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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les dents du Couserans

Auteur Sujet: Les dents du Couserans  (Lu 1307 fois)

Hors ligne Docal

  • Aède
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Les dents du Couserans
« le: 10 Juin 2021 à 20:49:09 »
Connaissez-vous la terreur ?


Pas la simple peur, pas l'angoisse non plus. La terreur, la vraie. Celle qui tire son sel de la certitude qui l'accompagne. Cette certitude que l'évènement redouté vous est destiné et qu'il est trop tard pour le fuir.


Car si dans nos contrées civilisées ce sentiment s'est fort heureusement fait rare, il reste des endroits où il hante le quotidien. Perché dans les collines de l’Ariège, loin de toute forme de modernité, se trouve un hameau. Les quelques âmes qui le peuplent le connaissent sous le nom de "la Peiregade". Chacun a bien son idée sur la prononciation du "ei" central mais l'on préfère ne pas corriger son prochain dessus. Il faut en effet rester unis quoi qu'il arrive. Car voyez-vous, à la Peiregade, la terreur a trouvé une retraite où elle peut croître et prospérer. Loin des hôpitaux qui la chassent, loin des institutions qui la repoussent, loin du code de la route qui l'éloigne du quotidien et proche, ô si proche, de la bête, la terreur s'est découverte une nouvelle jeunesse en France.


On la sait tapie quelque part. Elle ne s'éloigne jamais trop du hameau. Tous, de Raymond, le papé qui l'a vu plus qu'à son tour, à Matilde trois ans dont elle hante les nuits, tous redoutent le monstre. La bête de Peiregade est crainte jusque dans le monde animal. Chats, chiens, renards, poules et hérissons, il n’en est pas un qui n’ai perdu un proche dans ses affreuses mâchoires. Alors on se terre dans les terriers, on chôme dans les chaumières et on s’amasse dans les mas en attendant qu’elle parte. Enfin la vie peut reprendre quand les derniers échos de son vacarme disparaissent au loin. On sort alors estimer les ravages. Des traces de griffes sur les murs ou véhicules aux infortunés qui n’ont pas su trouver refuge.

Mais la paix n’est que de courte durée. Bientôt on l’entend s’ébrouer à nouveau. Elle renâcle, fume, râle et gesticule avant de s’élancer dans un sursaut maladroit. Ceux qui ont la chance de ne pas entendre la cohue crachante et toussotante qui marque sa venue peuvent toujours sentir le vrombissement malsain qu’elle imprime dans le sol. Elle arrive au détour du chemin, s’arrête un instant pour humer dans l’air la peur qu’elle inspire et repart sous les jurons de son belluaire. Si l’on distingue les syllabes (ne vous attendez pas à des mots) c’est qu’il déjà trop tard. Et ce soir là Vidal eu le malheur d’entendre fort et clair.

« Crénon d’diou d’vil boudiu d’brodelacu d’la pompamarde avanche chaloperrrrrie ! »

Les crachats du maitre et du monstre se mêlaient en un chaos indistinct. La chose protestait. Vidal saisi cette chance et ses clefs… qu’il avait laissé dans sa voiture. Il était à présent seul sur son seuil sans moyen de rentrer. Son cœur qui manqua un battement ne se mit à courir qu’après ses jambes. Elles le firent sauter le muret du jardin de madame Carsut sans avoir une pensée pour ce que leur y réservait le teckel de cette dernière. Vidal salua l’initiative de ses membres inférieurs et suivi sans discuter alors que le vacarme se rapprochait. Une fois à l’abri, du moins autant qu’on l’était derrière un muret, il ne put résister à la curiosité. La fascination morbide était plus forte que la raison. Sous l’unique lampadaire du hameau, un jeune chat ne semblait pas avoir eu le mémo. Sans doute rôdait il pour la première fois en ces lieux en quête de quelque aventure nocturne. Vidal le vit se figer, le regard plein de terreur alors que crapahutait vers lui une mort innommable. Il trouva en un bond refuge aux cotés de Vidal mais décampa sans demander son reste. Les félins préfèrent une vie bien vécue à une curiosité assouvie, eux. C’est alors qu’un instant plus tard jailli l’horreur dans le disque de lumière.

