______________REQUIEM POST-MORTEM_________
Le lin n'était décidément pas très recommandé. Trop fin. Trop léger. Certes, il était très agréable à porter mais, présentement, Sara le haïssait. Elle rêvait au rugueux de sa grosse écharpe en laine, bien rangée au fond du tiroir de son lit une place. Au lieu de quoi, elle devait se satisfaire de ce ridicule châle fermement enroulé autour de son cou, qu'elle coinçait fébrilement sous le col de son pull à col roulé.
_ Merci, répondit-elle au cliquetis métallique de la pièce de deux euros, jetée par la petite mamie courbée, qui l'avait prise pour une mendiante.
Sara poussa un soupir. Son regard s'attarda sur le long escalier grisâtre qui reliait les rails du métro à l'avenue Montaigne, l'étage au dessus. Elle devinait la lumière froide de l'hiver et la pâle chaleur du soleil. Mais tout ce qu'elle sentait, c'était ce vent glacial, implacable, qui frappait son visage rougi, et s'engouffrait dans la moindre interstice de ses vêtements. Elle resserra l'extrémité de ses doigts froids, jaillissant de mitaines trouées, sur le manche de sa guitare. Jouer la réchaufferait.
L'idée était plaisante. Mais utopique. Faire glisser ses doigts contre les cordes la faisait souffrir. Les notes de musique ne suffisaient plus à la réchauffer. Elle se sentait invisible, esseulée, parmi le brouhaha ambiant. Même l'homme au Golden Retriever manquait à l'appel ; lui qui gisait contre vents et risées, sur le banc au bord du quai.
Un wagon s'arrêta sur le quai et déchargea sa cargaison d'âmes mécaniques, instrumentalisées. Le regard vide, lobotomisées par un quotidien rasoir ; que Sara leur enviait presque.
_ Fais chier, râla-t-elle.
Elle laissa une note aiguë exploser dans ses doigts et lâcha la guitare. Elle ramassa le cendrier qui contenait trois malheureuses pièces et vida le contenu dans son sac en bandoulière. Elle se releva et tomba nez à nez avec un jeune homme au visage encapuchonné. Son premier réflexe fût de cacher son sac derrière elle. Une petite voix la railla ; sa vie valait-elle quatre euros ? Elle le dévisagea et devina des boutons d'acné qui vallonnaient son front et un regard fuyant, qui n'osait la regarder en face.
_ Vous êtes Sara ?
_ Euh... Ca dépend...
Il fourra une enveloppe dans les bras de Sara et s'enfuit avant qu'elle eût le temps de l'interpeler. Il s'était déjà évaporé dans la foule dense qui s'entrechoquait aux abords du wagon aux aguets. Abasourdie, Sara ouvrit l'enveloppe : elle ne comportait ni expéditeur, ni destinataire. Elle découvrit un plan de Paris. Un trajet était tracé au surligneur, depuis la station de métro dans laquelle elle se trouvait, jusqu'à une adresse dans le 9e arrondissement. Elle retourna la carte et découvrit une seule note, manuscrite : « Mme Lawry Susan. Seulement si tu veux vraiment savoir ».
*
* *
_ Vous êtes certaine que c'est ici ?
Les longs cheveux gris ternes de Mme Lawry avaient frémi, de bas en haut ; Sara prit cela pour un hochement de tête. Mais après tout, peut-être était-elle juste atteinte de Parkinson. Elle semblait complètement détachée de la réalité, évoluant dans les rues, dans un univers auquel elle n'appartenait pas réellement. Un cliquetis métallique répondit aux gestes tremblotants de la vieille femme, quand elle approcha la clé cuivrée de la serrure. Elle dut s'y reprendre à plusieurs fois pour venir à bout de la rouille accumulée. Le portillon s'ouvrit tout seul, dans un grincement sinistre. Mme Lawry pénétra dans l'allée envahie de mauvaises herbes. Sara hésita un instant. Que faisait-elle là ? Sa clairvoyance la poussait à rebrousser chemin et à placer le plus de distance possible entre cette maison délabrée et elle. Rien de bon ne pouvait en émaner. Mais, il y avait cette petite voix également. Celle qu'elle n'écoutait jamais, car trop discrète. Etouffée par les cris du raisonnement, de la lucidité.
