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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Vent nocturne

Auteur Sujet: Vent nocturne  (Lu 2321 fois)

Hors ligne Narken

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Vent nocturne
« le: 16 Décembre 2011 à 22:45:43 »
Bruits sourds. Silence.

Une flaque d’eau reflétait la lumière de la lune ; celle-ci formait une tache mouvante sur le muret en pierre. Le souffle du vent léger faisait ondoyer les hautes herbes de l’esplanade en vagues souples ; seul le carré de végétation protégé par les longues bâches translucides de l’échafaudage demeurait inerte. La structure métallique prenait l’immeuble d’assaut, rampant au bord des murs, dévorant les façades, avalant les étages. De rares oiseaux se mêlaient aux quelques chauves-souris, qui, virevoltant dans la fraîcheur nocturne, fondaient sur le halo mouvant des insectes amassés autour de l’unique lampadaire de la place. Nul battement d’aile cependant du côté nord de l’édifice.

Au sol, un groupe de chats errants miaulait faiblement en fouaillant des pattes et du museau les détritus mêlés aux gravats. Les sacs plastiques éventrés répandaient leur contenu au sol, vomis par une benne à ordure défoncée. Les éclats de verre tintaient faiblement sous les pas des félins dont les pelages étaient constellés de poussière ; ils étaient autant d’ombres fantomatiques se déplaçant furtivement dans le clair-obscur. De temps à autre un animal levait la tête et humait l’air en direction de la benne ; celle-ci abritait – à en juger par les relents de viande qui s’en dégageaient – un véritable festin. Les yeux brillants de convoitise, il esquissait alors quelques foulées rapides, suivant ces effluves. Et juste après avoir dépassé le second pilier de l’échafaudage , il s’arrêtait net : couchant ses oreilles en arrière, montrant les crocs, il feulait doucement, le regard rivé sur la large déchirure de la toile qui laissait apercevoir une partie de la place. Trop près. Il reculait alors lentement, crachant toujours, pour finalement se détourner et rejoindre ses congénères. Et le manège recommençait avec un autre félin.

Dans l’angle formé par le muret, noyé dans un pan d’ombre, un homme était assis en tailleur. Il était vêtu d’un simple T-shirt sombre et d’un léger pantalon en toile ; ses pieds nus étaient arqués comme ceux d’une danseuse. De temps en temps, il fourrageait distraitement dans sa barbe naissante. Sa large poitrine se balançait au rythme régulier de sa respiration. La cascade de ses longs cheveux noirs dessinait une auréole autour de sa tête, se répandant en boucles épaisses sur ses épaules. Le buste penché en avant, il alignait de la main droite d’étranges caractères dans la terre meuble qu’il avait répandu au sol. Après chaque ligne achevée, il frappait légèrement du bout des doigts le bitume devant lui, l’annulaire et l’auriculaire replié ; puis il reprenait son travail d’écriture. Les fines volutes de fumée qui s’échappaient de sa bouche miroitaient un instant avant de s’évanouir, se teintant fugitivement de nuances mordorées. Ses yeux semblaient briller ; ils perçaient l’obscurité comme deux feux-follets. Malgré son intense concentration, on le sentait attentif à ce qui se passait tout autour de lui : il était évident que les mouvements des chats, à demi-camouflés par les bâches, ne lui échappaient pas ; pas plus que celui des volatiles, perchés sur l’échafaudage ou évoluant dans la pénombre qui baignait l’esplanade.

Il soupira. Rassemblant en un tas homogène la terre éparpillée, il jeta un coup d’oeil rapide à la lune. Nouveau soupir. Il ferma les yeux et rejeta la tête en arrière. Ses deux mains ouvertes et tournées vers le ciel s’étaient placées sur ses genoux. Ses doigts relâchés se pliaient légèrement vers l’intérieur de ses paumes. Il resta ainsi immobile un certain temps, les yeux clos, les narines dilatées, respirant profondément. On pouvait voir ses prunelles bouger par saccades sous ses paupières, comme s’il rêvait. Une douce brise faisait voleter une mèche sur son front.

