Bonjour,
La dernière fois, j'étais de passage et donnais mon avis sur l'un des Textes de Vera. Et voici que je reviens encore, pour vous prouver que ma plume ne se situe pas six pieds sous terre.
En espérant que ce texte vous plaise,
Ce lion que j'aime
Entends-tu la corne de brume, dans le lointain ? Peux-tu distinguer autour de toi l'ombre des chauves-souris, dont le vol irrégulier déchire le brouillard ? Julie presse l'allure.
Ses pas résonnent sur le bitume glacé qu'éclairent des réverbères épars, à demi-étouffés par la brume. Ses ombres rayonnent autour d'elle, tandis qu'elle progresse dans l'étroite rue.
Elle est transie de froid. L'air humide, au goût de soufre, lui colle au palais, à la gorge, aux poumons. Elle respire péniblement. Pourtant, elle accélère le pas. Il doit être près de minuit. Elle marche déjà depuis des heures à travers la ville.
Il lui faut du temps, mais elle est sûre d'y parvenir. Elle sait comment provoquer ses crises.
Enfin, elle le sent arriver. Le malaise. Son ventre se tord, elle est prise de vertige. Alors, elle s'assoit par terre, sur le trottoir.
Personne ne peut la voir, elle est seule.
Seule, si ce n'est une voiture qui passe à côté d'elle en trombe, fugitive éphémère.
Julie n'en a que faire. Elle tremble, et doit s'y reprendre à trois fois pour déchirer, de ses doigts gelés, l'emballage du carré de sucre qu'elle conservait dans sa poche.
Julie ne bouge plus du tout. Elle ne perdra pourtant pas connaissance, elle en est presque sûre. Elle n'a plus qu'à attendre, quelques minutes encore, que le sucre fasse son effet.
Hypoglycémie. Le mot franchit ses lèvres. Pour elle-même, elle le murmure. Hypoglycémie. Depuis qu'elle a appris à la maîtriser, elle a moins peur, moins peur de la mort.
Hypoglycémie, une crise durant laquelle, bien souvent, elle s'effondre face aux autres. Qu'ils aient pitié d'elle, qu'ils aient pitié.
Entends-tu le doux murmure du vent sur mon corps ? Perçois-tu ma présence, tout près de toi ? Je suis là, et je te contemple. Je t'ai suivie.
Mais voilà que je dois partir, déjà.*
Julie est rentrée sans bruit chez ses parents, dans une petite maison juchée au pied de la montagne,
en bordure de la ville. Le lendemain matin, tandis que la jeune fille s'éveille, sa mère l'embrasse sur le front. Elle lui apprend que son professeur de violon sera là dans l'après-midi.
Ce jour-là est un mardi, tout le monde travaille. Même Julie, qui suit des cours par correspondance depuis qu'elle a cessé de se rendre au lycée.
La jeune fille soupire. Le soleil décline déjà, pourtant son professeur n'est pas venu. Surpassant sa déception, elle inspire un grand coup et se saisit à nouveau de son archet. Elle entonne
The Wearing of the Green, se laisse entraîner par l'air joyeux, se surprend à sourire. Seule la musique est encore capable de lui rendre un peu de sa gaieté. La musique, et l'amour.
Tout en jouant, Julie se rapproche de la fenêtre. La lumière dorée l'éblouit un instant, et fait briller une gravure sur le bois du violon – un lion. Ce dessin, c'est Julie qui l'a voulu car, à ses yeux, le noble animal représente tout ce qu'elle aime.
Enfin, la jeune fille parvient à distinguer l'immeuble où vit ce garçon qui lui plait.
Alors, les notes s'élevant, elle se prend à rêver.
Elle songe qu'elle pourrait l'aborder, au détour d'une rue, à la boulangerie, qu'importe. Elle ne connait même pas son nom.
Pourtant, elle sait qu'elle serait incapable de parler, ses mots demeureraient en travers de sa gorge, gênants, honteux. Elle n'oserait pas.
Un cri lointain vient rompre le fil de ses pensées.
Julie se penche à la fenêtre. Elle a posé son violon sur le parquet. Des yeux, elle cherche fébrilement l'auteur du cri. C'est à peine si elle se rend compte qu'elle ne respire plus.
