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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.

Auteur Sujet: Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.  (Lu 2852 fois)

Hors ligne Lester

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Il y a un nostalgique imbécile dans tout littérateur. Un croquemort dont les mots sont des pelletées de terre sur le corps –encore- trop frais de nos souvenirs. Cela n’est pas mon cas. J’ai les pas riches, je n’en doute pas, mais cela ne m’appartient plus, cela n’est que derrière moi, engendrant à rebours une vie que mes yeux ne fixaient pas. J’ai perdu la mémoire, sans doute. Elle est, en mon esprit, jamais bonne qu’a faire défiler des diapositives, commentées parfois, avec ces visages, ces situations que je revois, mais en elle il n’y a jamais qu’une place. Il n’y a jamais qu’une place dans ma mémoire qui ressemble à un petit canot tout juste bon a transporter un par un les souvenirs jusqu’à la rive. Je ne l’explique pas.

Il me reste des bribes éparses. J’ai encore des petits bouts d’Anne en moi, qui me reviennent par l’écriture, des petits bouts que je m’agrafe méticuleusement au corps, formant un vêtement qui me tiendra chaud pour l’hiver. La pâte du souvenir est molle, malléable comme l’argile, ce qui puait hier émane demain de gentillesses. C’est un matériau précieux pour chaque homme. Chacun à son enfance plein les mains. Je ne sais pas, j’ai trop voyagé, sans doute. Je crois que j’étais habitué a tout laisser derrière moi, n’emportant que le strict nécessaire, délaissant le corps du vécu qui aurait pu former un plastron contre les mains nuisibles. J’ai trop suivi la courbe des tremblements de terre, qui allaient comme un baiser sorti d’un ventre, un long baiser porté à moi. Vêtissant les pôles de cent mille bleu de Klein.
Voyageur, j’en ai perdu la mémoire, sans doute.

Ma vie se résume à l’enchaînement et l’habitude. J’ai longtemps cru pouvoir isoler la forme remarquable de chaque objet, et l’insérer dans une structure, avec la place pour le peu de contingence – un froissement de dé, rien de plus – qu’exigeait mon obsession de la nécessité. J’ai eu l’esprit d’induction, c’est une belle prison. Aux barreaux brillants ou invisibles. Je crois, oui, que je me suis accroché aux gens comme l’enfant curieux qui tire sur le rideau, et là-haut la tringle tremble, et de trop tirer j’ai eu des rires, et des éboulis, j’ai eu des lassitudes et des non-dits, toute ma fatigue qui n’était que maladresse. J’ai aimé trop fort je crois, dans ma jeunesse, si fort que la déception qui me fut causée m’ôta l’envie de brûler encore.

Je porte sur ma langue mes vingt ans au goût de cendre. « Je raconte ma vie comme on fait les rêves au réveil ».


**


De ma jeunesse j’ai hérité ce visage tendre qui ne signifie plus rien. Avant, avant, je me souviens, j’étais joyeux oh, oui, et profondément doux, et gentil, avant, avant je ne m’habillais pas à contrecœur de toisons de cruautés. Avant, mon visage signifiait quelque chose, je le maquillais de grimaces, de mimiques, je fais ce que j’en voulais, ceci au moins était à moi. Maintenant il n’est plus que l’automne qui a couvert l’été et que couvrira l’hiver. Il ne se tordait pas, mon visage, pour avoir l’air plus vrai et pour me ressembler. Il est la chrysalide où se développe l’ironie, qui toujours me distance de ma vie, me rapproche de mes rêves.

Je ne l’aime déjà plus, mon visage.
Il va a chaque coin du monde semer les plaies qui l’écoutent. On y pose des baves sur le dos de ses liquides, et des heures tintées, tentées, où le souvenir prend l’incarnat pâle du mentir. A mentir, vrai, j’ai toujours été doué. Je croyais sincèrement que dans tout objet, il y a un écho de soi à aller chercher. J’avais faim, je me complus dans la futilité, par crainte que j’ai du vide, de ce trou béant que m’a laissé ma carence de mémoire. Je n’ai plus que des eschares que le temps ne cicatrisera pas,  il n’y agrafera  ni voiles ni mots doux, parce qu’on ne bouche pas un fossé avec une feuille morte.