Sara fit un pas en avant et passa le seuil du portillon. Le jardin d'immondices. Il était étriqué, très étroitement serré entre les deux immeubles voisins, juxtaposés, qui déportaient leur ombre fantômatique sur les hautes herbes qui s'entremêlaient amoureusement. Le chemin de dalles était cahoteux, ses pierres soulevées par des racines naissantes qui jaillissaient du sol. Sara rejoignit Mme Lawry, arrêtée devant la petite maison. Grisâtre. Sinistre. Ses murs étaient envahis de lierre, ses fenêtres devenues opaques par la présence de la poussière accumulée et la vitre de la porte d'entrée était brisée. Mme Lawry prit la peine d'introduire une autre clé dans la serrure, pour ouvrir la porte alors que toutes deux auraient très bien pu entrer dans la maison en se faufilant par la vitre brisée ; même l'arthrose de Mme Lawry n'aurait pu l'empêcher. L'application de la vieille femme était à décorer. Ou sa sénilité.
Elle ouvrit la porte et entra dans le corridor. Elles furent accueillies par des aboiements rauques, jaillissant d'une tornade de poils blonds. Un chien. Un gros chien, suffisamment menaçant pour que Sara eût envie de rebrousser chemin. L'animal était dardé d'affection, pourtant ; toute léchouille dehors, debout contre Mme Lawry, il tentait d'atteindre son vieux visage. Mais l'octogénaire ne réagissait pas. Elle se contenta de pousser le chien, agacée, pour qu'il cessât de manifester une telle marque de tendresse. Mal placée. Il remarqua Sara. Elle évita soigneusement son regard, comme si l'attitude eût été utile. Il s'approcha d'elle et tenta le même manège, mais elle s'esquiva.
_ Ouais, c'est ça... Bonjour à toi aussi.
Sara suivit une nouvelle fois Mme Lawry et manqua vomir en pénétrant dans le corridor. Il y avait une odeur écoeurante. Mélange âcre de sueur et de pourriture. Elle porta sa main à son nez, pour ne plus inhaler cette puanteur infernale. Son regard se porta sur la droite et le salon qui s'ouvrait. Ici et là étaient amassés des vêtements si sales qu'elle eût la brève vision des années s'écoulant autour des vêtements, immuables. Sara préféra effacer de sa mémoire cette vision apocalyptique et aperçut un cadre photo, posé sur un guérillon, près de la porte. Le visage de l'homme lui était familier. Un visage juvénile, malgré les rides qui striaient sa peau blanchâtre. Ses yeux brillaient comme deux billes d'un vert tirant sur le bleu au milieu de ce teint de craie. Ils étaient vides. Fuits de toute jovialité. Morts. Sara établit la connexion entre le chien, qu'elle avait reconnu et ce visage, soustrait du poids de quelques années.
L'homme au Golden Retriever.
Un bruit de déglutition écoeurant rappela à Sara qu'elle était accompagnée.
_ Il habitait ici ?
_ Oui.
Le regard ahuri de Sara passa de l'escalier en bois, dont quelques marches manquaient à l'appel, à la cuisine, sur la gauche, où s'entassaient des journaux jaunis et des détritus. Elle sentit la froideur d'une main ridée sur la sienne ; Mme Lawry lui mit de force le trousseau de clé dans la main et referma les phalanges de la jeune femme.
_ C'est à vous, maintenant.
Et la vieille femme poussa un très long soupir. Le devoir accompli. Avant de tourner les talons vers la sortie de la maison.
_ Qu... Quoi ? Attendez ! Je ne comprends pas...
Elle s'arrêta. Et se retourna vers la jeune femme interloquée.
_ C'était la seule volonté de Derek. Que sa maison vous revienne.
_ Non. Il ne faut pas. Je ne le connaissais même pas !
_ J'en suis consciente. Et croyez bien que je regrette son choix.
La détresse d'une mère devant l'impensable obstination de son fils. Elle jeta un dernier regard sur l'intérieur de la maison, sur le capharnaüm ambiant et inspira cette odeur caractéristique. Avant de tourner les talons une dernière fois, à contre-coeur. A contre-courant. Croulant sous des larmes muettes.
Sara se retrouva seule. Une main sur la bouche, inhumant la moiteur de son stress, l'autre étreignant les clés de sa nouvelle propriété. Celle d'un parfait inconnu. Sa première réaction fut la plus raisonnée ; elle se pinça. Mais la douleur ne faisant pas partie des pires cauchemars, elle se rendit à la fatale évidence qu'elle ne rêvait pas. L'absurdité de cette situation était bien réelle.
* *
*
Les notes vrillèrent l'air. Elles furent couvertes par les aboiements profonds du Golden Retriever qui se dirigea au pas de course vers le fond du couloir. Sara le vit disparaître derrière l'escalier et l'entendit descendre des marches. Elle se figea, l'oreille aux aguets. Par delà le bruit en provenance de la rue, mélange de moteurs et d'éclats de voix étouffées, elle parvenait à entendre des sonorités douces et mélancoliques. Des notes somptueuses qui évoquaient une sensibilité exacerbée. Toute volonté propre oubliée, elle se laissa guider. Et s'approcha de l'escalier en bois. Elle leva les yeux vers les marches couvertes de poussière. Le dépassa et s'arrêta à proximité d'une porte en bois, entrouverte. Une brise d'un vent frais, boisé, s'en échappait. Sara ouvrit doucement la porte, grimaçant au son du grincement des charnières rouillées. Les notes provenaient du sous-sol.