Derrière sa fenêtre, en simple spectatrice, elle aperçoit une forme sombre perchée au sommet de l'immeuble. La silhouette, coincée entre le soleil et un nuage, fait comme un trou dans le bleu du ciel. Puis, à une infinie lenteur, elle commence à basculer.
Elle chute, et disparait à la vue de la jeune fille, qui se penche en vain, sans parvenir à contourner du regard les immeubles. Une chute de quatre étages.
Penche-toi, penche-toi davantage encore...
Il ne s'en faut plus que de très peu pour que tes pieds ne quittent le sol, et que tu ne perdes l'équilibre. Si tu bascules, tu seras incapable de te rattraper.
Alors, je te cueillerai au sol. J'envelopperai ton âme, et tu n'auras plus ni froid, ni peur. Tu ne seras plus seule, plus jamais seule. Tout prendra fin.
Il s'en faut de si peu... Encore un peu... Je t'attends, Julie. Je suis ici pour toi, et toi seule. Julie fait volte-face. Elle traverse la pièce en courant, déboule dans l'escalier, jaillit sur l'avenue. Pieds nus - mais qu'importe ! - elle se précipite en bas de l'immeuble, quelques rues plus loin. Une foule agitée et bruyante lui cache le corps. Paniquée, elle se faufile entre les badauds sans leur épargner quelques coups de coude, ignorant les protestations outrées.
Peu importe ces imbéciles. Qu'ils se repaissent donc de violence, ils en ont toujours été gavés. A leur mine répugnée, on devine trop bien la curiosité malsaine qui les anime. Elle, c'est au cœur qu'elle souffre.
Julie aperçoit le visage du garçon, ravagé par les larmes.
Mais le corps étendu n'est pas le sien.
Alors, Julie s'immobilise, face à lui qui ne la voit pas. Elle prend soudain conscience qu'elle n'est d'aucune utilité. Elle n'est qu'une inconnue. On entend déjà les sirènes de l'ambulance au loin. L'odeur de rouille du sang emplit l'air. Il n'y a pas un souffle de vent.
Pas à pas, tremblante, Julie recule. La foule s'écarte sur son passage, mais elle ne le remarque
même pas. La tête lui tourne.
Tu faiblis, je m'approche. Prêt à te guider dans la mort.
Je cherche ton regard, l'ambre de tes yeux. Tu sembles perdue. Je crois que plus je te vois vivre, moins je désire que tu meures. Suis-je le seul à pouvoir lire la peine dans ton regard ? Ton chagrin a l'infinie profondeur de l'obscurité qui s'est immiscée dans ton cœur.
Tu as besoin d'aide. Mais personne ne bouge. Julie s'effondre sur le bitume rugueux. De petits graviers s'enfoncent dans les paumes de ses mains, la sueur perle sur son front brûlant. Son crane cogne contre le sol dur. Elle tente de garder les yeux ouverts,
mais un fourmillement de taches noires recouvre déjà son champ de vision.
Elle esquisse un dernier geste, presque convulsif, en direction du ciel.
Elle sombre.
J'ai cru que tu voulais me toucher. M'aurais-tu entendu ?*
Lorsque Julie s'éveille, alitée, elle sursaute. Ses yeux s'écarquillent.
« Où est-il ? s'écrit-elle. Où es-tu ? »
Elle se redresse, pour s'apercevoir que personne ne se tient devant elle. Elle se trouve dans une chambre d'hôpital, elle vient de parler seule. Elle s'en aperçoit et, la fatigue aidant, une pointe de rouge vient se diluer
dans le rose de ses joues.
« C'est à moi que tu parles ? »
La voix est mélodieuse.
Un rayon de lumière tombe sur le lit du garçon, disposé à l'angle de la pièce. Se pourrait-il que ?...
Julie se tourne vers lui. C'est bien le même garçon. Celui de l'immeuble.
« Tu n'étais pas blessé, que fais-tu à l'hôpital ? »
Aussitôt, Julie s'en veut d'avoir posé une question si futile. Mais peut-être valait-il mieux cela que de ne
rien dire. Elle veut entendre à nouveau le son de sa voix, pouvoir se convaincre qu'il est bel et bien là, à côté d'elle, réel.