Et pourtant il y avait ces heures où je me sentais bleu, lin, jaune, rouge, où je me sens parler avec un corps qui est le mien, sans doute. J’ai cru me rédimer dans l’amour, puis j’ai compris que ce n’était que buter avec plus d’ivresse contre les parois de ma coquille. Combien de filles, dont la voluptuosité ne me laissa que la peur d’un vide encore plus grand, quand toutes semblaient s’accommoder des petites mesquineries de l’amour. Je ne peux pas pleurer, si je ne peux plus aimer. Pourtant il y a quelques années encore, je m’en souviens, j’aurais mis ma vie entière dans la balance pour un regard, pour une étreinte ; j’aurais brisé l’équilibre. Peut-être que c’est a travers elles que j’ai essayé de construire ma mémoire que je sentais déjà s’échapper, tant je ne reconnaissais plus mon corps et les symptômes de mon corps, n’ayant sous la main aucun autre visage pour le rappeler à lui-même.
Je me suis trompé. Entre les hommes et les femmes, il n’y a pas d’équilibre.   Il n’y a pas de point fixe où s’arc-bouter, il n’y a rien à fixer, uniquement les flux incompatibles de deux matériaux à l’union improbable.


**


Je revois Anne demain. Je l’ai contactée par Jean, qui la voit encore, et que je n’ai plus vu depuis trois ans. Je crois que je n’ai jamais eu d’autre ami. Je distingue scrupuleusement l’amitié du compagnonnage d’ennui. Je suis sorti avec lui, hier soir, c’était étrange. J’avais l’impression d’avoir retrouvé mes seize ans. Dans l’alcool que nous buvions, je l’avait regardé et je lui avait dit « je t’aime, Jean, je n’ai jamais aimé que toi », comme ça, pour rire, et il a ris et j’ai ris aussi parce que c’est ridicule. Jean, mon vieil ami, mes amis s’en vont toujours ; ils se prennent tous pour des colombes. Il m’a demandé si ça allait, j’ai dit que oui, il m’a dit moi aussi, on a parlé d’avant, je n’avait rien à lui dire. Ces souvenirs ne me disaient rien. Nous nous sommes quittés, je savais déjà que je ne le reverrai plus, que je n’aurais plus jamais envie de le revoir.
   Lui et moi sommes des voyageurs. Nous avons le goût de l’infini, sans doute.

   Je revois Anne, demain. Je sais déjà que j’y égrainerai mes mensonges. Elle me rejoindra dans le lit et je lui dirais tout ce qu’on voudrait lui dire, tout ce que je ne penserais pas. Mes paroles dont elle s’enrobera  se détacheront demain, et tombant au sol elles sonneront faux comme des pièces d’étain.
   Je ne sais pas. Peut-être que je lui dirai :
« Je t’aime, je t’aime, je ne le répéterais jamais assez, même si c’est faux, même si ma seule ivresse est gagné contre le mensonge, qui m’arrache au sol pesant d’un cœur trop sec. J’ai aimé dans le mensonge, j’ai aimé parce que j’ai menti, j’ai menti parce que j’ai aimé. Je me suis construit des amours, Anne, et tu es mon plus bel édifice, je t’ai paré d’or, couverte de bijoux, je voyais, oh, ton corps, émanant de Printemps, ton beau corps froids et décharné et faible et tendre comme l’hiver qui se craquelle. Anne, on ne peut t’aimer qu’en avril, ou en mars. Je t’aime, je t’aime, et les phonèmes se brouillent et se confondent et mentent et hurlent parce que je les racle par la peau du dos et tout cela n’est qu’une bouillie de mensonges. Tu n’es jamais aussi belle que dans ce tourbier. C’est vrai, l’amour c’est amusant, mais je ne veux plus rire, sauf quand c’est drôle, jamais. »
Et elle fera silence.
Et imbécile, je me dirais, imbécile, de n’avoir su l’aimer.

