qui s’échappât dans la houle vers un avenir mysterieux . Il prit tout de même la peine de terminer son précieux et juteux Cheese Burger, mignon petit pêché … Il portait des lunettes à monture dorée posée sur son large et long nez granuleux. Sous son double menton bien marqué, entre le col de sa chemise Lacoste blanche immaculé , trônait un Christ d’or, cloué à sa croix, étouffé entre les poils Poivre-Sel de son torse velu.
Marcus Miller avait eu une vie bien remplie, et de grâce, il ne la devait pas à Dieu, mais à son agilité déployé dans les marasmes de la finance, ou il avait fait briller les lingots des années durant. Longtemps il avait couru après les chiffres, sans jamais parvenir à les rattraper. Longtemps, il n’avait désiré qu’un peu plus de ses petits bouts de papiers en verts imprimés qu'on appelait Dollards. Dix billets, puis cent , un million de billets ; son compte en banque en dégueulait, et tout cela n’avait aujourd’hui plus aucune éspece de valeur, il en était totalement rassasié, pleinement gavé. Ce n’était plus rien que du papelard dont il se torchait, et il aurait beau déféquer encore deux cent mille années, que jamais il n’arriverait au bout du rouleau. Il avait à présent tiré la chasse de ce passé émietté.
Depuis qu’il avait raccroché ses gants usés par ce combat sans fin, il en profitait, se reposant de ces moments passé à brasser du vent. Il se rappelait nostalgique de ce temps béni de l’innocence, ou il n'était encore qu'un jeune con de Wall Street aux cheveux gominés , encore puceau de toutes les salissures de l'argent, des ambitions plein son attaché-case cuirassé, et prêt à déchiqueter ce monde vénal de ses dents acérées, comme dans un énorme et juteux Burger en carnivore qu’il était, scrutant ses proies de ses petits yeux lubriques dans les marécages poisseux d'une sombre salle de marché… Tout çela était belle et bien terminer...
Tout ce que Marcus Miller voulait à présent, c’était profiter de son temps, enfin libéré de ses obligations, ou autres fluctuations et taux d'interêt. Pouvoir enfin se reposer, à la lisière d’un Oasis, comme le vieux et grassouillet crocodile qu’il était. Trop souvent il avait joué son sang-froid de prédateur à la roulette russe, tantôt gagnant, tantôt perdant, au final, sa retraite avait sonner comme son seul et unique lot de consolation.
Tout en rampant lourdement sur le sable chaud, il admirait ce magnifique couché de soleil aux lueurs rouge-orangé, qu’il avait si souvent manqué, prisonnier d’une tour de Babel en acier trempée, perdue dans une petite bulle spéculative. Tant de choses loupées en somme… Il en avait même oublié d’aimer une femme, oui, trop de fois Marcus Miller avait monnayé pour l’illusoire sentiment d’être chéri ne serait-ce qu’une seule nuit, tentant de faire fondre les draps glacé de la froideur d'une petite chambre d'hôtel, dans lesquels il s 'était si souvent térrer. Ces petites chambre d'hotêl, vide de cette chaleureuse douceur de la bienveillance et des sentiments vraies. Il l’avait peut-être enfin trouvée, cette femme à aimer. Il lui avait parlé comme ça, à la table d’un modeste petit café miteux du vieux port, dans lequel jamais il n’aurait auparavant posées ses larges pattes écaillées. Sans faux-semblant, avec franchise, il lui avait dit qu’elle l’intéressait. Elle n’était pas son genre de femme, enfin, pas le genre de femelle qu’on paye à être belle… C’était une femme d’une banalité extraordinaire et d’une simplicité des plus subtiles, les cheveux grisonnants, tout comme lui, à l’aurore de sa vie, et qui mangeait un gros Cheese Burger bien juteux sur le comptoir du bar. Ils avaient parlé de l’histoire de leurs vies, du boulanger qui augmentait les prix de ses croissants, du temps calme de ses derniers temps, de l’arthrite qui ankylosait leurs vieilles griffes usées par une vie à chasser le billet. Il en avait oublié comme le temps passe vite quand on parle de choses candides… Marcus Miller était simplement heureux, et enfin apaisé.
Il sentit tout d’un coup son cœur se bloquer, et pour cause, ses artères se bouchèrent, la graisse s’y étant trop accumulée. Il repensa alors à toutes ses bouffés de cigarettes hâtivement consumées au seuil d'une tour, à tous ses rails sniffer sur des bureaux boisés, tous ces cafés serrés pris à la volée, ces verres de vin qui l’avait enivré, tout ce stress vainement accumulée, et tout… Tous ces juteux Cheese burgers dans lesquelles il avait si souvent croqué, ultime pêché ! Tout cela l’avait tué, il partait, enfin libéré de sa petite cage dorée, comme le crocodile qu’il avait été...
À l’enterrement de Marcus Miller, peu de gens étaient présent, et sur leurs joues déséchées, lézardaient péniblement des larmes réptilienne. Pourtant, dans son cercueil nacré d’or, ses quelques instants de liberté suffirent, à en faire un cadavre au visage comblé… Sur sa tombe fut inscrit, en lettres d'argent:
"Ma plus grande richesse, fut tout simplement d’avoir vécue"... Et sur la pierre tombale grise, sous le Christ d'or cloué à sa croix, gisaient un Cheese burger à moitié entamé et une botte en croco verte foncée…