Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

24 Août 2026 à 22:38:38
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Libre

Auteur Sujet: Libre  (Lu 826 fois)

Hors ligne Alex Stan

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Libre
« le: 28 Juillet 2026 à 12:55:57 »
« Désormais, tu es affranchi de toutes les servitudes et de toutes les croyances, sans famille, sans patrie, sans religion, sans métier, libre pour tous les engagements et sachant qu'il ne faut jamais s'engager »

Libre, Carlo avait toujours souhaité l’être. Alors quand cet homme était venu lui proposer de le libérer de tout ses liens, ces liens qui nous rattachent à la terre, nous alourdissent, et nous entravent, Carlo avait répondu de manière instinctive.
Quand il avait expliqué à ses parents qu’il partait faire le tour du monde, et qu’ils l’avaient accepté avec un grand sourire, il crût comprendre en quoi consistait cette liberté : personne ne le retiendrait plus. Alors, aux quatre coins du monde, il avait bu à pleine gorgée l’affranchissement tant désiré. Pas d’engagement ! Jamais de larmes ! Jamais d’excuses ! Ses actions n’avaient plus de conséquences, sa marche n’était plus entravée par le souci de blesser quiconque.

Il créait des amitiés fugaces, se liait brièvement avec des inconnus rencontrés dans le train, à l’hôtel ou dans un café, puis reprenait sa route : seul. La vie n’avait jamais été aussi simple. Il planait dans un monde de plaisirs et de rencontres sans cesses renouvelées. Un bon mot, quelques rires, une soirée agréable passée aux côtés de compagnons au visage interchangeable. Et dans le regard de tous ces amis d’un soir, il voyait la même amabilité, le même plaisir sincère d’être en sa compagnie.

Mais quelque chose sonnait faux.

Les adieux étaient toujours simples et sans histoires : chacun prenait congé, heureux de s’être connus, sans regrets de se quitter. Il avait traversé la vie d’innombrables personnes, sans en marquer aucune. Ils finiraient tous par l’oublier.
Un jour, attablé avec de joyeux compères avec qui il avait passé plus de temps qu’à l’accoutumée, il comprit. Un souvenir remonta à la surface de sa conscience, un souvenir de lycéen imprégné d’une émotion oubliée.
Lui et de nouveaux amis qu’il s’était fait à l’époque, autour d’une table à l’heure du déjeuner. La conversation n’avait rien de passionnant, entrecoupée de plainte contre tel ou tel professeur, chacun y allait de son anecdote, de sa blague. Mais il s’était souvenu d’un regard qui lui avait été lancé, un sourire, suivie d’une étrange sensation de familiarité, le sentiment de partager un morceau de sa vie, et finalement, d’être chez soi. La certitude d’être parvenu à créer collectivement un îlot de chaleur, de confiance … un foyer éphémère.
Et le foyer avait brûlé. A l’époque, il aurait pu en reconstruire un, garder foi en l’avenir. Il avait toujours ses parents, quelques amis d’enfance que la vie avait éloignés. Mais au milieu du brasier, il sentait une plaie impossible à guérir. Un sentiment persistant qui avait traversé toute sa courte vie, celui de toujours être seul, au fond.

A présent le divorce était consommé. Il avait réduit en cendres toute possibilité de reconstruire à nouveau, parce qu’il était libre et n’avait pas compris le poids de cette liberté.
Le monde ne porterait jamais sa marque, il ne serait qu’une caresse, qu’un souffle, qui traverse des existences sans jamais les toucher, sans jamais causer de peine ou de joie. Il n’était qu’un courant d’air. Un courant d’air ne déracine pas d’arbre, un courant d’air ne fait pas tourner de moulins. Un courant d’air ne soulève pas les montagnes, un courant d’air ne peut pas être aimé.