**

Il n’y aura pas de demain. Il n’y aura pas de demain comme il n’y avait pas d’hier, et comme il n’y a pas d’aujourd’hui. Je ne connais ni de Jean, ni d’Anne. Ils n’existent pas. Ce sont des ombres fluettes que j’anime avec l’écriture, tant l’un et l’autre résument bien cet incapacité de l’amour et cette évaporation de l’amitié qui, toujours, me caractérisent. Sous la peau d’Anne il y a les vêtements de toutes les amantes que j’ai connues, sous ses baisers il y a mille lèvres, dans ses doigts milles étreintes. Je ne peux pas parler de ce que j’ai connu, parce que ce serait faux, ce serait grossier. Ce serait du voyeurisme. Je ne peux qu’imaginer ce qu’ils sont ces corps, et créer de nouveaux noms, de nouvelles situations, pour essayer de les aimer ainsi. Ceux que j’ai connus, il ne m’en reste plus que le nom, un signifiant inutile comme une valise vide. Ma mémoire ne m’appartient pas. Quand je rassemble mes souvenirs, quand je compare qui j’étais a celui que je suis, je ne vois pas de lien, cela n’est pas moi. J’ai l’impression de vivre dans le corps d’un autre, habitant son passé, habitant son corps comme un mauvais hôte, m’accaparant ses appétits. Et qui sait, quand il en aura finit avec ce corps, il ira ailleurs, peut-être ? Mais je ne sais pas si « je » parle avec la voix du corps, ou si je suis cet hôte qui se confesse dans un accès de honte, ou un autre encore ? Le soleil lèche mes pas, tapissés de bouts de moi-même, moi, le panier percé, moi la voix lente et inflexible, moi le corps, lourd, inutile, qui pleure sa mémoire, et qui dit : «  je me souviens ; j’étais chargé de paysages anciens, dont l’évocation bruisse à mes narines comme des embaumements fleuris. Il n’y avait peut-être ni miel, ni fleuves, ni pâtres blonds, ni sentiers verdis, mais je ne connais plus que le goût des larmes et du contraste comme une pierre si ronde et si sale, et si pleine dans ma bouche. Je connaissais les hommes et les maladies des hommes. Je ressentais, de temps à autre, l’ivresse d’être à la vie... » Je ferme ces guillemets comme on embrasse une fille.
 Je crois, que le corps est tout, qu’on est véritablement son corps, et que ce que l’on appelle esprit n’est qu’un organe très libre, très libre parce qu’il se croit tel quand il n’est qu’organe, fonction madame, je n’ai jamais vu plu libre qu’un esprit.
Vrai ; « J’ai un corps pour être aimé. »

Et je crois, maintenant, que je commence à comprendre ce qu’est l’écriture. Il y a un croquemort imbécile dans tout littérateur, mais dont les mains épousent sur le papier les courbes de la nécessité, il y a le besoin d’un chant, entier, qui n’est que vrai s’il n’y a pas de matière a douter, parce qu’il n’y a pas de matière a y réfléchir, ne pas se poser de questions. J’ai pêché par orgueil, à penser que je pourrais donner un corps a ce qui n’était pas de moi, à me complaire dans les mensonges. J’ai aimé écrire comme on aime les bijoux qui brillent ; avec l’âme d’une pie. C’est que j’ai froid, il me faut des parures, de l’afféterie, il me faut toujours briller.

J’ai pêché par orgueil. C’est a la fois le plus commun et le plus sale de tout les pêchés.




Hors ligne Lester

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #1 le: 23 Novembre 2010 à 19:41:07 »
Bien meilleure version :


Il y a un nostalgique imbécile dans tout littérateur. Un croquemort dont les mots sont des pelletées de terre sur le corps –encore- trop frais de nos souvenirs. Cela n’est pas mon cas. J’ai les pas riches, je n’en doute pas, mais cela ne m’appartient plus, cela n’est que derrière moi, engendrant une vie à rebours, que mes yeux ne fixaient pas. Elle est, en mon esprit, jamais bonne qu’a faire défiler des diapositives, commentées parfois, avec ces visages, ces situations que je revois, mais en elle il n’y a jamais qu’une place. Il n’y a jamais qu’une place dans ma mémoire qui ressemble à un petit canot tout juste bon a transporter un par un les souvenirs jusqu’à la rive. Je ne l’explique pas.