Enfin il s’anima. Toujours assis, il étira ses bras le plus haut possible au dessus de lui, la tête penchée en avant, le menton reposant contre sa poitrine. Il considéra ensuite d’un air songeur le monticule de terre devant lui ; puis, l’air d’avoir pris une décision, il abattit d’un coup sec sa main droite sur celui-ci.

Déflagration. Une détonation assourdissante avait retenti au moment où la peau de l’homme était entrée en contact avec l’humus ; la place était inondée par un flot de lumière crue. Les doigts de l’homme palpitaient, sculptant une masse de matière informe qui flottait à environ cinquante centimètres au dessus du sol ; on eut dit du métal en fusion. L’arc que l’homme petit à petit façonnait était mouvant et semblait pulser, animé par une volonté propre ; des éruptions minuscules se formaient à sa surface, crépitant un instant, puis se fondant à nouveau dans le flux bouillonnant. L’ensemble était aveuglant et dégageait une énergie formidable : il y avait une tension palpable dans l’air, qui ne devait rien à la lumière et au son produits. Un vent violent se propageait dans l’air dans toutes les directions à le fois, provenant de l’homme et de la masse éclatante. Sous l’échafaudage, les chats de gouttière se tordaient au sol de douleur, miaulant à qui mieux-mieux, plaquant leurs pattes antérieures sur leurs oreilles pour tenter d’échapper à la vibration qui leur vrillait les tympans. Autour du réverbère, les insectes étaient tombés au sol, foudroyés. Les chouettes et les chauves-souris s’étaient enfuies à tire-d’aile ; mais l’homme n’en avait cure. Toute son attention était concentrée sur la forme éblouissante qu’il achevait de façonner – si façonner était le mot juste : il agitait imperceptiblement les doigts, à la manière d’un marionnettiste, et chaque geste entraînait un mouvement du fluide. Enfin il eut l’air satisfait de son oeuvre: plaçant sa main sous sa création, ne conservant qu’un lien ténu de lumière avec cette dernière, toujours indifférent à la formidable énergie qui en émanait, il serra fermement le poing.

La lumière intense s’évanouit; le vacarme cessa. Les bâches de l’échafaudage, qui avaient été littéralement soufflées par l’onde de choc et plaquées à l’horizontale sur la structure revinrent à une position normale. Les chats s’enfuirent, certains secouants fébrilement la tête pour chasser la douleur ou pour se débarrasser du sang qui gouttait de leurs oreilles. La place enfin redevint calme. Le tout n’avait pas duré plus d’une dizaine de secondes.

L’homme se releva souplement. Il bailla. Étirant à nouveau ses bras dans son dos, il quitta les lieux d’un pas régulier. A son poignet droit cliquetait maintenant un lourd bracelet composé de différentes pièces de métal qui formaient un motif compliqué ; l’électricité résiduelle qu’il contenait formait de petits arcs entre celles-ci.

Le bijou luisait très faiblement dans la pénombre.
Sachons nous ouvrir pour agrandir cette poche, qui est poumon - et vent pulsif. Osons même, parfois, élargir la cicatrice et refuser le cocon consumériste, les consolations et les soins.
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Alain Damasio

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Re : Vent nocturne
« Réponse #1 le: 17 Décembre 2011 à 00:33:44 »

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Une flaque d’eau reflétait la lumière de la lune ; celle-ci formait une tache mouvante sur le muret en pierre.
j'aime bien le début mais je trouve le "celui-ci" très lourd. Mais c'est subjectif, je les trouve toujours très lourds.

