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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Au coin du feu

Auteur Sujet: Au coin du feu  (Lu 2371 fois)

Hors ligne Kei

  • Calame Supersonique
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  • Où est mon arc?
Au coin du feu
« le: 15 Mai 2007 à 00:21:55 »
Jamais deux sans trois! Encore un texte tiré des archives des ateliers des Rivages...

« Je suis maudit, quelqu’un doit m’en vouloir là-haut… C’est la seule explication !
- Voyons, voyons. Tu n’as pas l’impression de tout dramatiser, là ? Ce n’est qu’un peu de fièvre, pas la peste noire ! »

Tal éclata d’un rire léger, accentuant encore la mauvaise humeur de son compagnon. Ce dernier lui lança un regard noir, tout en pensant que l’autre idiot aurait quand même put compatir, que diable. C’était de la faute de ce maudit après tout, s’il était dans cet état. Deux jours auparavant, Gavenn s’était laissé convaincre de quitter le maigre abri que leur offrait une vieille cabane de bûcheron  pour affronter l’orage. Tal lui avait fait miroiter un repas chaud et un lit confortable dans une auberge « toute proche ». Il ne pouvait évidement pas prévoir que la Drine déborderait en emportant le pont, ni qu’il fallait parcourir soixante lieues avant d’atteindre le prochain. Résultat, Gavenn avait attrapé la mort et se trouvait dans l’état le plus pitoyable qu’il eût connu depuis longtemps. La fièvre le rendait faible. Malgré les couvertures, malgré la flambée dont il s’était approché au point de sentir la brûlure des flammes sur ses joues, il grelottait, maudissant les éléments, le barde, la grotte humide dans laquelle ils se trouvaient, mais surtout le barde. Gavenn avait de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts, mais refusait de rendre les armes. A travers ses sens brouillés, il percevait Tal aller et venir autour de lui, préparer le repas, fouiller dans le sac, rajuster ses couvertures, repartir accorder sa harpe. Cette gigue interminable ne faisait qu’empirer la migraine du mercenaire.

« Arrête de t’agiter, barde ! grogna-t-il d’une voix cassée. Tu me donnes le tournis…
- Endors-toi, répondit l’interpellé. C’est la seule manière pour toi de guérir. »

Gavenn tenta bien de suivre ce conseil, mais il eut beau fermer les yeux tout en restant parfaitement immobile et décontracté, le sommeil le fuyait. Ce furent des souvenirs et non des rêves qui se succédèrent derrière ses paupières, profitant de sa faiblesse pour envahir ses pensées. Une enfance modeste, un apprentissage rude, puis une fuite désespérée des terres qui l’avaient vu naître quand une armée étrangère avait tenté une invasion. Une existence solitaire dans la rue, une rencontre bouleversante, son entrée dans l’armée et son départ pour la guerre, un monde fait d’honneur et de sang – le sien ou celui de ses ennemis. Et à présent, sa vie sur la route, de ville en village à la recherche d’un emploi en tant qu’escorte de convoi ou garde du corps, attendant le retour d’une guerre qu’il espérait ne jamais connaître. En deux ans, le seul point marquant de sa vie avait été Tal.

Cela faisait trois mois qu’ils s’étaient rencontrés dans une auberge de grand’route. Entre deux morceaux entraînants, Tal s’était attablé avec l’ancien militaire pour partager quelques chopes de bière. Dire qu’ils s’étaient immédiatement entendus aurait été un mensonge. Le barde avait passé une bonne heure à taquiner Gavenn sur tous les sujets auxquels il avait pu penser, jusqu’à ce que celui-ci craque et batte en retraite dans sa chambre. Quelle n’avait pas été sa surprise quand le lendemain matin, au moment de repartir, il avait trouvé l’insupportable musicien en train de patienter, souriant, en travers de sa route. Ils ne s’étaient pas adressés la parole pendant plusieurs jours, se contentant de chevaucher ensemble. Le soir, les deux hommes partageaient le pain, le vin et le feu. Et puis une nuit, Tal s’était mis à jouer de sa harpe, enchaînant les mélodies pendant de longues heures. Galenn s’était senti obligé de rompre leur petit jeu de silence pour le remercier car, il devait le reconnaître, l’homme avait beau avoir de nombreux défauts, il était extrêmement doué pour son art. Ils avaient commencé à discuter, et sans qu’il ne sache comment, au fur et à mesure des jours, Gavenn avait raconté son existence, ses expériences plus ou moins heureuses à son compagnon. Les patrons de caravanes n’avaient rien trouvé à redire à la présence du barde, appréciant à sa juste valeur le plaisir d’une soirée de musique. Le mercenaire avait même cru remarquer qu’on l’embauchait plus facilement ces derniers temps. Tal jouait de sa harpe et Gavenn de son épée. Et il en allait ainsi depuis lors.