Il me reste des bribes éparses. J’ai encore des petits bouts d’Anne en moi, qui me reviennent par l’écriture, des petits bouts que je m’agrafe méticuleusement au corps, formant un vêtement qui me tiendra chaud pour l’hiver. La pâte du souvenir est molle, malléable comme l’argile, ce qui puait hier émane demain de gentillesses. C’est un matériau précieux pour chaque homme. Chacun à son enfance plein les mains. Je ne sais pas, j’ai trop voyagé, sans doute. Je crois que j’étais habitué a tout laisser derrière moi, n’emportant que le strict nécessaire, délaissant le corps du vécu qui aurait pu former un plastron contre les mains nuisibles. J’ai trop suivi la courbe des tremblements de terre, qui allaient comme un baiser sorti d’un ventre, un long baiser porté à moi. Vêtissant les pôles de cent mille bleu de Klein.
Ma vie se résume à l’enchaînement et l’habitude. J’ai longtemps cru pouvoir isoler la forme remarquable de chaque objet, et l’insérer dans une structure, avec la place pour le peu de contingence – un froissement de dé, rien de plus – qu’exigeait mon obsession de la nécessité. J’ai eu l’esprit d’induction, c’est une belle prison. Aux barreaux brillants ou invisibles. Je crois, oui, que je me suis accroché aux gens comme l’enfant curieux qui tire sur le rideau, et là-haut la tringle tremble, et de trop tirer j’ai eu des rires, et des éboulis, j’ai eu des lassitudes et des non-dits, toute ma fatigue qui n’était que maladresse. J’ai aimé trop fort je crois, dans ma jeunesse, si fort que la déception qui me fut causée m’ôta l’envie de brûler encore.

« Je porte sur ma langue mes vingt ans au goût de cendre. « Je raconte ma vie comme on fait les rêves au réveil ». »


**

De ma jeunesse j’ai hérité ce visage tendre qui ne signifie plus rien. Avant, avant, je me souviens, j’étais joyeux oh, oui, et profondément doux, et gentil, avant, avant je ne m’habillais pas à contrecœur de toisons de cruautés. Avant, mon visage signifiait quelque chose, je le maquillais de grimaces, de mimiques, je faisais ce que j’en voulais, ceci au moins était à moi. Il n’est plus que l’automne qui a couvert l’été et que couvrira l’hiver. Il ne se tordait pas, mon visage, pour avoir l’air plus vrai et pour me ressembler. Il est la chrysalide où se développe l’ironie qui toujours me distance de ma vie, me rapproche de mes rêves.
Je ne l’aime déjà plus, mon visage.
Il a 20 ans, et il a faim.
Quand il parle on l’écoute.
Et il y a dans ses yeux des incendies et des émeutes, des émeutes d’hommes qui veulent des femmes. Il y a, dans ses yeux, les nuits qui imitent l’orage quand c’est la veille des révolutions, avec ses deux foudres, ses deux grognements, qui surgissent quand se lèvent les barricades, que les pavés fusent et que la mitraille fait son nid dans la chair. Ces lacs calmes où voguent un bateau rond et clair –l’iris- s’agitent et j’en prend peur, car ils contiennent un désir, que je sais, que j’ai du mal à cacher. Ca et là, on s’effraie. Quel est ce jeune homme qui vous dévisage avec brutalité ? Les yeux de mon visage sont couleur d’oubli. Vierges à jamais, toujours puceaux, toujours désir premier renouvelé, plein de faim et de peur, qui s’aiguisent en haine sur la lame de mes appétits. Il y a un vide en eux, je le sais, quand ils se regardent dans le miroir, il voient ces traits que mon reflet compose, cette masse informe et floue, ce visage que rien ne peut fixer, ce visage sans objet qui me ronge. Je crois, moi, que mes yeux regardent des détails, toujours des détails, sans être capable de définir une moindre vue d’ensemble, un sentiment de soi-même, comme un anti-Narcisse aux yeux crevés, qui n’a pour seul image de lui que des bribes, il n’a que des bribes... Cela laisse un vide. Mon visage est couvert d’eschares que le temps ne cicatrisera pas. Il n’y agrafera ni voiles, ni caresses : on ne bouche pas un fossé avec une feuille morte.


**

On ne bouche pas un fossé avec une feuille morte, Anne, si tu marches aux revers du Temps, sur ces belles lèvres, si tu marches à rebours jusqu’à revenir à moi, a ma mémoire, quand je t’écris. Je t’en prie, mets toi a ton aise : fais-en un petit nid. Tu trouveras des liqueurs dans mes neurones et un coussin sous le cortex. Assieds-toi, enlève tes souliers et au reste, tu peux te mettre nue si tu veux. Fais comme chez toi, j’insiste. Fais comme chez toi. Ne bouge pas juste… ne bouge pas Anne quand tu me reviens.