« Je t’aime »

Elle l’avait regardé amusée, et recevait ses sentiments comme une plaisanterie. Une petite tape dans le dos en le traitant d’idiot. Le soir, ils se quittèrent, elle ne jeta pas un seul regard en arrière. Il pleura et les larmes lui rendirent la vue. Au milieu des gouttes salées qui coulaient le long de son visage, il vit à ses chevilles les boulets qu’il avait appelé liberté.
Il n’était plus capable de construire, de transformer, de remuer les entrailles. Condamné à être libre, il ne pouvait s’attacher. Il n’était plus qu’un navire qui a perdu son ancre. Il n’existait plus de port qui puisse l’accueillir.
L’amour suppose une dépendance : il ne pouvait être aimé.


« Tu m'as laissé la liberté de ces fils que le vent arrache aux toiles d'araignée et qui flottent à 10 pieds du sol. Je ne pèse pas plus qu'un fil et je vis en l'air »


- Libre, si libre ! Libéré du poids de mes actes, libéré de mes responsabilités, libéré de mes liens aux Hommes ! Libre je peux tout et ma puissance infinie me rend impuissant.

Il foulait tous les chemins sans les suivre, côtoyait les tracas sans les vivre. Il touchait tout, n’appartenait à rien, et passait comme un souffle à travers les jours, sans bouger un seul grain de poussière.
Si léger ! Comme un ballon d’hélium lâché par un enfant !
Si léger ! Comme un bruissement d’aile !
Si léger ! Comme un souffle !

Léger, si léger … léger comme un écho

Léger comme un rien


Si libre …


Tout était … si vide …


« on m'appelle frère Jean et toi ? -Magnus est pris de court par cette question pourtant très simple et il lâche une réponse qui le surprend lui-même : j'ai oublié »


Il ne pouvait plus se voir dans le regard de l’Autre, il s’était libéré de l’Autre. Il ne pouvait se transformer au contact de l’altérité, il s’était libéré de l’altérité.
Mais s’il n’existait plus d’yeux pour le voir et s’y voir refléter, que restait-il de lui ? Qu’une coquille vide qui ne se reconnait plus.
Libéré jusqu’à l’être de soi, il ne se savait plus, comme un souffle s’ignore.
Si léger qu’il ne sentait plus son propre poids …
Le poids de tous ces liens qui nous rattachent à la terre, nous alourdissent, nous entravent, et nous font vivre.
Mais lui, comme une pelote dont on tire le fil, s’est évidé des liens qui nous composent.

S’il n’appartenait plus à la Terre, où se trouvait sa place ? 
« Qu’est-ce que je fais ici ? » Le silence ne lui répondit pas.
Plus rien …
Plus rien pour le retenir
                                           Plus rien à perdre
                       Vide
                                                                     Si vide

Comme un gouffre où se répètent en écho ses pensées.

Il se sentait partir, léger, si léger, comme un ballon d’hélium lâché par une main d’ enfant.

Libre … si libre … qu’il s’était libéré de la vie




L’enfant avait lâché le ballon.
« Papa, mon ballon ! »
Son père pris la main désormais vide et rassura sa fille qui regardait le ballon s’envoler dans les airs.


Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

« Modifié: 03 Août 2026 à 20:48:55 par Alex Stan »

Hors ligne Cendres

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Re : Libre
« Réponse #1 le: 28 Juillet 2026 à 13:32:22 »
Merci de nous avoir partagé ton récit.

Le début est prometteur pour ton personnage. Il vit des moments forts, des aventures, et on se dit qu'il a de la chance, que l'on aimerait être comme lui. Mais la suite de ton récit nous dévoile que cette liberté, c'est être vide, être rien.
Ton image avec le ballon représente bien ce que tu nous racontes. Il est plein d'air, mais c'est être plein de rien.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Alex Stan

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Re : Libre
« Réponse #2 le: 28 Juillet 2026 à 18:21:28 »
Merci Cendres pour ta lecture, contente que la phrase de fin est fait son effet. J'ai aussi voulu symboliser le fait que malgré la perte du ballon la main de la petite fille ne reste pas vide longtemps, son père est là, alors que le narrateur lui n'a plus cette possibilité de nouer des liens.

