Icare est encore parti, tout là-haut. On lui répète depuis qu’il est arrivé que ça ne sert à rien ce qu’il fait, que ce n’est pas comme ça que ça se passe ici. Un peu de patience, de stratégie, beaucoup d’hypocrisie, voilà ce qu’il faut !
Mais il est borné, et s’obstine donc chaque jour à monter. On en sourit, à force, on sait d’avance comment tout cela va se terminer.
Ce midi, le soleil brille très fort. On en sue, de cette chaleur malveillante, celle des débuts d’été crétois annonçant les orages, quand aucun air ne vient plus soulager. Notre corps perdu dans ce labyrinthe de moiteur ne sait plus que transpirer.
Et voilà Icare qui revient, rouge, abattu, l’andouille ! il est en nage, il s’est encore tapé les escaliers jusqu’au cinquième étage pour aller plus vite, sans doute. On explose de rire avec Ariane, ma collègue réceptionniste à l’accueil, mais sans méchanceté aucune.
Il a de la cire sur le nez, l’enveloppe cachetée que le DG lui a balancée à la figure lui a laissé des traces. Il vient vers nous et reste prostré, comme si ses ailes d’excès de zèle avaient subitement fondu. A-t-il compris ?
« Icare, nouveau collègue, patiente un peu, lui répétons-nous. Tu viens d’arriver, depuis moins d’un mois. Ça ne sert à rien de vouloir tous les jours te montrer auprès du DG. Prends le temps de parcourir les dédales de cette société et de respecter déjà les personnes qui étaient là avant toi. Regarde le résultat : il s’énerve contre toi parce qu’il ne te connait pas, tous les jours il t’insulte car il lui faudra plus d’un an avant de mettre un nom sur ton visage. C’est comme ça ici comme dans toute entreprise. Ne brûle pas les étapes. Tu comprends maintenant ?
Mais Icare est sceptique, une nouvelle fois. Il juge que c’est seulement son bracelet à plumes qui a déplu au DG cette fois-ci. Il le changera demain par un bracelet à écailles du plus bel effet. Et leur répond avec flamme :
- Demain je retournerai là-haut. Et chaque jour qui suivra. Vous avez tort, le DG m’a parfaitement reconnu aujourd’hui. Il m’a même dit : Encore vous ! avant de me balancer l’enveloppe cachetée à la figure. Alors oui j’y arriverai, dans six mois déjà je serai proche du soleil et bras droit du DG, alors que vous, petites nefs perdues dans l’immensité de la mer d’en bas, vous continuerez à ricaner bêtement. Votre manque d’ambition me ferait chuter.
Le standard sonne, ligne 0030, celle du boss, Minos Taure. Nous savons avec Ariane ce qu’il va se passer. Et nous mettons le haut-parleur pour en faire profiter notre ex-collègue :
- Foutez-moi dehors ce con de nouveau ! beugle le patron. »
Alors, le pauvre Icare, bien revenu maintenant de toutes ses illusions, quitte l’immeuble de l’entreprise et s’en va plonger plus bas que les nefs des mers d’en bas, plus loin, vers Samos, où, dit-on, un sous-marin grec a retrouvé son corps, les bras et jambes déployés dans les profondeurs.