Elle était d’un rouge passé qui tirait sur le rose, le même qui faisait le teint de son cavalier aviné. C’était du moins la couleur qu’elle affichait aux rares parties de sa masse qui n’étaient couvertes ni de crasse ni de rouille. Car si la bête ne vous emportait pas dans l’instant le tétanos eu tôt fait de vous régler votre compte. L’affreux hybride de tracteur et de fourgonnette cahotait dans la rue. On trouvait sur son pare buffle des traces bien plus vives que sa peinture. Derniers témoins de ceux qui n’avaient même pas eu le temps d’être pris dans des phares morts depuis longtemps. Un crissement d’acier, de ceux que les porte container se réservent habituellement, retentit à son passage. Une fois que le nuage de crasse qui la suivait avait pris assez de hauteur (il était trop dense pour se dissiper) Vidal put voir que le cri d’agonie métallique avait été poussé par son véhicule donc le flanc venait d’être éventré. Il laissa malgré lui échapper une inspiration d’horreur, erreur qu’il ne reconnut que trop tard alors que deux yeux injectés de rouge et de sang se braquaient sur lui.

« Saca fout’ d’voyeur d’marde qu’sai pas carer sin auto’d’fiot, j’te tomb d’sus j’trefais tin gueul. »

Malgré leur petit nombre, les quelques dents qui s’agitaient au milieu de sa fiole étaient animés d’assez de hargne pour vous sauter au cou sans l’aval de leur propriétaire. Mais bien vite il sorti du halo de lumière. Vidal resta là le temps que le concert de soupapes et de jurons s’estompe avant de se diriger vers son véhicule pour en désincarcérer ses clefs. Il l’avait échappé belle.
« Modifié: 11 Juin 2021 à 11:19:37 par Docal »

Hors ligne Delnatja

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Re : Les dents du Couserans
« Réponse #1 le: 11 Juin 2021 à 10:04:43 »
Bonjour, j'aime beaucoup ce texte.
Puis-je me permettre de relever une coquille ?
 "on se s’amasse dans les mas", je pense que le "se" est en trop.
Au fil de la lecture je me suis dit que la bête ne devait pas en être vraiment une mais c'est tellement bien amené.
Bonne journée. 
Michèle

Hors ligne Docal

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Re : Les dents du Couserans
« Réponse #2 le: 11 Juin 2021 à 11:19:18 »
Merci de ton retour.

En effet je vais corriger ça, merci.

Hors ligne Ocubrea

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Re : Les dents du Couserans
« Réponse #3 le: 13 Juin 2021 à 15:19:12 »
Bien le bonjour, Docal !

J'ai beaucoup aimé ton texte !

Tout d'abord, quelques petits commentaires au fil de ma lecture :
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Connaissez-vous la terreur ?


Pas la simple peur, pas l'angoisse non plus. La terreur, la vraie. Celle qui tire son sel de la certitude qui l'accompagne. Cette certitude que l'évènement redouté vous est destiné et qu'il est trop tard pour le fuir.
Très bonne entrée en matière.

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. Les quelques âmes qui le peuplent le connaissent sous le nom de "la Peiregade". Chacun a bien son idée sur la prononciation du "ei" central mais l'on préfère ne pas corriger son prochain dessus. Il faut en effet rester unis quoi qu'il arrive.
J'aime bien l'idée du "il faut rester unis" mais je trouve que ça aurait pu être tourné autrement, le "en effet" fait perdre de l'impact à la phrase en la rallongeant. Tu pourrais le supprimer, ou trouver une autre manière de le dire ("Il faut avant tout rester unis, quoi qu'il arrive... Le reste passe après" par exemple, ou autre truc du style).

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Loin des hôpitaux qui la chassent, loin des institutions qui la repoussent, loin du code de la route qui l'éloigne du quotidien et proche, ô si proche, de la bête, la terreur s'est découverte une nouvelle jeunesse en France.
La phrase est un peu alambiquée, je retirerais peut-être le "et proche, ô si proche, de la bête," pour plus de clarté.

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On la sait tapie quelque part.
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Alors on se terre dans les terriers, on chôme dans les chaumières et on s’amasse dans les mas en attendant qu’elle parte.
Il n'y a pas de transition entre le moment où la bête est tapie quelque part et celui où elle semble rôder : il faudrait le dire plus clairement (par exemple : "Alors, quand elle sort de sa tanière, on se terre dans les terriers, on chôme dans les chaumières et on s’amasse dans les mas en attendant qu’elle reparte."