Elle s'engagea dans les marches étroites. L'obscurité était totale. Elle joua de toute sa dextérité pour deviner le relief des marches de pierre et laissa glisser ses mains sur la pierre rugueuse des murs humides. Jusqu'à ce qu'enfin, le sol redevînt plat. Sa main heurta un interrupteur, qu'elle s'empressa d'abaisser. Une lumière timide éclaira la pièce ; une simple ampoule, couverte de poussière, qui pendait du plafond bas. Elle suffisait à peine à dévoiler tous les recoins de la pièce, laissant part belle au mystère de certains détails. Sara porta son regard vers le fond de la pièce. Une simple planche de bois formait un long établi, sur lequel reposaient de nombreux outils et des éclats de bois travaillé. Une boîte apparaissait en évidence. Les notes paraissaient en émaner.
Le chien s'était arrêté, fièrement assis sur son derrière, la langue ballante, son regard obnubilé par la vision de la boîte en bois.
Sara hésita. La raison lui rappelait de quitter ce lieu inquiétant au plus vite ; la curiosité, vile et convaincante, guidait ses pas. Elle se retrouva bien malgré elle devant l'établi, le coeur battant. Fébrile. Elle amena sa main libre vers la boîte de bois blanc, peut-être du bouleau. Et l'ouvrit.
Les notes s'interrompirent.
La boîte contenait un objet particulier. Personne n'en avait jamais vu de semblable ; Sara pensa à une petite harpe. Pourtant, l'objet était aussi éloigné de cet instrument de musique que d'un stéthoscope. Une armature ovale était striée de fines cordes qui s'entrelaçaient vers l'épicentre. Des centaines, peut-être des milliers de cordes si fines qu'il eût été bien difficile d'en discerner le nombre exact. A nouveau une note jaillit ; aiguë, unique. Nouvelle.
Sara fronça les sourcils. Elle sentit le trousseau de clés vibrer dans sa main, à l'unisson de la fugacité de la note. Les yeux de la jeune femme s'attardèrent sur la troisième clé, la seule que Mme Lawry n'avait pas utilisée. Elle n'était pas en métal. Mais d'un bois parfait. Lisse. Doux et rugueux à la fois. Du même bois blanc que la boîte. Sara aperçut alors une aspérité dans la paroi ; elle y introduisit la clé et la tourna. Aucun déclic ne se fit entendre.
Une nouvelle note s'éleva. La même que la précédente. Elle résonna dans la tête de Sara avec un écho nouveau ; celui de la perception.
_ Sara ?
Elle écarquilla les yeux. Cette sensation était indescriptible et comprendre qu'elle était peut-être la première personne au monde à la ressentir accentuait le sentiment. Evoluait-elle au travers d'un rêve étrange ? Sorte d'excursion Alicéenne ?
_ Me comprends-tu ?
_ Oui, répondit-elle sur un ton interrogatif.
Sara observa l'objet. Une centaine de cordes avait vibré pour formuler la dernière phrase. Le tout était d'une complexité effarante, Sara peinait à croire que cet instrument effectuait ces valses musicales de lui-même.
_ J'en reviens pas ! Il a réussi !
_ Qui a réussi... Quoi ? Demanda Sara, la voix traînant en longueur comme si elle n'était pas certaine de vouloir connaître la réponse à cette question.
_ Derek. Il a réussi à rendre ma musique compréhensible.
Sara ne répondit rien. Que pouvait-elle répondre après tout ? Elle était en train de converser avec un instrument de musique passablement euphorique. Bien sûr ! Et la marmotte...
_ Je suis un Ovalien. Tu sais ce que sont les Ovaliens ?!
_ Si je vous réponds non, je risque quoi ?
_ Derek non plus ne savait pas, comment est-ce possible ?
_ Peut-être parce que...
_ Ce qui m'étonne, parce que c'était un musicien incroyable. Il m'a tout de suite comprise...
_ Ok, je suis chez les fous, déclara Sara d'une voix basse, pour elle-même.
_ … Il pensait qu'il était fou. Lui, fou ? Non, un véritable génie. Une oreille absolue. Capable de trouver la note la plus improbable, celle qui déverse les larmes. Je me rappelle les premières notes qu'il a jouées devant moi. Il prétendait pouvoir jouer au luth les Notes Pures Ovaliennes. Une hérésie ! Et le pire, c'est qu'il n'en était pas si loin.
