Yo!
Voilà un nouveau texte. Je reprends les persos du
Mélange des genres, qui a moyennement convaincu. Donc j'ai tenté de développer l'histoire. C'est devenu presque tout à fait autre-chose au fur et à mesure, alors j'ouvre un nouveau fil, en espérant ne pas me gourer.
Ah oui. Il sera en quatre parties, plus un petit "prologue" en italique. Je mets d'abord les deux première parties et les dernières viendront ensuite.
Enjoy

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Orage
On était mardi. Mardi soir. Elle était sur sa couverture, roulée en boule pour ne pas avoir froid. La nuit venait à peine de tomber sans qu'elle pense à tirer les rideaux ni même à allumer la lumière. L'obscurité se mouvait pas à pas contre la peinture ocre des murs et le plafond blanc, descendait sur elle comme un cocon.
Elle ferma les yeux pour mieux savourer les flots de musique que déversait sa chaîne hi-fi. Ce n'était pas franchement de la bonne musique, plutôt du genre consommée directement sous cellophane, parce que c'est toujours meilleur avec l'emballage. Mais c'était un détail. L'essentiel était de se remplir la tête jusqu'à ras-bord.
Trois coups vigoureux ébranlèrent la cloison la plus proche du lit.
- Alice ! Ca suffit cette musique !
Une voix d'homme chargée d'agressivité, mêlée au tintamarre d'une gourmette virevoltant bien malgré elle autour de son poignet en colère. Elle soupira. Elle se redressa après un long moment et s'en alla baisser sensiblement le volume, à contrecœur.
Elle passa devant la fenêtre. Elle ne fit qu'effleurer le dehors des yeux, pourtant un détail retint son attention. Un point. Un point rouge dont la clarté faiblissait et se renforçait tour à tour, suspendu à mi-chemin entre le trottoir et le mur de crépi de son vis-à-vis. L'endroit était noyé de pénombre et éloigné de tout éclairage public.
Elle eut un mouvement de recul. Elle entendait les bourrasques de vent qui jouaient dans la tuyauterie et secouaient ses vieux volets. Bientôt une langue d'électricité courut contre la masse de grisaille du crépuscule, parallèle au sol. Les murs s'imprimèrent de lumière bleue l'espace d'une demi-seconde.
Les yeux toujours rivés au dehors, Alice sursauta violemment et poussa un cri. I
Mardi matin. Aujourd'hui le ciel est gris. Une chape de nuages inextricable. Et ce n'est pas de la pluie qui tombe, ce sont des ampoules. De bonnes grosses ampoules qui viennent se perdre dans les poussées de vent colérique et se briser en mille morceaux à quelques centimètres de mes pupilles, séparées de moi par la vitre, membrane invisible. Leurs ombres déformées se peignent sur le dos de ma main quand je tends les doigts vers elles. Elles, et les stries qu'elles croisent en entrecroisent à la manière d'un mini-réseau autoroutier.
J'ai rabattu ma capuche sur mes cheveux comme si j'espérais m'endormir. Je n'ai pas franchement bien dormi cette nuit. Pourtant c'est con de ma part de vouloir pioncer un petit coup, un tout petit, ne serait-ce que deux minutes avant de débarquer au lycée. Ça ne marche jamais.
Une autre salve de drache s'aplatit contre mon tympan, posé en auscultation sur l'aération. Je m'assieds toujours comme ça dans le bus. Je fiche mon lobe sur les grilles de métal.
Ca m'apaise.
- Hé ! Hého ! Rose!
Je sors soudainement de ma rêverie. Une main me tire la veste par petits coups secs et répétés. Je lève les yeux, l'air passablement ahuri, j'imagine.
Je me suis peut-être endormie finalement ? Un étirement phénoménal et ma vision retrouve toute sa clarté d'antan. C'est mon meilleur ami Samuel que je vois, campé dans le couloir, les mains sur les hanches et la tête penchée sur l'épaule droite.
- Tu dormais ?
- Mais non, t'es con.
Il s'esclaffe devant ma mauvaise humeur, signe de faiblesse et preuve accablante, à n'en pas douter.