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Des traces de griffes sur les murs ou véhicules aux infortunés qui n’ont pas su trouver refuge.
J'aurais mis une virgule après véhicules, pour mieux marquer le rythme dans ta phrase. Et par rapport aux infortunés, qui n'ont pas su trouver refuge, j'aurais bien aimé savoir de quoi tu parles, exactement : des animaux, des gens,...? Là, c'est un peu flou, je n'arrive pas à déterminer si je dois imaginer des cadavres éventrés dans les rues ou pas ;D

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Mais la paix n’est que de courte durée. Bientôt on l’entend s’ébrouer à nouveau. Elle renâcle, fume, râle et gesticule avant de s’élancer dans un sursaut maladroit. Ceux qui ont la chance de ne pas entendre la cohue crachante et toussotante qui marque sa venue peuvent toujours sentir le vrombissement malsain qu’elle imprime dans le sol.
J'aime beaucoup ce passage, qui marque vraiment le tournant entre le versant sérieux et horrifique de ton texte et le versant plus comique.

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Et ce soir là Vidal eu le malheur d’entendre fort et clair.
Cette phrase me semble mériter d'être mise à la ligne, voir de former un paragraphe à elle toute seule, isolée du reste, pour bien marquer que tu passes du "plantage de décor", au récit de l'action proprement dite.

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Vidal saisi cette chance et ses clefs… qu’il avait laissé dans sa voiture.
Ici, l'idée est bonne mais ça ne marche pas, tu nous dis qu'il saisit ses clefs puis juste après qu'il ne les saisit pas ("Vidal voulut saisir cette chance en même temps que ses clefs... mais il les avait laissées dans sa voiture" ?).

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Vidal salua l’initiative de ses membres inférieurs et suivi sans discuter alors que le vacarme se rapprochait.
"suivit"
Et il suivit quoi ? Ses membres inférieurs ? Dans ce cas, il faudrait préciser "les suivit"...

Citer
Il trouva en un bond refuge aux cotés de Vidal mais décampa sans demander son reste.
J'aurais mis "puis" à la place de "mais". Si tu veux garder le "mais", il faudrait expliquer un peu pourquoi ("mais, contrairement à lui, ne sembla pas se satisfaire de cet abri rudimentaire, et décampa..."). Du coup ça rallongerait trop les choses, je trouve.

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C’est alors qu’un instant plus tard jailli l’horreur dans le disque de lumière.
Même chose ici, cette phrase devrait être séparée du passage qui précède.

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Car si la bête ne vous emportait pas dans l’instant le tétanos eu tôt fait de vous régler votre compte.
Virgule après "instant" ?
Et " le tétanos eu tôt fait de vous régler votre compte" est un peu étrange, peut-être un truc du genre : "le tétanos se chargeait de finir la besogne à sa place" ?

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On trouvait sur son pare buffle des traces bien plus vives que sa peinture. Derniers témoins de ceux qui n’avaient même pas eu le temps d’être pris dans des phares morts depuis longtemps.
Replacer le premier point par un tiret, vu que les deux phrases sont très liées ?

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Une fois que le nuage de crasse qui la suivait avait pris assez de hauteur
"eut pris"

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deux yeux injectés de rouge et de sang se braquaient sur lui.
Des yeux injectés de rouge sont, par définition, injectés de sang ^^ Tu dis donc deux fois la même chose. Si tu veux, tu pourrais dire "deux yeux jaunis injectés de sang", par exemple (ça appuie l'idée que le conducteur est alcoolique).

Citer
Mais bien vite il sorti du halo de lumière.
"sortit".

De manière générale j'ai vraiment beaucoup aimé le début, que j'ai trouvé mieux maîtrisé que la suite, mais l'idée était chouette et ton texte m'a bien fait rire, dans l'ensemble. Tu as réussi à bien faire monter le suspense, et je ne m'attendais pas du tout à cette chute, donc je trouve ça très réussi de ce côté-là.

Voilà, c'est tout pour moi, à plus sur le forum ! ;D




"Il est plus facile de jouer au mikado avec des spaghettis crus qu'avec des spaghettis cuits.” - Philippe Geluck.

Hors ligne Docal

  • Aède
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Re : Les dents du Couserans
« Réponse #4 le: 13 Juin 2021 à 16:32:14 »
Merci beaucoup pour cette réponse détaillée. Je vais voir comment intégrer tout ça.

Pour le coup des yeux c'était voulu mais peut être mal amené. En les disant injectés de rouge et de sang je voulais parler du vin rouge justement tout en gardant une phrase qui se prend en deux temps avec le premier mot qui ne prend son sens qu'une fois le deuxième révélé.

En tout cas tu as su encadrer le plupart des passages qui m'ont fait caler à l'écriture.

 


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