Aucun accord n’avait été formulé entre eux. Galvenn avait tout d’abord pensé que le barde devait trouver pratique d’avoir pour escorte un ancien lieutenant d’infanterie mais, après trois attaques de bandits de grand chemin, il n’en était plus aussi sûr. Tal était certes incapable de tenir une épée, néanmoins il savait se défendre. Ses doigts agiles à manier les cordes savaient également tenir un arc, et il évitait les coups avec autant de grâce que lorsqu’il saluait son public à l’issu d’une représentation. Etrange barde, par ailleurs, que cet homme qui excellait à la harpe mais jamais ne se servait de sa voix pour l’accompagner. Cela avait rapidement intrigué le guerrier, mais à ses questions moqueuses, Tal avait répondu avec autant d’humour que d’habilité.

« Je suis le plus malheureux des gens de ma caste : il m’est impossible d’aligner deux notes sans déclencher un ouragan de huées. J’ai une voix de casserole, minauda-t-il en soupirant exagérément, qu’y puis-je ? »

C’était toujours pareil de toutes façons. Tandis que Galvenn lui avait confié les moindres secrets de son existence, Tal était resté silencieux sur son propre passé, alternant les changements de sujets plus ou moins subtils, les plaisanteries vides de sens et les longs moments de silence. C’était d’ailleurs durant ces rares moments qu’il semblait perdre sa joie de vivre, posant un grave dilemme à Galvenn : devait-il insister, au risque de rompre leur fragile amitié, ou laisser tomber, et renoncer à approfondir cette même relation ? Il n’avait jamais eu le cœur jusqu’à ce jour d’opter pour la première option, mal à l’aise devant les yeux mélancoliques du barde. Mais ce soir, la fièvre devait le faire délirer car il se sentait le courage de réitérer au moins l’une de ses interrogations.

« Pourquoi voyages-tu avec moi ? »

Il y eut un moment de silence pénible, pendant lequel les regards des deux hommes se lancèrent dans une danse, un jeu, un combat, dont aucun ne connaissait l’issue. Galvenn espérait vaguement, pour la première fois de sa vie, inspirer de la pitié, la menace et la camaraderie n’étant pas venues à la merci des peurs du barde. Sa faiblesse devenait une force dans les gestes nerveux de Tal, qui s’empara de sa harpe comme un navire se serait accroché à son ancre durant une tempête. Il détourna la tête pour contempler l’orage qui éclairait par instants le paysage d’éclairs d’argent. Le vent tourna, et de la pluie pénétra l’entrée de la grotte, laissant les joues du jeune homme sillonnées de gouttes semblables à des larmes. Galvenn fut pris d’un soudain et vif regret, et était sur le point de changer de sujet quand Tal vint s’asseoir à sa droite et prit sa tête sur ses genoux.

« On se sent moins seul quand on est deux au coin du feu… non ? »

Galvenn poussa un soupir d’exaspération en réaction au sourire aimable d’un compagnon incapable de se montrer assez honnête pour répondre ne serait-ce que par une véritable affirmation.