« J'ai perdu connaissance peu de temps après toi, lance-t-il, âpre. J'étais en état de choc. Mais, comme tu le vois, au contraire de toi, j'ai échappé au turban.
- Comment va cet homme, celui qui est tombé ? demandant la jeune fille en portant une main au bandage
qui enveloppait sa tête.
- Mon père ? »
Le silence, quoique bref, semble s'éterniser. Sur le rebord de la fenêtre entrouverte, un moineau se pose.
« Il est dans le coma, reprend le garçon, plus doucement, ravalant la colère que lui inspire sa propre détresse.
- Ah...
- Maël. Et toi ? »
Julie apprécie son habilité à dépasser la gêne de la précédente question. Elle lui donne son prénom. Il le trouve joli. Pas autant que Maël, répond-elle, le regard vague. Elle se sait maladroite, mais qu'importe. Malgré les circonstances, il lui est si agréable de parler avec lui. Et puis, si elle a le pouvoir de lui permettre de penser un peu à autre chose, c'est bien assez pour elle.
Elle en est heureuse.
Seule subsiste une ombre sur son âme, l'étrange impression d'avoir croisé un regard au moment de perdre
pied dans la réalité. Un regard doré.
*
Le lendemain, Julie est autorisée à quitter l'hôpital. Ses parents sont venus la chercher, tous les
deux ensemble, pour une fois. Des cernes soulignent leur regard inquiet. Ils couvent leur fille des yeux, tandis qu'elle empoigne son sac et se dirige vers eux sur la petite allée de graviers qui crissent sous ses pas, devant le bâtiment. Ils ne lui ont pas rendu visite durant sa journée à l'hôpital. Ils ne supportent pas ce lieu. Quand elle était petite, Julie ne pouvait s'empêcher de penser que c'était un prétexte, et qu'ils ne l'aimaient pas. Maintenant, peu lui importe.
Une chose est certaine, elle reviendra. Car Maël sort à son tour, demain.
Il est huit heures, Julie attend, debout sur les marches de marbre blanc. Non loin, un oiseau chante. Elle s'est simplement vêtue d'une robe rouge et d'un manteau crème et blanc. Aujourd'hui est le premier jour du
printemps. Le vent frais soulève ses longs cheveux châtains, dépose un voile pastel sur ses pommettes et ses lèvres. Elle est belle.
Enfin, Maël apparait derrière la porte de verre, qu'il pousse. Personne d'autre ne l'attendait.
Julie le salue, propose de l'accompagner jusqu'à chez lui. Il accepte, tâchant de masquer sa tristesse.
« Tu reviendras, demain ? Pour voir ton père.
- Oui, je viendrai chaque jour avant les cours.
- Est-ce que... Enfin, si tu veux, je pourrais t'accompagner. »
Tout en marchant, il lève vers elle un regard surpris.
« Tu voudrais, vraiment ? »
Elle ne répond pas, mais son regard profond en dit plus long que n'importe quels mots. Maël est pris d'une sensation curieuse. C'est comme si elle devinait ce qu'il pense. Il sent s'alléger le poids de la solitude.
« D'accord. Ça me ferait vraiment plaisir. »
*
Julie, je suis seul. Terriblement seul.
Je sais que cela signifie que tu vas
mieux.
Mais je voudrais pouvoir sentir ta présence, encore.
Mon empire n'est rien sans toi, le royaume des âmes n'est que néant, et le chemin de lumière que j'ai tracé pour toi me semble s'évanouir doucement. J'étais là pour conduire tes pas après la vie, je m'aperçois que tu as fait demi-tour. Tu ne me rejoindras pas, n'est-ce pas ? Ou dans longtemps peut-être, si longtemps que tu ne seras plus la même. Si longtemps que je serai comme les autres, aigri par le néant. Et vide. Terriblement vide de sens et de pensées. Mon apparence aussi, celle que tu aurais tant aimé, se sera effilochée dans les brumes de l'absence.*
« Julie, je peux te réciter un poème ? »
La demande témoigne d'une telle tendresse que la jeune fille s'abstient de toute question. Maël s'approche. Julie est assise dans l'herbe, dos contre l'un des arbres du parc. Alors, il s'installe en tailleur devant elle. Les branches qui les surplombent sont couvertes de fleurs blanches au parfum sucré de miel, tout autour d'eux les papillons s'éveillent. On croirait entendre le battement souple de leurs ailes.