Anne était folle des hommes, et d’autant plus folle qu’elle ne vivait que pour ça, comme une reine parmi ses mensonges, que pour leur arracher des je t’aime, même s’ils sonnaient laids, même s’ils sonnaient faux, des « je t’aime » envolés qu’elle maquillait à ses lèvres, pour les faire luire. Et je lui en ai donné aussi, comme tous les autres ; mais elle ne voudra pas me les rendre. Elle les garde jalousement, perché quelque part sur ces voix d’hommes, et vous les trouverez partout ces amants d’un soir, aux pas fugaces, aux paroles qui vont comme un voleur dans la clarté inquiète du mensonge. Je ne me souviens plus quels étaient nos rapports. Je ne comprenais pas bien les gestes qu’elle avait, l’inflexion de sa voix quand elle me voyait venir à elle, tant elle me semblait facile, prévisible.
D’Anne j’ai hérité, par habitude, de l’habit vulgaire de la psychologie.

Anne. Je devinais pourtant, sous ton corps, dans ta voix, la même matière originelle que moi, ce reflet étrange dont l’évocation me dégoûte. Toi et moi, nous sommes du même charnier. Nous avons cette peau qui dore au soleil et qui, à l’insomnie, se verdi comme la rouille. Nous avons ces grands yeux que rien ne peut fixer, ce regard toupie qui danse, nous avons, Anne, les mêmes réflexes, la même façon d’analyser, de réagir aux situations, nous partageons nos extases et nos étonnements. J’ai vu en toi un garant, un gardien sur les marches du Temple de ma mémoire, une boite de Pandore jamais entrouverte... Et pourtant… Un jour tu n’étais plus pareille, tu pesais, de plus en plus, peut-être que je n’avais pas voulu m’en rendre compte ; mais tu pesais comme un passé, dont j’étais pressé de me défaire. Chacune de tes paroles m’ennuyais. Ta vue m’énervais, profondément. Tout ce que j’avais aimé en toi était maintenant sujet de mes emportements. J’avais l’impression que tu me bouffais, Anne, et que de rester collé à toi, je ne pourrais jamais être autre que ce moi-même que tu reflétais, ce moi-même que j’ai haïs et que je pleure aujourd’hui.

Anne, tu sais, je n’ai pas l’impression de t’avoir vraiment connue. J’ai encore quelques petites bribes de toi, un flacon de parfum ici, une photo là, et après ? Rien, je les contemple étrangement, ces objets, ils ne veulent plus dire grand-chose, tu sais, ils me sont aussi familiers qu’à un conservateur qui s’appropriait les pièces de son musée. J’aurais peut-être du te construire une vitrine, brûler des encens... et puis ?

La voix, Anne, est une étoffe qui change selon l’interlocuteur de couleur, de matière. Je la sentais parfois s’échapper de moi dans dynamique de nécessité, recouvrant mon corps, se heurtant à ceux des autres pour les faire tinter. Parfois tu sonnais juste. J’ai cru me rédimer dans l’amour, Anne, puis j’ai compris que ce n’était que buter avec plus d’ivresse contre les parois de ma coquille. Combien de filles, dont la voluptuosité ne me laissa que la peur d’un vide encore plus grand, quand toutes semblaient s’accommoder des petites mesquineries de l’amour ? Je me suis fait alchimiste. J’ai étudié les flux incompatibles de la silice et du porphyre, de la serpentine et de l’ambre, de l’homme et de la femme. Je ne peux pas pleurer, si je ne peux plus aimer. Peut-être que c’est à travers toi que j’ai essayé de construire ma mémoire que je sentais s’échapper, déjà, dans un doux bruissement de sablier percé, tant je ne reconnaissais plus mon corps ni les symptômes de mon corps, n’ayant sous la main aucun visage ancien pour le rappeler à lui… Mais c’est trop tard, c’est trop tard, j’avais plongé la main dans ce que je croyais argile quand c’était sable qui s’échappe.

Depuis, toutes les amantes me sont une déception. Je m’énerve. Je n’y trouve ni réconfort, ni amour, ni bien-être. J’ai toujours tu sais, cette euphorie des premiers jours, quand je découvre de nouvelles lèvres… C’est vrai que tous les baisers se suffisent à eux-mêmes. Chacun sont des bastions qui se nouent et se répondent, et qu’un coup d’œil fait déplier comme une guirlande ou une fresque.

Mais passé cela, il n’y a plus rien, il n’y a plus que le reflet en mouvement d’un amour déjà mort, que ni moi ni ma mémoire ne pourront fixer.


