Un deuxième essai de nouvelle en français, un conte dans le même genre que
Larmes de Nuit. J'ai essayé de dénicher un maximum de phaûtes cette fois...
Un rêve d'enfantsLes vieux os de la charrette ballottaient d'un côté à l'autre du large chemin de terre qui sinuait à perte de vue au pied des collines ensoleillées. Les paysages pluvieux du pays de Pan avaient brusquement laissé place à de magnifiques champs de blés, de coquelicots et à des plans de vignes poussant à flanc de coteau, baignées par un soleil éclatant. Même le vent était le bienvenue, sa brise tranquille adoucissant ce climat d'été éternel. Par bien des aspects, Laèdi et ses environs formaient un paradis sur terre.
Au milieu de ce paysage merveilleux, les habitants de Laèdi s'affairaient à la récolte des cultures et à la construction de petites maisons de bois, toujours plus nombreuses, pour accueillir la population de travailleurs venue des quatre coins du pays pour contempler ou participer à ce miracle de la nature.
La charrette ralentit à l'approche du village et son propriétaire jusque là courbé dans un état de somnolence se redressa pour admirer la vue. Un sourire se serait immédiatement dessiné sur le visage de n'importe quel voyageur dans la même situation, mais le vieil homme restait stoïque, son regard empli d'une infinie tristesse ne semblant pas voir la scène de liesse qui s'étalait sous ses yeux. Grand et très mince, les cheveux longs et le teint de cire, son apparence contrastait fortement avec les mines joviales de ses congénères.
Une brusque rafale de vent fit glisser son large feutre usé par le temps et l'envoya rouler plus loin sur le chemin. Le vieil homme n'y prêta pas un regard.
La charrette s'arrêta brusquement devant une des portes de la palissade entourant la bourgade. Aussitôt l'homme fut-il descendu de la veille machine que le bois de celle-ci commença à se désagréger à vue d'oeil. Quelques instants plus tard, alors que l'homme passait sous le porche indiquant l'entrée de la communauté, seul quelques pièces de métal restaient encore sur la voix, bientôt transformées en petits tas de poussière emportés par le vent.
L'homme poursuivit lentement son chemin à travers la grande rue pavée, observant les gens, les vies qui s'activaient autour de lui. Puis, secouant la tête de dépit, il accéléra le pas, pressé de terminer son voyage.
« Hé là, Vieil Homme ! Tu dois être fatigué de la route ? Viens donc boire un coup avec nous ! »
L'appel du charpentier qui s'avançait vers lui était vif et franc, impossible à ignorer. Le voyageur hocha la tête et se laissa conduire vers une taverne proche par le jeune ouvrier et ses compagnons de chantier. De l'extérieur, la richesse de l'établissement sautait aux yeux. L'édifice était entièrement construit en bois d'ébène et la qualité du polissage témoignait du travail d'un maitre-artisan. Au-dessus de l'entrée, le nom de la taverne était écrit en lettre dorée : Au Bonheur des Hommes.
« Alors, que viens-tu donc faire ici, l'ami ? », lui demande l'un des hommes attablés, après lui avoir offert un verre de liquide transparent au goût de jasmin.
L'étranger ne répondit pas tout de suite, examinant les toiles tapissant les murs qui entouraient les tables ovales de la grande salle. Puis, de sa voix monocorde, il déclara simplement : « Je suis attendu chez le maire. Votre village est magnifique. »
Ses compagnons de table échangèrent des regards impressionnés. « Vous allez rencontrer le maire ? Vraiment ? C'est à lui que nous devons tous. Avant son arrivée, nous n'étions qu'un tout petit hameau misérable perdu au milieu des champs et oublié des cartographes. Depuis qu'il est ici, sa magie nous a rendu la force et a fertilisé nos terres. Cet homme est un saint. »
« Ne dis pas de bêtises, Eliott, la magie n'a rien à voir là dedans », repris un homme d'âge mûr. « Si le maire était vraiment magicien comme tu le dis, il n'aurait pas l'air aussi fatigué et ne s'enfermerait pas si souvent chez lui. Ce sont ses discours enflammés qui nous donne cette joie, tout simplement, et c'est notre bonheur qui rejaillit sur les cultures. »
« Peut-être, mais je suis plutôt d'avis que c'est un puissant sorcier et que son enfermement est nécessaire pour pratiquer sa magie. N'avez-vous pas remarqué que certaines terres flétrissent lorsqu'il est dans les champs ? A chaque fois que cela arrive, il retourne s'enfermer chez lui et peu après les cultures reprennent vie. »
« Allons, n'embêtez pas notre invité avec ces histoires. Montrez-lui que nous sommes civilisés. »
Alors qu'il s'apprêtait à lever la main en signe de protestation, le vieil homme fut soudain pris de vifs tremblements et quitta sa chaise précipitamment. « Pardonnez moi, je dois vous laisser. Je suis attendu et je n'ai déjà que trop traîné. Ma vieille carcasse me rappelle à l'ordre. Bonne chance pour vos récoltes. »
La silhouette grise quitta la taverne rapidement et sans un bruit, sous les regards perplexes des nombreux clients. Une fois dehors, le vieillard se mit en marche en direction de la grande maison de pierre taillée surplombant le village. Malgré la pente raide, il marchait d'un train de possédé, les yeux fixés sur son but, ne prêtant aucune attention aux passants qu'il croisait. A mesure qu'il s'approchait, son souffle devenait plus lourd et la douleur parcourait ses jambes, emplissait son corps fatigué.