Quelques semaines se sont écoulées, déjà, depuis que Julie et Maël se sont rencontrés. Depuis, ils se voient chaque jour, le matin d'abord, puis le soir, ici-même, parmi les arbres.
La jeune fille ne manque pas de remarquer la soudaine timidité de son ami. Un éclair de lucidité traverse son esprit, et elle comprend ce qu'il s'apprête à faire. Elle hésite à le laisser continuer. Elle ne souhaite pas commettre d'erreur, qu'elle regretterait.
Un regard doré traverse ses souvenirs. De manière imperceptible, elle secoue la tête. Ce n'était qu'un rêve. Elle ne peut s'accrocher à des songes.
Alors, elle plante ses yeux dans ceux du garçon, et lui sourit. Il n'attendait que cela. Pour elle, il déploie ses ailes et s'envole, porté par la mélodie de mots qu'il prononce à voix basse, comme un secret. Presque en chantant.
« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches,
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux...
- Je ne t'avais pas dit aimer Verlaine, le taquine-t-elle, sincèrement surprise. Comment as-tu su ? »
Il ferme un instant les paupières, s'appliquant à maîtriser le tremblement de son corps. Son regard à elle, alerte, brille tandis qu'il prend sa main dans la sienne.
Leurs souffles se mêlent. Avec tendresse, ils s'embrassent.
Sur les yeux dorés, les paupières se referment.
Puis se rouvrent.
Malgré le silence paisible, le bonheur qu'exprime le visage de Maël, une ombre voile le regard de Julie. Le garçon ne manque pas de s'en apercevoir.
« J'ai peur de ces instants durant lesquels tu t'échappes, trop loin pour que je puisse te suivre », murmure-t-il.
Elle veut le rassurer, n'y parvient pas. Alors, elle se demande pourquoi elle ne peut tout simplement l'aimer, sans douter. Sans avoir l'impression de le trahir à chaque fois qu'elle pense à la voix qui l'a accompagnée, le jour où elle a vu le corps du père de Maël étendu sur le trottoir. Pourquoi elle ne peut chasser les ombres qui habitent son âme, aussi sombres que le regret, le remord et leur terrible allié, le doute.
Les nuages, d'un blanc parfait, s'étirent dans le ciel d'azur piqueté de mille points bruns, mille étourneaux. Les oiseaux guillerets tourbillonnent si vite que l'œil ne peut les suivre. Leurs gazouillis semblent tout à coup emplir tout l'espace, si puissants qu'ils en vrillent les tympans. En écho à leur vol, le vent se lève et balaye fougueusement les hautes branches. Les arbres ploient sous la bourrasque. Partout volètent des pétales arrachés aux fleurs nouvellement écloses.
Julie se lève.
Pour la première fois, elle n'invite pas Maël à se redresser à sa suite en lui tendant la main.
Elle se contente d'une vague excuse, le froid peut-être, ou la fatigue, qu'importe. Ils se reverront le lendemain, assure-t-elle. Il veut la retenir. Il cache si bien son trouble – sa tristesse ? – que Julie est prise de l'envie de pleurer. Elle n'a pas le droit de le blesser. Il ne lui appartient pas.
« Tu n'as pas besoin d'essayer de me suivre, Maël, assène-t-elle malgré tout, au prix d'un grand effort. Alors,
abstiens-toi de le faire. »
Un instant plus tard, elle disparait sur la petite allée de pierres blanches, l'ombre des grands arbres
effaçant peu à peu les contours de sa silhouette.
*
« Parle-moi. Parle-moi, s'il-te-plait. Je sais que tu existes. Je crois que... »
Debout au sommet de la montagne qui surplombe la ville, à deux pas du précipice, Julie tremble. Elle a un peu marché pour venir jusqu'ici, mais sa faiblesse n'est pas due à la fatigue, ni au froid.
Dans ses mains serrées, elle tient une plante, cueillie peu avant, sur le bord du chemin. De la ciguë. Assez pour que ce soit létal.
La jeune fille semble à bout de forces. Si ce ne sont ni la fatigue ni le froid qui la paralysent, ce ne peut être que la peur. Une peur immense, qui la dévore toute entière. Et pourtant, Julie ne recule pas. Car elle devine que la folie qu'elle va commettre est le prix à payer, le seul moyen de s'approcher de celui qui ne quitte plus ses pensées.