**

Je revois Anne demain. Je l’ai contactée par Jean, qui la voit encore, et que je n’ai plus vu depuis trois ans. Je crois que je n’ai jamais eu d’autre ami. Je distingue scrupuleusement l’amitié du compagnonnage d’ennui. Je suis sorti avec lui, hier soir, c’était étrange. J’avais l’impression d’avoir retrouvé mes seize ans. Dans l’alcool que nous buvions, je l’avait regardé et je lui avait dit « tu m’as manqué, vraiment, tu m’as beaucoup manqué », comme ça, pour rire, et il a ri et j’ai ris aussi, parce que c’est ridicule. Jean, mon vieil ami, mes amis s’en vont toujours ; ils se prennent tous pour des colombes. Il m’a demandé si ça allait, j’ai dit que oui, il m’a dit moi aussi, on a parlé d’avant, je n’avait rien à lui dire. Nous nous sommes quittés, je savais déjà que je ne le reverrai plus, que je n’aurais plus jamais envie de le revoir.
Lui et moi sommes des voyageurs. Nous avons le goût de l’infini, sans doute.
Je revois Anne, demain. Je sais déjà que j’y égrainerai mes mensonges. Elle me rejoindra dans le lit et je lui dirais tout ce qu’on voudrait lui dire, tout ce que je ne penserais pas. Mes paroles dont elle s’enrobera se détacheront demain, et tombant au sol elles sonneront aussi faux que des pièces d’étain.
Je revois Anne demain, elle aura le goût du souffre et du bateau qui s’enfonce, s’enfonce, dans la mer qui dérobe ses pieds d’écume, elle aura des lèvres sous ses lèvres et son corps, s’affaissant sur le matelas, se chargera de printemps dans un bruit de baisers. Ses bras seront des branches pour les corneilles, et comme un pendu j’y accrocherai ma chevelure, mon cou, je banderais mes muscles jusqu'à n’être que pendu et pendu à elle, par-dessus son marais, défiant la gravité, et mes cheveux lâchés au sol effleureront son sable bruni comme un mensonge, et tendre, et mou, son sable spécieux et misérable et doux, l’incarnat chargé de toute la tromperie du souvenir.
Sous les voiles fugaces, O danseuse, j’embrasse les lèvres de tes pieds.


**

Il n’y aura pas de demain. Il n’y aura pas de demain comme il n’y avait pas d’hier, et comme il n’y a pas d’aujourd’hui. Je l’ai déjà dit, ma mémoire ne m’appartient pas. Je ne peux pas parler de ce que j’ai connu, parce que ce serait faux, ce serait grossier. Ce serait du voyeurisme. Je ne peux qu’imaginer ce qu’ils sont ces corps, et créer de nouveaux noms, de nouvelles situations, pour essayer de les aimer ainsi. Ceux que j’ai connus, il ne m’en reste plus que le nom, un signifiant inutile comme une valise vide. Ma mémoire ne m’appartient pas. Quand je rassemble mes souvenirs, quand je compare qui j’étais a celui que je suis, je ne vois pas de lien, cela n’est pas moi. J’ai l’impression de vivre dans le corps d’un autre, habitant son passé, habitant son corps comme un mauvais hôte, m’accaparant ses appétits. Et qui sait, quand il en aura finit avec ce corps, il ira ailleurs, peut-être ? J’ai dit « il »… Car, je crois, que le corps est tout, qu’on est véritablement son corps, et que ce que l’on appelle esprit n’est qu’un organe très libre, très libre parce qu’il se croit tel quand il n’est qu’organe, fonction madame, je n’ai jamais vu plus libre qu’un esprit.
« J’ai un corps pour être aimé. »
Je ferme ces guillemets comme on embrasse une fille.


**

Ce que j’appelle nécessité, c’est ce mouvement où l’obsession prend corps dans l’écriture, tant et si bien que l’écriture prend corps dans l’obsession. C’est un cercle sans fin. C’est la nourriture, la névrose, la nourriture de faim de pampre et de fruit qui toujours nous échappent. Comme Tantale, qui ne peut soulager ses appétits, l’écriture est le bras tendu loin du fleuve, mais ses doigts n’agrippent que du vide, ses doigts n’agrippent que du vide, il n’y a jamais une matière. Il n’y a jamais une matière dans ce mouvement par lequel la sensation de faim et le besoin d’y remédier se confondent.