 
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De rares oiseaux se mêlaient aux quelques chauves-souris
pour la fluidité j'aurais inversé
Quelques oiseaux se mêlaient aux rares chauves-souris

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Au sol, un groupe de chats errants miaulait faiblement en fouaillant des patteset du museau les détritus mêlés aux gravats.
errants/ faiblement/ fouaillant : beaucoup de sons en "an"

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Les éclats de verre tintaient faiblement sous les pas des félins dont les pelages étaient constellés de poussière ;

au pelage constellé de poussière ?
ça ferait moins lourd et ça éviterait la répétition de "étaient"

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ils étaient autant d’ombres fantomatiques se déplaçant furtivement dans le clair-obscur.
je trouve la formulation assez lourde, la concision te sied mieux

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Les yeux brillants de convoitise, il esquissait alors quelques foulées rapides, suivant ces effluves.
tu pourrais te passer du "alors" peut-être ?

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La cascade de ses longs cheveux noirs dessinait une auréole autour de sa tête, se répandant en boucles épaisses sur ses épaules.
je comprends pas en quoi des cheveux longs font une auréole


Euh je suis pas sûre d'avoir compris la fin : il a créé quoi ? Le bracelet de Rascar Capac ? :mrgreen:
Sinon je trouve ça pas mal écrit, c'est entre le fantastique et le poétique, je trouve, fais gaffe à pas trop alourdir mais franchement dans l'ensemble j'ai bien aimé l'écriture. C'est cette fin que je comprends pas.
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Re : Vent nocturne
« Réponse #2 le: 17 Décembre 2011 à 09:45:41 »
J'aime bien l'ambiance assez burtonienne. Personnellement je trouve ( à l'inverse d'ernya) que ta fin est assez juste: le fantastique n'est pas science-fiction ni heroic fantasy. Il doit toujours avoir une part d'ombre, un manque d'expliquations savamment dosé de l'auteur pour distiller le doute et exciter l'imagination du lecteur ( que s'est-il passé, qui est-il, quel est ce bracelet? ). Y'a qu'à lire maupassant pour s'en convaincre. Après il y a quelques points ( à nouveau d'un point de vue purement personnel) qui me dérangent: certaines propositions sont trop longues, quelques phrases un peu lourdes en dépit d'un talent descriptif comme dans tes premières lignes. Les animaux sont trop humanisés et ton clochard ( en est-il vraiment un?) a une figure un peu trop christique.
Sinon, j'ai pris du plaisir ( et c'est bien là l'essentiel) à lire ton texte et j'attends avec un certain intérêts tes futurs écrits.
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Re : Re : Vent nocturne
« Réponse #3 le: 17 Décembre 2011 à 11:55:53 »
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Il doit toujours avoir une part d'ombre, un manque d'expliquations savamment dosé de l'auteur pour distiller le doute et exciter l'imagination du lecteur ( que s'est-il passé, qui est-il, quel est ce bracelet? ). Y'a qu'à lire maupassant pour s'en convaincre.
oui mais justement dans Maupassant, y a toujours une fin bien marquée. On hésite entre une lecture surnaturelle ou naturelle mais y a une fin. Là, je pense que c'est un alchimiste mais pour moi il manque quelque chose, on attend une action de part ce bracelet qui apparaît, l'action n'est pas "résolue" à mes yeux. C'est pour ça que je voulais savoir si y avait une référence que j'avais pas comprise. ^^
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Re : Vent nocturne
« Réponse #4 le: 17 Décembre 2011 à 12:51:47 »
Ca dépend, dans le Horla et les nouvelles qui suivent, certaines sont franchement mystérieuses: je veux dire, Maupassant nous donne les clés mais aucune conclusion, on suggère mais on ne dit pas: libre à l'imagination du lecteur. Exemple: Dans La Main: tout le monde est d'accord que c'est cette main cadavérique qui a tué le lord anglais ( si je ne me trompe pas) mais les raisons ne sont pas explicitées. Maupassant appuie surtout sur la paranoïa qu'a le Lord anglais avant de mourir mais ne dit pas pourquoi. Et du mystère ( même si on devine pourquoi il a peur) nait l'angoisse, l'absence de motivations vraiment explicites du meurtre commis par la main lui donne un côté diabolique, presque invincible ( le lord s'enferme quand même dans sa chambre avec un fusil et on le retrouve mort le matin, point. Les circonstances ne sont pas racontées, libre au lecteur d'imaginer). C'est un peu ça que je retrouvais dans le texte de Narken, pourquoi "l'alchimiste" ( le mot est pas mal puisqu'il a lui-même une consonance mystérieuse) a crée cette boule de lumière, quelles en sont les conséquences ( à part les insectes morts)? Le fantastique n'est pas tant un évènement extraordinaire ( il y a tant dans notre monde) que l'absence d'explications rationnelles de cet évènement. Et dans cette faille s'engouffre les fantasmes du lecteur. C'est pour ça que je trouvais sa fin pas mal. Mais Je digresse, je me trompe peut-être totalement et je mets fin à mon roman qui doit commencer à vous assommer...
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Re : Re : Vent nocturne
« Réponse #5 le: 17 Décembre 2011 à 13:23:44 »
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Dans La Main: tout le monde est d'accord que c'est cette main cadavérique qui a tué le lord anglais ( si je ne me trompe pas) mais les raisons ne sont pas explicitées.
oui, on est d'accord là-dessus, les raisons sont pas explicitées. Mais une fois que le type est mort ben il est mort, à part poursuivre sur l'enquête policière, y a pas vraiment matière à développer l'action. Alors que là, pour moi, l'action commence avec le bracelet, c'est surtout ça qui me gêne en fait. Pas tellement qu'on n'ait pas de raisons.
Je sais pas si tu as vu les Pirates des Caraïbes. Dans le 2, à la toute fin, on découvre Barbossa ressuscité (j'espère ne spoiler personne....). C'est la toute fin du film, ça relance complètement l'action ! Du coup ben y a un 3e film qui va expliciter pourquoi Barbossa est revenu de chez les morts.
Là dans le texte de Narken, pour moi, c'est un peu la même chose, l'apparition du bracelet suggère plus une suite qu'une fin. ^^


