« Désormais, tu es affranchi de toutes les servitudes et de toutes les croyances, sans famille, sans patrie, sans religion, sans métier, libre pour tous les engagements et sachant qu'il ne faut jamais s'engager »
Libre, Carlo avait toujours souhaité l’être. Alors quand cet homme était venu lui proposer de le libérer de tout ses liens, ces liens qui nous rattachent à la terre, nous alourdissent, et nous entravent, Carlo avait répondu de manière instinctive.
Quand il avait expliqué à ses parents qu’il partait faire le tour du monde, et qu’ils l’avaient accepté avec un grand sourire, il crût comprendre en quoi consistait cette liberté : personne ne le retiendrait plus. Alors, aux quatre coins du monde, il avait bu à pleine gorgée l’affranchissement tant désiré. Pas d’engagement ! Jamais de larmes ! Jamais d’excuses ! Ses actions n’avaient plus de conséquences, sa marche n’était plus entravée par le souci de blesser quiconque.
Il créait des amitiés fugaces, se liait brièvement avec des inconnus rencontrés dans le train, à l’hôtel ou dans un café, puis reprenait sa route : seul. La vie n’avait jamais été aussi simple. Il planait dans un monde de plaisirs et de rencontres sans cesses renouvelées. Un bon mot, quelques rires, une soirée agréable passée aux côtés de compagnons au visage interchangeable. Et dans le regard de tous ces amis d’un soir, il voyait la même amabilité, le même plaisir sincère d’être en sa compagnie.
Mais quelque chose sonnait faux.
Les adieux étaient toujours simples et sans histoires : chacun prenait congé, heureux de s’être connus, sans regrets de se quitter. Il avait traversé la vie d’innombrables personnes, sans en marquer aucune. Ils finiraient tous par l’oublier.
Un jour, attablé avec de joyeux compères avec qui il avait passé plus de temps qu’à l’accoutumée, il comprit. Un souvenir remonta à la surface de sa conscience, un souvenir de lycéen imprégné d’une émotion oubliée.
Lui et de nouveaux amis qu’il s’était fait à l’époque, autour d’une table à l’heure du déjeuner. La conversation n’avait rien de passionnant, entrecoupée de plainte contre tel ou tel professeur, chacun y allait de son anecdote, de sa blague. Mais il s’était souvenu d’un regard qui lui avait été lancé, un sourire, suivie d’une étrange sensation de familiarité, le sentiment de partager un morceau de sa vie, et finalement, d’être chez soi. La certitude d’être parvenu à créer collectivement un îlot de chaleur, de confiance … un foyer éphémère.
Et le foyer avait brûlé. A l’époque, il aurait pu en reconstruire un, garder foi en l’avenir. Il avait toujours ses parents, quelques amis d’enfance que la vie avait éloignés. Mais au milieu du brasier, il sentait une plaie impossible à guérir. Un sentiment persistant qui avait traversé toute sa courte vie, celui de toujours être seul, au fond.
A présent le divorce était consommé. Il avait réduit en cendres toute possibilité de reconstruire à nouveau, parce qu’il était libre et n’avait pas compris le poids de cette liberté.
Le monde ne porterait jamais sa marque, il ne serait qu’une caresse, qu’un souffle, qui traverse des existences sans jamais les toucher, sans jamais causer de peine ou de joie. Il n’était qu’un courant d’air. Un courant d’air ne déracine pas d’arbre, un courant d’air ne fait pas tourner de moulins. Un courant d’air ne soulève pas les montagnes, un courant d’air ne peut pas être aimé.
« Je t’aime »
Elle l’avait regardé amusée, et recevait ses sentiments comme une plaisanterie. Une petite tape dans le dos en le traitant d’idiot. Le soir, ils se quittèrent, elle ne jeta pas un seul regard en arrière. Il pleura et les larmes lui rendirent la vue. Au milieu des gouttes salées qui coulaient le long de son visage, il vit à ses chevilles les boulets qu’il avait appelé liberté.
Il n’était plus capable de construire, de transformer, de remuer les entrailles. Condamné à être libre, il ne pouvait s’attacher. Il n’était plus qu’un navire qui a perdu son ancre. Il n’existait plus de port qui puisse l’accueillir.
L’amour suppose une dépendance : il ne pouvait être aimé.
« Tu m'as laissé la liberté de ces fils que le vent arrache aux toiles d'araignée et qui flottent à 10 pieds du sol. Je ne pèse pas plus qu'un fil et je vis en l'air »
- Libre, si libre ! Libéré du poids de mes actes, libéré de mes responsabilités, libéré de mes liens aux Hommes ! Libre je peux tout et ma puissance infinie me rend impuissant.
Il foulait tous les chemins sans les suivre, côtoyait les tracas sans les vivre. Il touchait tout, n’appartenait à rien, et passait comme un souffle à travers les jours, sans bouger un seul grain de poussière.
Si léger ! Comme un ballon d’hélium lâché par un enfant !
Si léger ! Comme un bruissement d’aile !
Si léger ! Comme un souffle !
Léger, si léger … léger comme un écho
Léger comme un rien
Si libre …
Tout était … si vide …
« on m'appelle frère Jean et toi ? -Magnus est pris de court par cette question pourtant très simple et il lâche une réponse qui le surprend lui-même : j'ai oublié »
Il ne pouvait plus se voir dans le regard de l’Autre, il s’était libéré de l’Autre. Il ne pouvait se transformer au contact de l’altérité, il s’était libéré de l’altérité.
Mais s’il n’existait plus d’yeux pour le voir et s’y voir refléter, que restait-il de lui ? Qu’une coquille vide qui ne se reconnait plus.
Libéré jusqu’à l’être de soi, il ne se savait plus, comme un souffle s’ignore.
Si léger qu’il ne sentait plus son propre poids …
Le poids de tous ces liens qui nous rattachent à la terre, nous alourdissent, nous entravent, et nous font vivre.
Mais lui, comme une pelote dont on tire le fil, s’est évidé des liens qui nous composent.
S’il n’appartenait plus à la Terre, où se trouvait sa place ?
« Qu’est-ce que je fais ici ? » Le silence ne lui répondit pas.
Plus rien …
Plus rien pour le retenir
Plus rien à perdre
Vide
Si vide
Comme un gouffre où se répètent en écho ses pensées.
Il se sentait partir, léger, si léger, comme un ballon d’hélium lâché par une main d’ enfant.
Libre … si libre … qu’il s’était libéré de la vie
L’enfant avait lâché le ballon.
« Papa, mon ballon ! »
Son père pris la main désormais vide et rassura sa fille qui regardait le ballon s’envoler dans les airs.
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