Bon, j'avais envie de faire vivre un peu Sylvain alors j'ai commencé un truc.
A voir si je poursuis

– Papa, j’ai faim.
J’ouvre les yeux et tourne la tête vers la droite. Les rideaux épais bloquent une grande partie de la lumière du soleil mais je distingue toutefois la silhouette de ma fille. Je me frotte les yeux et vérifie l’heure sur le radio-réveil. Huit heures, je ne m’en sors pas si mal. J’étends mon bras.
– Viens faire câlin ma puce.
Gaëlle grimpe dans le lit et vient caler sa petite tête dans le creux de mon épaule. Je dépose un baiser dans ses cheveux emmêlés.
Elle reste là sans bouger et sans parler, ce qui n’est absolument pas normal. Je devrais être heureux d’avoir un peu de répit mais ça m’intrigue.
– Qu’est-ce qu’il y a ma choupinette ?
Elle soupire mais reste silencieuse.
– Gaëlle ? Il y a un problème ?
Elle se redresse un peu puis me regarde.
– Pourquoi tu dors tout seul ?
Alors là, je ne m’y attendais pas. Du coup, je négocie très mal ma réponse.
– Ben, parce qu’avec maman on est séparés.
Elle secoue la tête.
– Je sais. Mais maman, elle dort avec Régis maintenant. Alors pourquoi toi, tu dors tout seul ?
– Euh… je… T’as pas faim ?
Elle se lève à toute vitesse.
– Oh si… Je suis affamée.
Je souris. Ça me fait toujours drôle d’entendre ces expressions dans la bouche de ma petite fille de neuf ans.
– Alors, va faire pipi. Je me lève.
Elle se carapate dans le couloir et fait un boucan d’enfer. Je grimace. Si elle réveille sa sœur, ça va être soupe à la grimace toute la journée. Pendant que les chutes du Niagara rejoignent les égouts, j’ouvre les rideaux, la fenêtre puis les volets. Le soleil me pique les yeux. Je me force à les garder ouverts et constate que le ciel est d’un bleu limpide. La journée va être belle.
Je m’étends et respire à pleins poumons l’air pas du tout pur de la ville. Il faut qu’on sorte de là.
Abattant des toilettes qui dégringole, chasse d’eau… Oh là là, j’entends déjà Cannelle bougonner.
Gaëlle me rejoint devant la fenêtre ouverte.
– Ça y est papa. On va manger ?
– Tu as lavé tes mains ?
– Oui. Tiens, sens.
Je m’accroupis et respire l’odeur d’amande.
– Très bien. Mais tu crois pas que tu as fait un peu trop de bruit ? Tu as dû réveiller ta sœur.
Elle lève son petit air mutin vers moi.
– J’ai fait exprès.
– Ben pourquoi ?
– Si on l’attend, on va partir trop tard.
Je souris et pince son petit nez.
– T’es une sacrée coquine toi. Allez, petit ogre, à table.
Alors qu’elle s’installe, je sors sa tasse licorne et la bouteille de lait. Je me bats quelques secondes avec l’opercule puis remplis sa tasse avant de l’enfourner dans le micro-ondes.
Alors que je verse la cuillère de chocolat en poudre dans le lait chaud, la porte de la cuisine s’ouvre. Un zombie chevelu passe devant moi et va s’asseoir en bout de table.
– Bonjour ma puce.
Pas de réponse.
– Ça va ?
– T’as entendu le boucan qu’elle a fait ? J’suis sûre qu’elle a fait exprès.
Je regarde ma petite et lui fais signe de ne pas répondre.
– Mais non ma chérie.
Je viens près d’elle et la prends quelques secondes dans mes bras.
– Elle est bruyante c’est tout, c’est sa nature.
Quelques borborygmes sortent de la bouche de mon aînée. Je la laisse tranquille. C’est la meilleure chose à faire dans cette situation.
J’allume la cafetière et regarde mes deux trésors. Le petit-déjeuner à trois n’est pas pour me déplaire. Déjà que je ne les ai qu’un week-end sur deux…
Cannelle mange en silence tout en scrutant son téléphone portable et Gaëlle parle, parle. Je dois avouer ne pas tout écouter de ses explications sur les Pokémon machin et bidule.
– Papa ?
Je redresse le nez de ma tartine de pain grillé.
– Mmm ?
– Tu m’as pas dit pourquoi tu n’as pas de nouvelle amoureuse.
Merde, elle n’a pas oublié. Cannelle se met à ricaner.
– Pourquoi tu rigoles ?
Ça y est, la joute entre les deux filles va reprendre.
– Parce que papa n’aura pas de nouvelle amoureuse comme tu dis.
– Ah oui ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que t’en sais ?
Holà, cette discussion part sur une pente savonneuse. Je tente d’intervenir.
– Cannelle…
– Parce que je le sais, c’est tout.
– Et tu sais quoi d’abord ?
– Ça suffit.
– Je sais que papa ne se mettra pas avec une femme.
– Et pourquoi, hein ?
– Les filles !
Je frappe du poing sur la table.
– Parce que papa est pédé. C’est tout.
Le regard de Cannelle croise le mien. Je crois qu’elle a compris sa bourde. Je lâche ma tartine et pars vers la salle de bains.
– Papa… Pardon…
– Ça veut dire quoi pédé ?
Je ferme la porte derrière moi et regarde mon reflet dans le miroir. Ma barbe de trois jours me mange le visage. Je ferme quelques instants les yeux. Je n’avais pas pensé à Paul depuis un moment.
On frappe à la porte.
– Papa ? Papa ? Ça va ? Je suis désolée.
J’attrape mon moignon dans ma main droite quelques instants, ravale un sanglot puis ouvre la porte.
Cannelle se jette dans mes bras et m’enlace.
– Papa. Je suis désolée. Je voulais pas.
Je caresse ses cheveux et son dos.
– Je sais ma puce. Mais c’est peut-être mieux comme ça.
Elle lève son regard humide vers moi.
– Pourquoi ?
– Je crois qu’il est temps que ta sœur sache la vérité.
D’après la tête que fait Gaëlle, je ne suis pas sûr qu’elle ait tout compris. Cannelle a été d’une aide précieuse sur ce coup-là mais ça n’a peut-être pas suffit.
– Qu’est-ce que tu en penses ? Tu as des questions ?
– Hein ?
Elle semble sortir tout droit d’un rêve.
– Tu as des questions ?
– Sur quoi ?
Cannelle soupire.
– Sur ce que papa vient de t’expliquer, banane !
– J’suis pas une banane !
– Non, c’est bon, ça suffit, on se calme là. Bon, Gaëlle, est-ce que tu as des questions ?
– Non.
– Ah. Tu as tout compris ?
– Tu préfères les garçons aux filles et si tu as une amoureuse un jour, ce sera un amoureux.
– OK. Très bien.
– Et tu es pédé.
– Euh, non, je t’ai bien dit que c’est un très vilain mot.
– Mais Cannelle l’a dit.
– Oui, mais elle n’aurait pas dû.
Je me tourne vers ma grande.
– N’est-ce pas Cannelle ?
– Oui papa. Désolée.
– On dit plutôt homosexuel ou gay.
– Gai ? Comme un pinson ?
Je souris.
– Non. Gay avec un y comme un garçon qui aime les garçons.
– Ah. Et vous dormirez ensemble ?
Cannelle lève les yeux au ciel.
– Oui.
Elle semble partir dans une intense réflexion puis me regarde en fronçant les sourcils.
– Bon, on part quand au zoo ?
J’éclate de rire. Ma fille est tout bonnement incroyable.