- Bon c'est pas tout ça, on est arrivés, dit-il en s'écartant légèrement pour laisser passer une grosse à l'air furax.
- Quoi ! Tu pouvais pas le dire plus tôt …
Je me lève d'un bond et attrape mon sac, ployant sous son poids. Sam le remarque aussi.
- Bon sang mais qu'est-ce que t'as mis dans ton sac ? Des briques ou quoi ?
- Très drôle.
On se joint à la foule hétéroclite, bientôt les pieds sur le trottoir dégueulassé de vieux mégots et de chewing-gums d'un autre âge, respirant à pleins poumons cette fraîche odeur de fumée et de macadam, noyé de pluie urbaine. Enfin j'entends l'inspiration décontractée de Sam. La mienne s'est perdue dès que j'ai ouvert les lèvres, gorge obstruée. Ca m'a fait tousser comme les allergiques.
En franchissant le portail, je me dis que l'envie de sécher n'a jamais été aussi forte. Faire demi-tour et me casser. Cet après-midi peut-être. Là ce matin, impossible. Interro de maths. Mes parents m'ont suffisamment fait comprendre que je ne pouvais pas continuer comme ça. Il devra y avoir du changement. Très prochainement. Et du changement dans le bon sens. Ca ne me laisse pas trop le choix.
Cet après-midi, ouais.
Un coup de vent s'engouffre entre les pans de ma chemise et je frissonne sous sa morsure glacée, tentant de me mesurer au pas rapide de Samuel.
II
Le prof de maths est un petit homme sec, limite cassant. Une grosse branche de bois raide en somme, mais l'aspect crissant en plus, comme la mauvaise surprise des cailloux qui sont restés coincées dans les plis d'une feuille de salade. L'ensemble donne un peu envie de dégobiller.
A son arrivée les autres élèves ont tout de suite su que ça se passerait très mal, à en croire les vagues de murmures qui se sont déclenchés comme une traînée de poudre, et ce dès qu'il a mis le pied dans la frontière entre le lino bleu du couloir et le parquet délabré de la salle de classe. Il avait son petit air satisfait et son nez pointé vers le plafond, un conquérant qui marchait sur le pays ravagé de ses ennemis et esclaves, une petite liasse de feuilles imprimées sous le bras. D'ordinaire j'aurais retenu mon souffle, quasi-religieusement. J'aurais tremblé sur ma chaise, agrippé les rebords de la table à m'en faire sauter les ongles comme des dominos.
Mais rien de tout cela. La pluie tombait encore et j'observais les milliers de petits cristaux qui venaient finir leur vie contre ma vitre.
Je crois que j'ai passé la majeure partie de l'épreuve, comme ça, à regarder le rectangle de la cour déserte. Immobile. Si ç'avait été un cours comme les autres le petit teigneux m'aurait très certainement aboyé après pour me faire redescendre sur terre. Je savais qu'il m'observait en fait, et aussi qu'il ne lèverait pas le petit doigt pour me faire retourner à mon travail. Il devait exulter à l'idée de me coller un zéro.
Le premier éclair zèbre le ciel, déchire les restes de pluie, les emporte loin au-dessus des toits. La sonnerie retentit à ce moment. Je sursaute malgré moi, violemment ; ça en fait rire certains, d'autant plus que j'ai écrasé la mine de mon stylo-plume contre la copie. Encre en perdition.
- Merde.
- Un problème quelconque, Rose ?
- Non, monsieur, tout va bien.
Sourire timide et réservé de la petite fille sage. La tête ovoïde se détourne dédaigneusement.
Les taches disparates s'impriment sur mes doigts alors que j'essaie maladroitement de limiter l'hécatombe.
Je tremble. J'essaie de l'oublier, de m'en défaire, mais rien n'y fait, je tremble ; je balance la boulette de papier dans la poubelle et je cours chercher mon sac, avant de m'enfuir.
Après les deux heures de maths Sam a cours de latin au troisième étage. Il croit que je vais en permanence pendant ce temps-là.