Hors ligne April

  • Prophète
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Re : Libre
« Réponse #3 le: 28 Juillet 2026 à 19:41:17 »
Bonsoir Alex,
Ton texte porte beaucoup d’émotions. J’y ressens une vraie souffrance chez ton personnage. Tu explores le poids du vide et le prix de la liberté.
Pour moi, la question centrale est celle du choix personnel. La liberté en elle-même n’est ni heureuse ni malheureuse : tout dépend de ce que l’on choisit réellement et de la capacité à assumer ce choix. On peut choisir une vie indépendante et y trouver son équilibre, ou choisir des engagements et y trouver aussi une forme de bonheur.
Les difficultés apparaissent peut-être lorsque l’on reste dans un "oui mais non" : "je veux être libre, mais cette liberté me fait souffrir", ou bien "je suis engagé, mais cela ne me rend pas heureux". Pour moi, la bonne question est : "qu’est-ce que je veux vraiment ?"
J’ai beaucoup aimé la chute, parce qu’elle apporte une dimension très humaine. Après toute cette réflexion sur la solitude et l’absence de liens, il y a ce geste simple : une main qui prend une autre main.
Ma lecture est personnelle, imparfaite, basée uniquement sur mon expérience de vie. Je ne cherche pas à avoir raison, seulement à partager ce que ton texte m’a fait ressentir. Il donne envie de le relire
« Modifié: 28 Juillet 2026 à 19:43:48 par April »
— Quoi que tu rêves d'entreprendre, commence-le. L'audace a du génie, du pouvoir, de la magie.
Johann Wolfgang von Goethe

— Tu peux tout.
April

Hors ligne Alex Stan

  • Scribe
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Re : Libre
« Réponse #4 le: 30 Juillet 2026 à 12:09:18 »
Merci April pour ta lecture et le partage de ton interprétation !
Heureuse que les émotions de ce texte aient bien été transmises. Ta réflexion sur le choix est très intéressante, puisque c'est aussi une part centrale de la liberté, même si ce n'est pas celle que j'ai le plus exploré dans le texte. On pourrait même dire qu'alors même qu'il se croit libre, Carlo ne l'est plus puisqu'il n'a plus ce choix justement de pouvoir être indépendant ou non. A cause de l'élément surnaturel au début du texte, il est condamné à être libre, alors même qu'il n'a jamais vraiment réfléchi à ce que cela impliquait, ce qui le condamne à rester dans cette situation que tu qualifies de "oui mais non".
Ta lecture n'est pas celle qui m'est venue en tête lorsque j'ai écrit ce texte, mais c'est toujours très intéressant d'en avoir une différente, après tout un texte est construit à moitié par l'auteur et à moitié par le lecteur  :)
Pour la chute c'est exactement ce que je cherchais à transmettre, je suis contente qu'elle fasse son petit effet.

Hors ligne septante

  • Tabellion
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Re : Libre
« Réponse #5 le: 01 Août 2026 à 00:07:52 »
Bonjour Alex,

Une très belle lecture qui donne matière à réfléchir. Plus on se rapproche du vide et du ballon envolé, plus le texte est espacé. Également le « Je t’aime » qui est mis en évidence avec l'espacement.

Les répétitions de mots sont agréables à lire dans ton texte. J'ai seulement trouvé que le mot était était (!) un peu trop présent à ma première lecture (18 occurrences, avec la recherche de Firefox, tout surligner permet de voir rapidement). J'ai essayé juste pour voir d'en remplacer, mais le texte est si bien écrit que j'en suis incapable ! C'est peut-être une répétition qui contribue à l'ambiance.

Je viens de remarquer que "avait" est présent lui aussi 18 fois. Lui, j'y avais porté moins d'attention.

Merci pour ton texte
« Modifié: 01 Août 2026 à 00:49:15 par septante »

Hors ligne sllodnecserC

  • Tabellion
  • Messages: 26
Re : Libre
« Réponse #6 le: 01 Août 2026 à 12:18:09 »
Très beau texte sur le dilemme de la liberté, vendue à outrance dans notre société comme accomplissement individuel.
Comme tu l'as très bien dit, aimer c'est être attaché, il ne peut pas y avoir d'amour dans une totale liberté ; liberté qui ne reste d'ailleurs qu'une idéologie, une utopie humaine qui ne prend pas  en compte la réalité du monde.
La liberté c'est d'avoir le choix.
Félicitation.