Il y a un croquemort imbécile dans tout littérateur. Un croquemort dont les mains épousent sur le papier les courbes de la nécessité, il y a le besoin d’un chant, entier, qui n’est vrai que s’il n’y a pas de matière à douter, parce qu’il n’y a pas de matière à y réfléchir, (ne pas se poser de questions). J’ai pêché par orgueil, à penser que je pourrais donner un corps à ce qui n’était pas de/à moi, me complaisant dans mes mensonges. J’ai aimé écrire comme on aime les bijoux qui brillent ; avec l’âme d’une pie. C’est que j’ai si froid, il me faut des parures, de l’afféterie, il me faut toujours briller.


J’ai pêché par orgueil. C’est a la fois le plus commun et le plus sale de tout les pêchés.


**

Tout de même j’ai vécu, sans doute. Un peu, comme tous les hommes, à ma mesure d’homme, et pourtant il n’y a rien que j’explique comme ce vide, et cette crainte que j’ai du vide. Le jour se lève. Je regarde dehors, j’aurais presque le regard entier. Sous le drap d’ardoise, les petites miettes de l’amour, qui vivent à côté du corps endormi de la ville, ces hommes du matin, où vont-ils ? le long du rein ces grands boulevard, ils déambulent sans crainte. Ils sont droits et fiers : dans les étreintes les corps s’aiguisent, au bout d’une nuit ou d’un couteau.
Aujourd’hui comme tous les jours, le visage de mes yeux ont cette couleur, qui n’appartient qu’a eux, une couleur d’oubli. C’est une palette de naïveté et de crainte mêlée.
Aujourd'hui, je me réveille dans un corps auquel je dois m'habituer ; comme tous les jours je connais cette hygiène du corps et du muscle, cette découverte pudique de soi à soi-même. C'est ainsi que je suis... Mi étonné, mi amusé, presque gêné.
Aujourd'hui, le soleil se lève, comme tous les jours. Alors…

…ou bien je serais un sable que tes pieds soulèvent, voyageur, toujours en quête d’éternité, un sable bordant les chott illusoires et les oasis glacées, quand l’ombre fraîche se conserve dans les amphores à peau de platane;

…ou bien je me déferai de cette peau de verre qui me sépare du monde, et la faisant tomber à terre je la verrai rester, là, immobile, jonchée d’étoiles, comme un manteau stupide, comme un manteau stupide que la Terre ne voudra jamais porter ;

…ou bien je vomirais du sang entier qui couvrira les murs de ma chambre, pour faire danser les corps, les voix, les souvenirs, les clouant de mots un par un sur un lit de mémoire, incolore comme le sont l’oubli ou l’éternité.

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #2 le: 02 Décembre 2010 à 14:27:54 »
oula, page 2 sans aucun commentaire, je remédie à la chose !


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J’ai les pas riches,
je bloque un peu sur le sens et sur la formulation, pourquoi pas "un" ?

 
Citer
à un petit canot tout juste bon a transporter un par un les souvenirs jusqu’à la rive.
à

Citer
a ma mémoire, quand je t’écris.
à
Citer
Je t’en prie, mets toi a ton aise : fais-en un petit nid.

mets-toi


Citer
, se verdi comme la rouille.
verdit

 
Citer
J’aurais peut-être du te construire une vitrine, brûler des encens... et puis ?


Citer
quand je compare qui j’étais a celui que je suis, je ne vois pas de lien,
à

Citer

 C’est a la fois le plus commun et le plus sale de tout les pêchés.
à/ péché


Alors, j'ai pas trop trop aimé le début et les bouts où tu nous parles de la littérature, de l'écrivain en toi, du péché par orgueil. Par contre, j'ai beaucoup aimé la métaphore des bouts dont tu t'agrafes dans l'écriture, toute la partie sur Anne, que j'ai trouvé touchante, et aussi l'idée que les amis se prennent pour des colombes. Voilà j'ai bien aimé les images, la présence du texte et les impressions qui en ressortent. Belle lecture.
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #3 le: 02 Décembre 2010 à 17:08:45 »
sur le corps –encore- trop frais de nos souvenirs.
pas convaincue par le relief mis sur encore

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engendrant à rebours une vie que mes yeux ne fixaient pas.
j'aime bien à rebours mais les yeux qui fixent... je sais pas, je trouve ça un peu faible

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des petits bouts que je m’agrafe méticuleusement au corps, formant un vêtement qui me tiendra chaud pour l’hiver.
j'aime pas ton explication après la virgule : ça fait trop pragmatique, et ça enlève la violence des agrafes