C'est ce que tout élève sérieux est censé faire.
Mes paumes sont moites quand je m'engage dans le couloir, traînant sous le poids de mon chargement. Le mur de vitres lavées d'eau et de grisaille, tout au bout, là-bas, me renvoie l'image de quatre filles qui s'avancent dans ma direction. Je m'arrête près de la porte des toilettes et fais mine d'avoir quelque-chose à prendre dans la poche de mon pantalon. Le temps qu'elles s'en aillent.
Des filles de terminale. Deux d'entre elles sont en short. Certainement de bons jeans bien longs dans une autre vie, mais aussitôt lacérés à coups de machette par leur indigne propriétaire. Pour la bonne cause, hein, pour donner cet air excellemment filandreux et décontracté.
Très court, surtout.
Même sans les regarder je sais qu'elles m'adressent de petits coups d’œil évocateurs. Moqueurs, peut-être un peu. Je déglutis nerveusement en farfouillant tout à fait sans but dans ma poche, que je sais vide, immensément vide. Le niveau de leurs voix et de leurs rires ravis dégringole régulièrement. Je m'autorise à souffler et à refermer la fermeture éclair de cette satanée poche. Me voilà hors de danger.
Je n'ai pas le temps de me retourner complètement qu'une main m'agrippe l'épaule. Je lève les yeux.
- T'es déjà là … je lâche dans un souffle.
D'habitude elle arrive toujours dernière à notre rendez-vous. Elle me fait taire en posant un index dans le creux de ses lèvres, étirées en demi-sourire.
Elle m'entraîne et pousse la porte des toilettes. Aussitôt celle-ci refermée elle passe une main derrière ma nuque et m'attire à elle pour m'embrasser. Je n'ai pas le temps de réagir. Un geyser de chaleur me bouffe les joues tout d'un coup, mais pas celle des autres fois, celle que j'aime, et qu'elle aime aussi. C'est autre-chose. Les sangles de mon sac m'entament les épaules, me scient la peau, presque à m'en faire crier. Je me dégage de son étreinte et titube contre le mur. Le sac glisse le long de mes bras et s'affale par terre avec un bruit compact, qui la prend par surprise. Elle baisse vaguement les yeux vers lui. Puis revient vers moi.
- Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ?
Il y a un soupçon de colère et de vexation dans sa voix. Elle fait encore un pas et prend mon menton entre ses doigts, comme à l'intérieur d'une cage.
- Qu'est-ce que t'as Rose?
- Alice ... arrête ...
J'essaie de me détourner, mais je n'y arrive pas. Ses ongles percent mes os, se fichent à moi. Je suis dégoulinante de sueur tout à coup. Ses pupilles bleu délavé, toutes cernées d'un mascara noir corbeau qui tranche avec son teint trop blanc, ses taches de rousseur sur le haut des pommettes et cette petite marque dans le cou, tous ces détails d'imperfection qui me font la trouver si belle se changent en cruauté intransigeante, envahissent mon champ de vision, me font prisonnière, J'essaie une nouvelle fois de me libérer. Peine perdue, elle est plus forte que moi. Elle l'a toujours été.
C'est elle qui décide de lâcher ma mâchoire et de se reculer. Elle croise les bras sur sa poitrine. Toujours en me fixant. Son expression est indéchiffrable, un peu comme un paysage de montagne obstrué par des avalanches de nuages, pas tout à fait opaques ni tout à fait légers, pas assez pour faire passer ne serait-ce qu'un rayon de soleil entre leurs mailles. Un peu comme la naissance de l'orage. Là, tout près, mais inaccessible.
j'éponge la sueur de mon front sur un pan de chemise. Elle aussi respire plus rapidement.
Plus forte que moi, ouais. C'est moi qui viens vers elle. Je pose mes lèvres dans son cou. Doucement.
Je sais qu'elle sourit à présent, même sans la voir. Sa main droite se délie me prend par les poignets. L'autre descend vers les boutons de ma chemise. Puis nos lèvres se rencontrent une nouvelle fois, pour ne plus se lâcher.