Hors ligne Alex Stan

  • Scribe
  • Messages: 84
Re : Libre
« Réponse #7 le: 01 Août 2026 à 18:40:50 »
Merci Septente et sllodnescer pour votre lecture !

Septante : merci pour ta relecture attentive,  je n'avais pas remarqué que le verbe "était" était aussi présent, je vais essayer de voir si je peux le remplacer dans certaines phrases comme ça semble gêner la lecture, et peut-être aussi le avait, mais si tu ne l'as pas remarqué c'est peut-être un peu moins grave.

sllodnescer : effectivement, la liberté qui est présenté à Carlo n'en est selon moi pas une, j'ai d'ailleurs beaucoup hésité à appeler ce texte liberté (toutes mes nouvelles s'inscrivent dans le contexte de la perte (j'ai déjà fait la perte du temps, de l'espace, de la gravité etc), celle-ci est en fait la perte de la liberté)

Hors ligne Alex Stan

  • Scribe
  • Messages: 84
Re : Libre
« Réponse #8 le: 02 Août 2026 à 19:53:46 »
Bonsoir Septente, c'est corrigé. Je me suis aussi aperçu qu'à un endroit il y avait beaucoup de "compagnie", "compagnon", j'ai corrigé tout ça. La plupart des était était durs à remplacer comme ils avaient une valeur d'auxiliaire  mais heureusement, là où il y avait une plus forte concentration, j'ai pu en remplacer quelques un (notamment par exister, se trouver etc).

Hors ligne septante

  • Tabellion
  • Messages: 56
Re : Libre
« Réponse #9 le: 02 Août 2026 à 20:24:36 »
Bonsoir Alex,

J'ai relu le texte une autre fois attentivement. C'est très beau.

Une seule question :
« Tu m'as laissé la liberté de ces fils que le vent arrache aux toiles d'araignée et qui flotte à 10 pieds du sol. Je ne pèse pas plus qu'un fil et je vis en l'air »
À cause de la suite (Je ne pèse pas plus qu'un fil et je vis en l'air), je pense que ce sont les fils qui flottent.

Hors ligne Alex Stan

  • Scribe
  • Messages: 84
Re : Libre
« Réponse #10 le: 03 Août 2026 à 20:54:04 »
Merci septante pour la relecture (et pour le compliment  :)), effectivement il y avait une faute d'orthographe sur cette phrase (une citation empruntée à Sartres en plus, sacrilège ! :D), je l'ai corrigée.

Hors ligne Joachès

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  • Messages: 986
Re : Libre
« Réponse #11 le: 04 Août 2026 à 09:13:54 »
Bonjour,

Un joli texte aux accents philosophiques qui fait réfléchir sur la liberté, et qui pour cette raison m'a bien plu.

Hors ligne Jo-Guitar

  • Tabellion
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  • Anecdotes, récits et histoires vraies
    • Le plaisir de jouer de la guitare
Re : Libre
« Réponse #12 le: 07 Août 2026 à 10:35:55 »
Ma lecture de votre récit m'emporte vers la liberté du personnage de votre histoire. Mais, au fil de la découverte du texte, je ressens comme une déconvenue. Une déception peut-être. Pas pour la qualité de votre texte mais pour le ressenti qu'impose la fatalité qui s'abat sur le héros.
Il y a des écrivains et il y a mes écrits vains - Récréatifs - Sans prétentions littéraires -
https://www.youtube.com/watch?v=nEJig3KggcI

Hors ligne Dian

  • Aède
  • Messages: 154
Re : Libre
« Réponse #13 le: 07 Août 2026 à 11:31:52 »
Bonjour Alex Stan, j'ai peine à me repérer dans la trame du récit qui sacrifie beaucoup à l'émotion. Qui est cet homme qui vient libérer les liens de Carlo, au début ?
A vous lire
Dian
Derrière les nuages, le soleil. Derrière le soleil, d'autres soleils.

 


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