« Je crois que je t'aime », murmure-t-elle encore, comme à l'adresse du vent.
La jeune fille porte la fleur fragile à ses lèvres pâles. Avec application, elle entreprend de la mâcher. Devant elle, le gouffre immense paraît l'appeler, tout comme, au loin et en contrebas, la vallée du versant.
Son regard se porte sur l'horizon. Dans sa poche, son téléphone vibre. Elle n'esquisse pas le moindre geste.
Julie... L'interpellée sursaute.
« Où es-tu ? Je veux te voir. »
Tu ne le peux pas. Pas encore. Qu'as-tu fait ? Je sens que je deviens plus tangible à tes yeux, au fur et à mesure que ta vie te fuit... Assieds-toi, tu risques de chuter.« Qui es-tu ? »
Sa voix tremble. Finalement, elle s'assoit, les jambes en coton. Le violent poison commence à faire effet. Et, ce faisant, le ciel s'assombrit. Bientôt, la nuit sera tout à fait tombée.
L'endroit est vraiment magnifique, songe Julie, l'esprit embrumé. Absolument sublime, tandis que les derniers rayons de soleil, enflammés, baignent la crête des falaises.
Elle se reprend péniblement.
« Réponds, réponds-moi... S'il-te-plaît... »
Je suis celui qui te conduira au-delà de toute souffrance, par-delà la mort.
Je suis celui qui te protégera pour l'éternité, et plus encore...
Je suis celui qui n'existe que pour toi.
Celui qui t'aime plus que nul autre.« Je crois qu'en fait... Je ne savais pas... Que tu pouvais exister... »
Existé-je vraiment ?« Tu es là, je t'entends... Et je... »
Un spasme la plie en deux. Le souffle coupé, elle suffoque. Ses yeux semblent se voiler.
Puis, vient le noir. Brusque, inattendu. Trop rapide.
Dans le lointain, un cri éclate. Mais Julie ne peut pas l'entendre.
Plonge tes doigts dans ma crinière. Ne relâche pas cette étreinte.
Tu es si beau. Leste et souple. Tes griffes brillent comme des
joyaux.
Je ne suis autre que le reflet de celui que tu espérais.
J'avais deviné que tu serais ainsi. A mes yeux, sublime.
Suis-moi.Je ne peux pas. Tes pieds demeureraient-ils rivés à la terre ?... Qu'importe. En attendant, contemple-moi. Ce sera l'ultime fois.
Je ne crois pas.
Pourquoi ? Passeras-tu une seconde fois de vie à trépas ?
Je ne suis pas morte.
Ne désirais-tu cependant pas mourir ?
Toi, tu ne voulais pas que je meure. Et puis, tu sais, je ne le voulais pas non plus.
Pourquoi ce poison, alors ?
J'ai l'impression que tu es heureux. Tu rayonnes. Je n'ai jamais vu de lion aussi sublime que toi. C'est un cadeau suffisant. En quête de certitudes, je voulais te voir. Maintenant que je sais que tu existes, que tu es là à veiller, je crois que je peux continuer à vivre.
Je suis heureux. Tu vis encore. Et tu m'aimes. Où que tu ailles, sache que ton ange, ton ange dans la mort
veillera toujours sur toi. Ailleurs, quelque part, un jeune homme est saisi d'effroi, saisi d'une peur plus terrible encore que
celle qu'il avait ressentie devant le corps désarticulé de son père.
Mais cette fois-ci, il ne laisse pas la moindre larme naître au coin de ses yeux. Il sait ce qu'il a à faire, qu'importe la difficulté.
Il soulève le corps inanimé de la jeune fille, le serre contre lui, et se met à courir. Il manque trébucher sous
le poids. C'est sans importance. Il continue.
A défaut d'autre chose, il se rendra jusqu'au proche hôpital, là où son père s'est réveillé, le matin-même. Ce n'est pas loin.
Il la sauvera.
Je vais te laisser, maintenant.
D'accord. Je crois que tu n'es plus seule.
Non, je ne suis plus seule. Avec lui, je ne le serai plus jamais. Au revoir, Lion-Ange.
Adieu.