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Hors ligne Narken

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Re : Vent nocturne
« Réponse #6 le: 17 Décembre 2011 à 14:09:08 »
Bonjour et merci d'avoir commenté mon texte! Pour ce qui est de la fin, une petite explication s'impose : j'avais tout d'abord écrit ce texte comme prologue de roman fantastique, mais je l'ai poursuivi en suivant une toute autre idée principale que celle de départ. Finalement j'ai séparé ce texte d'introduction du reste et j'ai changé la fin pour en faire un one-shot.
Le mot "alchimiste" m'a interpellé car c'est peut-être celui qui exprime le mieux l'impression de puissance et de mystère que je veux prêter au personnage ^.^ mais je préfère ne pas l'utiliser car le manga Fullmetal Alchemist auquel ce terme me fait penser est très loin de l'atmosphère et du monde dans lequel je comptais insérer ce récit.
D'autres textes arriveront peut-être, encore merci pour vos commentaires!
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Re : Vent nocturne
« Réponse #7 le: 17 Décembre 2011 à 15:03:48 »
Ernya: "Pirates des caraïbes": justement, j'ai pas vraiment  compris comment Calypso ressuscite Barbossa ( et l'explication tient un peu en deux lignes mais Gore Verbinsky avait du un peu pousser sur le vieux rhum...).
Bref, fin de mon hors sujet.
Narken: j'attends tes autres textes avec intérêt ( et j'essaierai de calmer mon délire verbeux...)
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Hors ligne Frédéric M

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Re : Vent nocturne
« Réponse #8 le: 19 Décembre 2011 à 11:55:29 »
J'aime beaucoup ton style. Très riche, mais parfois un peu lourd, cependant.
Aut Stephen King, aut nihil.

 


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