« Si vous cherchez le maire, il est dans les champs. », lui indiqua une vieille femme croisée sur son parcours. L'homme hocha la tête en remerciement, mais continua son chemin, imperturbable. Arrivé devant la demeure, il ne s'arrêta qu'un instant pour reprendre son souffle, puis actionna la poignée. La porte s'ouvrit sans un bruit et la lumière du dehors inonda le vestibule qui s'offrait à lui.
L'homme traversa la demeure, salons après couloirs, cuisines après corridors, sans hésitation sur le chemin à suivre. Arrivé dans un ancien débarras, il se pencha pour soulever une trappe que ne recouvrait aucune poussière. La cave souterraine sur laquelle s'ouvrait le passage était d'un noir d'encre et sa profondeur était telle qu'aucune lumière ne pouvait en atteindre le fond. L'homme agrippa l'échelle de corde qui pendait à l'entrée et entama sa descente verticale vers son but invisible.
Après quelques minutes d'effort, ses pieds se posèrent sur une solide surface calcaire. Laissant glisser la corde de ses mains, il continua son chemin dans l'obscurité, pour s'arrêter devant une alcôve réunissant sept cercueils sans couvercle. Dans chacun des cercueils était allongé un enfant endormi, fille ou garçon. Une sueur fiévreuse se répandait le long de leurs corps et leur visage troublés semblaient hésiter entre rêves et cauchemars.
Une flamme s'alluma derrière l'homme, qui ne se retourna pas.
« Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? » lança le porteur de la torche.
« Je viens récupérer les enfants, monsieur le maire. », murmura l'homme pâle d'une voix lasse.
Pendant un instant qui sembla durer une éternité, le silence ne fut rompu que par les crépitements de la source de lumière chancelante. Soudain, le maire sursauta en réalisant l'identité de son visiteur. Il lâcha un soupir et s'assit maladroitement sur un monticule de pierre. Dans la faible lumière, sa peau grisâtre semblait se racornir.
« Ce sont eux qui vous ont convoqué ? A travers leurs rêves ? »
Le vieil homme hocha la tête et un sourire triste se grava sur le visage du maire.
« J'ai passé tant d'années à oeuvrer pour cette ville, vous comprenez. J'ai usé tant de forces à les maintenir endormis, à les faire rêver ensemble. J'aurais préféré des adultes vous savez, mais mes pouvoirs sont si maigres. Et les enfants ont tellement d'imagination...Qui d'autre aurait pu rêver de si beaux paysages et transformer cette terre rocailleuse en un reflet du paradis ? »
« Au prix de transformer leur existence en enfer ? »
« Ah ! Il est facile de me juger après toutes ses années, en voyant tous ces gens heureux qui mangent à leur faim, ces fleurs aux couleurs éclatantes, ce climat bénit ! Mais qu'auriez vous dit si vous aviez vécu ici lorsque la peste ravageait la région, que les paysans se nourrissaient du cuir de leur chaussures, qu'aucune pousse ne sortait de terre ? Aucun d'eux ne m'a jamais demandé comment mes miracles étaient accomplis, ce que je devais sacrifier chaque jour pour assurer leur bonheur. Comment croyez-vous que j'ai pu obtenir ces enfants ? Leur parents eux-même les avaient abandonnés, en plein hiver ! Je les ai maintenus en vie toutes ces années au prix de mes propres forces. »
« Autour de la ville, certains champs sont flétris. Des cauchemars ? »
« De plus en plus courants, oui. Mes pouvoirs me quittent et leur santé est irrémédiablement altérée, vous ne ferez que hâter l'inévitable. Je me demande où ils ont pu trouver la force de vous rêver. Faites donc votre travail, bourreau, et aujourd'hui vous tuerez bien plus que des enfants. »
Le vieil homme se pencha sur l'un des cercueils et caressa doucement la joue du petit garçon en son centre.
« Ne réalisez-vous pas ? Ils ont fait un choix en m'appelant, le premier et le dernier choix de leur triste vie. Comment pourrais-je le leur refuser ? »
Le vieil homme posa doucement la main sur les paupières closes de l'enfant et les traits du jeune visage se relâchèrent lentement.
* * *
Comme pour rattraper le temps perdu, l'orage battait depuis des jours les collines surplombant les ruines de l'ancienne bourgade de Laèdi, mais nul homme n'était présent pour en témoigner. Des ossements et des débris de bois d'ébène jonchaient le sol des rues de la ville autrefois prospère, avant les ravages de la guerre civile et son abandon par les rares survivants du massacre. Les mauvaises herbes gagnaient sur les fleurs fanées et les animaux se terraient sous la terre en attendant des jours meilleurs.
La pluie et le vent ne semblaient pas atteindre la plus haute des collines, habillée d'herbe verte, sur laquelle étaient alignées sept petites tombes en granite surplombées de fleurs fraîchement coupées. Ces tombes ne portaient pas de nom, mais les fleurs étaient régulièrement remplacées, et bien des années après leur édification elles gardaient toutes leur splendeur.
Alors qu'un oiseau aux plumes chatoyantes se posait distraitement sur l'une d'elles, une bourrasque balaya la colline et un vieux chapeau troué s'envola dans le ciel.