Récit d'un acte manqué.
La plage
Une comédienne est assise sur une chaise, face au public. Elle fait une confession à celui-ci.Je me souviens.
Il faisait beau. Il y avait un peu de brume en mer.
Le vent était léger, agréable.
J’étais assise sur un banc, face à l’océan.
La plage était noire de monde. Des gens se doraient au soleil. Des enfants couraient, criaient et des châteaux de sable poussaient de-ci-de-là.
D’autres se baignaient. La mer était calme et d’un joli bleu.
Je me souviens.
J’étais apaisée. Sereine.
J’avais parfaitement conscience de mon état physique et avais accepté le diagnostic. La maladie me donnait un peu de répit, alors j’en profitais au mieux.
J’avoue que j’enviais aussi tous ces gens sur la plage. Libres. Heureux. Ignorants de leur chance, d’être en bonne santé.
Simplement vivants.
Il est arrivé sur la plage, par la gauche, calmement, subrepticement.
Personne ne faisait attention à lui. On aurait dit, qu’il était invisible.
Moi-même, je n’ai vraiment fait attention à lui que, lorsqu’il a sorti son arme.
Il avait l’air si sûr de lui.
J’aurais dû crier pour les avertir du danger, appeler au secours. Leur hurler de fuir.
Je suis restée assisse sur le banc. Incapable de prononcer un mot. Incapable de bouger.
Anesthésiée.
Quelque chose en moi de monstrueux m’a donné envie de voir la suite.
Je me souviens encore du bruit de son arme. Des premiers cris.
De la panique se répandre comme un feu brûlant. Un incendie de terreur.
Des gens fuirent pour trouver un hypothétique refuge.
Loin de l’horreur. Loin du chaos. Le plus loin possible de la mort.
Je me souviens de tous ces corps étendus au sol, sur leurs draps de bain, rougeoyants.
De ces deux enfants. Pleurants. Perdus au milieu d’un océan en furie.
De la mer, se teinter rouge.
Je me souviens du moment où nos regards se sont croisés.
De ses yeux remplis d’une tristesse abyssale.
De l’instant où j’ai voulu le supplier du regard. De l’instant où j’ai hésité à le faire.
Du moment où nos regards se sont perdus. Ou nous avons rompu un début d’éternité, nous réfugiant en nous même, ne pas assumer nos désirs muets.
Je me souviens d’avoir baissé les yeux. De m’être réfugiée en moi-même. De comprendre ma trahison, ma honte.
De comprendre qu’il n’y aurait nulle rédemption.
D’avoir laissé passer ma chance de fuir la maladie.
Je me souviens de la première fois ou je me suis demandée pourquoi il ne m’avait pas tué.
Pourquoi eux et pas moi ?
Je n’étais pas assez vivante pour lui, trop près de la mort ?
Je crois que je le hais.
Je voudrais arrêter d’y penser.
Combien de temps cela va-t-il encore durer ?
Je préfère la mort à l’agonie.
Hier, l’infirmier a oublié de reprendre sa paire de ciseaux.
Je l’ai caché sous mon oreiller.
La nuit, je l’entends m’appeler.
Je l’entends murmurer à mon esprit, des mots si doux.
Serais-je capable de le faire ?
Je glisse ma main sous l’oreiller et je la serre de plus en plus longtemps.
Nuit après nuit, je m’approche du précipice.
Au petit matin, je me réveille et constate mon échec.
Je suis un navire ballotté par la tempête.
Je m’approche lentement des rochers libérateurs, mais une vague scélérate m’en éloigne au dernier moment.
Je suis une coquille de noix sur mon propre océan.
Je suis toujours vivante.
La comédienne se lève et quitte la scène.
Noir.