Le regard de Sara s'était reportée sur la clé de bois blanc. Il lui suffirait de tourner la clé, de reprendre le trousseau et courir pour s'éloigner le plus possible de cette maison. D'oublier ce moment d'égarement passager. Elle amena sa main vers la clé, s'apercevant que les notes s'étaient interrompues.
_ C'est la boîte, c'est ça ?
_ Quoi ?
_ Il a fabriqué cette boîte. Pendant des mois, il n'a eu que ça en tête. Confectionner cette boîte avec ses aspérités particulières qui transformeraient mes notes. Un génie, voilà tout.
Sara regarda longuement l'instrument.
_ Vous connaissez mon nom.
_ Bien sûr. Derek m'a tellement parlé de toi.
_ Je ne le connais même pas !
_ Non, mais lui te connaissais ! Il venait te voir tous les jours, dans le métro. Il aimait t'entendre jouer de la guitare. Il disait que tu avais des doigts qui permettaient d'atteindre des notes divines. Il n'a jamais osé t'approcher à moins de deux mètres. Mais le simple fait de te voir, de t'observer. De contempler ta grâce lui suffisaient. Quelques secondes embellissaient ses journées.
_ Pourquoi faisait-il ça ?
Elle se rappelait les regards furtifs qu'il lui adressait. Il l'attendrissait ; il paraissait tellement perdu, appartenir à un autre monde et que la proximité de celui des Hommes le blessait. Chaque fois que leurs regards s'entrechoquaient, il baissait les yeux. Comme s'il n'eût pas mérité de l'observer.
_ Il t'aimait.Plus que tout être au monde.
Un pincement aigu étreignit le ventre de Sara ; Derek Lawry était un fantôme sans existence réelle, pour elle. Quelqu'un dont seul le visage évoquait quelque chose. Savoir qu'il avait vécu une passion dévorante pour elle, sans jamais risquer de la dévoiler l'emplissait d'une peine effroyable. Peine qu'elle ne comprenait pas.
_ Pourquoi ne m'a-t-il jamais rien dit ?
_ Derek était quelqu'un de secret. Il est des personnes dont la passion, l'amour sont si purs, si célestes qu'ils préfèrent les préserver dans leur jardin secret, de peur de les voir pâlir, s'éroder au contact de l'impureté. Derek faisait partie de ces personnes. Il t'aimait d'une passion inextinguible mais la dévoiler risquait de la modifier. De l'altérer. Et puis il était tenu par un secret. Celui de sa vie. Et de sa mort aussi.
L'Ovalien se tut un instant. Théâtralement. Comme s'il préparait son auditorat à la suite de son requiem.
_ Il avait fait serment de ne rien te dire.
_ Auprès de qui ?
_ Elena Sorek. Pour ton bien, soi-disant.
_ Mère ? Mais pourquoi ?
_ Pour ton bien, soi-disant, répéta-t-il. « Parce qu'il n'est pas bon de ressasser le passé ».
Sara sentit son coeur faire une violente embardée, comme s'il rêvait de traverser sa poitrine et de risquer une envolée folle vers l'ampoule blafarde. Elle avait reconnu la phrase fétiche de sa mère.
_ Le mensonge, la perfidie, la vénalité. Ces mots caractérisent la noirceur de l'être qui t'a donné la vie. Elle l'a privé de sa passion juste pour garantir son propre bonheur.
_ Tais-toi !
_ Oh que non ! Derek l'a trop fait ! Et il en est mort ! Il a emporté avec lui le secret qui a rongé son âme, meurtri son être ! Il t'aimait plus que la vie et a sombré le coeur détruit à cause d'elle !
_ Mais cela n'a aucun sens ! Pourquoi ma mère aurait empêcher qu'un homme me déclare son amour ?
_ Parce que cet amour au grand jour détruisait son bonheur ! Elle ne pouvait accepter de voir son monde minutieusement contrôlé, exploser en éclats.
Sara fronça à nouveau les sourcils. Les notes de l'Ovalien, si elle les comprenait, n'avaient aucun sens. Sa mère, si matérialiste fût-elle, n'aurait jamais empêché un homme de lui déclarer son amour. Elle le savait.
_ Car alors, le visage de l'adultère strierait son visage de femme parfaite, poursuivit l'Ovalien.
La stridence de la réalité se faisait. Les précédentes paroles de l'Ovalien prenaient tout leur sens, ainsi que certaines des attitudes particulières de sa mère. Notamment le jour de l'enterrement de Derek Lawry.
_ Derek était mon frère ?
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Si ça te tente, j'aimerais que tu nous contes la vie d'un musicien (existant ou non) à travers le point de vue de... son instrument fétiche.