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Vêtissant les pôles de cent mille bleu de Klein.
cool

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et des éboulis
:)

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A mentir, vrai, j’ai toujours été doué.
j'aime bien la forme

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mes amis s’en vont toujours ; ils se prennent tous pour des colombes
chouette image

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je n’avait rien à lui dire. Ces souvenirs ne me disaient rien.
dire *2

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moi, le panier percé, moi la voix lente et inflexible, moi le corps, lourd, inutile, qui pleure sa mémoire
le panier = super bien
le reste = super déjà lu

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J’ai aimé écrire comme on aime les bijoux qui brillent ; avec l’âme d’une pie.
:mrgreen:

Je suis un peu déçue par la fin :/ EDIT : j'ai lu celle de la V2... waow!! c'est bien mieux :D

J'adore ton titre. Mais le texte, un peu moins (la V1, hein)... Parce que je n'ai pas pu m'empêcher de comparer à tes autres textes et je l'ai trouvé beaucoup plus classique en un sens, et aussi beaucoup moins évocateur. Il y avait de très belles images mais elles sont un peu esseulées et perdent de leur éclat. C'était une lecture agréable, tu écris bien, mais pas aussi enthousiasmante que ce que tu nous as déjà présenté.

pehache

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #4 le: 05 Décembre 2010 à 20:23:34 »
Une écriture à mes yeux trop narcissique.
Mais je n'ai peut-être pas les yeux en face des trous. Faut voir.

Hors ligne Lester

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #5 le: 06 Décembre 2010 à 15:28:29 »
Oui c'est extrêmement narcissique. C'est d'ailleurs tout le problème, réussir à parler de soi (parce qu'on ne connait vraiment que soi) sans ennuyer les autres.

pehache

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Re : Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #6 le: 07 Décembre 2010 à 12:42:26 »
Oui c'est extrêmement narcissique. C'est d'ailleurs tout le problème, réussir à parler de soi (parce qu'on ne connait vraiment que soi) sans ennuyer les autres.

On peut aussi prétendre le contraire, après Montaigne. Le soleil et soi-même, il n'y a bien que cela qu'on ne puisse regarder en face.

Hors ligne Lester

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #7 le: 07 Décembre 2010 à 13:52:14 »
Oui, mais du soleil on voit partout la lumière, et de soi-même partout les... effets, je sais pas. (c'est une conception comme une autre).

pehache

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #8 le: 07 Décembre 2010 à 17:42:38 »
Quant à "parler de soi"...
Que nous soyons à nous même notre propre repas ne devrait pas nous pousser nécessairement vers l'étalage de notre bidoche.
Sans mouvement vers l'altérité, on crève, c'est d'ailleurs l'un des sens du mythe de Narcisse.
Et puis parler de soi... L'idée même de parler de moi m'ennuie déjà par avance, alors, tu comprends...

Hors ligne Lester

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #9 le: 07 Décembre 2010 à 17:47:28 »
Je sais bien, je sais bien. Il y a une différence entre le "je" qui allant vers l'altérité permet à tout les "je" de se substituer à lui, et le "je" autiste. C'est le gros problème de ce texte, de mes textes en général.

Hors ligne Kathya

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Re : Voyageurs - Chant du cygne - Aragon - Bisous - R.M. Rilke - Stop.
« Réponse #10 le: 06 Mars 2011 à 20:41:22 »
A la lumière de tes autres textes, je trouve celui-ci plus abouti dans le sens où il se suffit à lui-même. Il se défend pas si mal du ton moralisateur que je trouve souvent à ce genre d'écrit, où le narrateur exclue l'histoire du texte. Il y a beaucoup d'images que j'ai apprécié, notamment sur le parallèle entre la mémoire et les récits de rêve, les mensonges...

Pour le reste, je n'ai pas le courage au débat sur l'écriture et le "je", sans être dépourvu d'opinion sur le sujet, j'ai délaissé les ornières des dissertations littéraires derrière moi pour n'y jamais revenir sinon par inadvertance. ^^

J'ai bien aimé. ^^
"Je suis la serveuse du bar Chez Régis ! Ou un leprechaun maléfique barrant l'entrée d'un escalier imaginaire..."

Et puis la Nuit seule.
Et rien d'autre, et plus rien de plus.

Avant l'hiver, Léa Silhol

 


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