« Endors-toi, Galvenn. Te poser autant de questions, surtout dans ton état, n’aboutira à rien de bon. Alors, conclut Tal en
remontant tendrement les couvertures sur les épaules de son ami, dors. »

D’entre ses paupières mi-closes, Galvenn vit le feu faiblir au fur et à mesure que lui-même s’assoupissait. Trop las pour le ranimer ou demander à Tal de rompre ce moment pour s’en charger, le jeune homme regarda les flammes s’amenuiser jusqu’à révéler les braises rougeoyantes. Soudain, au milieu de la rumeur nocturne s’éleva une litanie, à peine plus qu’un murmure, une voix douce et claire comme un rire d’enfant ou un chant d’oiseau. Les flammes semblèrent réagir à la mélodie en se mettant à danser, et Galvenn crut vaguement distinguer la forme d’un oiseau au milieu de la flambée. Les notes d’une harpe se mêlèrent au chant, et Galvenn se sentit sombrer dans une douce torpeur.

J'avais été très amusée, en lisant les commentaires sur les Rivages, de découvrir qu'une ou deux personnes trouvaient les protagonnistes de cette histoire trop proches de Fitz et du Fou. En vérité, j'avais en tête Kurogane et à Fye , de TRC, en écrivant ce texte, et j'ai même pensé un moment le poster en tant que fanfiction prenant place dans un univers alternatif. C'est amusant de voir que l'on apprécie toujours le même type de personnage, peu importe l'oeuvre, et que ces mêmes personnages semblent également toujours s'apprécier ^^
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Re : Au coin du feu
« Réponse #1 le: 15 Mai 2007 à 00:32:14 »
J'aime bien ton histoire... :)

Moi aussi, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à la relation entre Fitz et le Fou! Comme quoi, une foolzophrène ne se refait pas... :noange:

Tu nous emmène dans un monde très sympathique, même si je regrette que l'intrigue soit tout de même un peu simple. Mais la chute est très belle.

Je ferai peut-être un commentaire détaillé plus tard (euh...techniquement, plus "tôt", en fait. :-° ) Là, il est un peu tard, je vais me coucher... ^^

Merci pour cette petite bulle de poésie!  :)
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Re : Au coin du feu
« Réponse #2 le: 15 Mai 2007 à 09:45:14 »
C'n'est pas mon texte préféré de toi ;) J'aime bien, et on sent l'influence de Hobb ^^ Fitz/Fou ou Fye/Kurogane ?^^

Mais pour ce genre de nouvelles, c'est-à-dire des nouvelles très courtes, on attend de l'action...
Mais j'aime quand même, y a toujours ce côté onirique dans tes textes, c'est vach'ment agréable.
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Re : Au coin du feu
« Réponse #3 le: 15 Mai 2007 à 13:21:26 »
Je pense peut-être me servir de ces personnages pour quelque chose de plus long, mais je ne sais pas encore quoi... Cela pourrait entrer dans l'univers du roman que j'ai laissé en plan ces derniers mois, mais je ne vois pas très bien la place que je pourrais donner à ces deux-là... Mais bon, comme j'ai effectué pas mal de grands remaniements, je pourrais sans doute leur trouver un rôle... seulement je ne sais pas trop lequel... enfin, si, mais bon... ça y est, je sens la migraine revenir! lol
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Re : Au coin du feu
« Réponse #4 le: 30 Juin 2009 à 01:02:15 »
Hop, un petit remontage !

Bon, bon, bon, je vais plussoyer pour les références et pour le "manque". Peut-être pas manque d'action mais le récit de "l'avant", je l'ai trouvé en dessous du reste.
Je veux dire, le début m'a fait sourire, il y a une écriture soupoudrée d'humour qu'on perd un peu dans la suite avant de retrouver un peu de poésie avec les flammes et l'oiseau.
En gros le milieu, j'ai pas trop aimé, j'ai trouvé ça un peu "facile" et un peu explication qui venait enlever le charme premier du texte, disons qu'avec le passage "flashback" on retrouve moins ton style, c'est dommage.
Donc pour en revenir au manque, j'aurais attendu quelque chose de plus long sur leur intimité, quelque chose qui ne soit pas une "explication", mais une autre petite scène comme le début et la fin quoi.
Sinon j'aime bien les personnages et l'ambiance du début

(et le titre... hum... pas assez poétique :noange:)

joli texte en somme ^^
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

 


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