Bonjour à tous,
Parcque cela faisait longtemps que je n'avais pas posté ici (dans la section textes courts), parcque je viens de finir ce petit texte commencé en atelier d'éciture ce matin (le sujet était : utiliser la tension narrative - suspens, surprise, ... - pour écrire un récit) et parcque j'ai une envie folle de le partager.
Comme il est tout frais, vous gênez pas, je suis ouverte à tous les remaniements.
Bonne lecture
PS : Tout est vrai, rien d'inventé sauf peut-être la chute.
Fin de vacances
C’est arrivé le dernier jour des vacances ou plutôt la dernière nuit. Comme par hasard. On devait partir le lendemain, faire la route de jour malgré la chaleur annoncée. Je préférai cela à la fatigue de la nuit. Et puis la location courrait jusqu’à 10h00 alors…
Les bagages étaient bouclés. Enfin presque … Quelques affaires de toilette trainaient ici et là, un maillot séchait encore sur l’étendoir, dans l’évier la vaisselle attendait sagement d’être lavée. J’ai pensé au chat aussi. Je l’ai surveillé toute la soirée. Par acquis de conscience car depuis le début de notre séjour, il n’était pas sorti une seule fois. Avant de me coucher, je l’ai vu se faufiler dans la chambre de Jeanne, sous son lit. Tout aurait dû bien se passer.
Le matin, je me suis levé la première. J’ai fait la vaisselle. Dans la salle de bain, j’ai ramassé le maillot enfin sec. Au-dessus de la baignoire, j’ai fermé la fenêtre restée ouverte. J’ai fermé aussi les dernières valises. J’ai chargé la voiture. Aucun bruit ne venait de la chambre à côté de la mienne.
A 9h30, 40 peut-être, j’ai réveillé Jeanne. Elle est passée en vitesse à la douche et a déjeuné un reste de compote de pommes et trois galettes bretonnes, avant de défaire ses draps.
— Tant que tu es dans ta chambre, ramène moi Peanuts. Il est sous ton lit.
Peanuts, c’est le chat.
La seconde d’après, Jeanne était là sur le palier devant sa chambre, les bras chargés de ses draps sales qui formaient un ballot difforme.
— Bah non, il y est pas.
Mon sang n’a fait qu’un tour.
— Comment ça ?
On partait dans dix minutes et c’est maintenant que le chat a choisi de disparaitre ?
C’est alors que je me suis souvenue de la fenêtre de la salle de bain, celle que j’avais fermé après ma douche. Cette petite ouverture qui au milieu de la nuit amenait la fraicheur et les bruits de la campagne jusqu’à nos chambres, jusque sous nos lits… La fenêtre de la salle de bain, pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ?
Maintenant, à 10 heures moins dix, que faire ?
C’est ce moment que la responsable du camp a choisi pour sonner à notre porte.
J’ai fait comme si de rien n’était, comme si tout allait bien. L’instant d’après, j’étais avec Jeanne sur le parking, la porte du bungalow vide fermée à clé, la voiture chargée à bloc, la caisse du chat sur la plage arrière, sans le chat.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? me demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, répondis-je, dans un aveu de faiblesse.
Le poids qui pesait sur mes épaules était bien plus lourd que les valises que j’avais chargé dans le coffre.
— Je ne sais pas, répétais-je.
Il fallait me ressaisir, tenter quelque chose, n’importe quoi, ne pas rester sur ce parking, les bras ballants à attendre quelque miracle, que le matou revienne…
Mais le matou revient, le jour suivant
Le matou revient, il est toujours vivant…
Cette chanson, j’ai toujours trouvé qu’elle sonnait faux. En CM2, quand le maitre nous l’avait fait chanter au spectacle de fin d’année, j’avais articulé les paroles sans émettre aucun son. Il était toujours vivant, sur ce point je n’avais pas de doute. Quant au fait qu’il revienne… en dandinant son train arrière au rythme de la chanson… comme Thomson, je n’y comptais pas. Thomson, c’est celui qui veut se débarrasser de son vieux chat gris dans la chanson. Sauf que moi, je ne voulais pas me débarrasser de Peanuts. Rentrer sans lui ne faisait pas partie de mes prévisions. Intérieurement, je bouillais, j’échauffais toutes sortes de plan, partir à sa recherche maintenant, tout de suite ou au contraire, lézarder au bord de la piscine en attendant le soir, son heure préférée, ou même carrément le jour suivant comme le dit la chanson, dormir dans la voiture ou réserver une chambre d’hôtel pour la nuit au cas où. Je cherchais une solution, n’importe laquelle, pourvu qu’elle fût bonne. Jeanne, à coté de moi, semblait anormalement calme. Elle me dira plus tard, qu’elle était sure qu’il reviendrait. Bah voyons !
Je finis par dire :
— Il ne doit pas être loin, on a qu’à aller dans le champ derrière le bungalow. Je suis sûre qu’il s’y cache pour dormir.
Sûre ? Mon œil !
— D’accord, me répondit- elle, docile.
C’était un carré de vigne qui s’étendait à flanc de colline, face au bungalow que nous avions occupé pendant deux semaines. Il n’était séparé du camp que par un mince grillage et une route de campagne. Une de ces toutes petites routes sinueuses qui se perdent dans la garrigue.
Nous l’avons parcouru pendant presque deux heures et appelant :
— Peanuts …
— Peanuts …
Pour quoi ? Pour rien ! Que dalle ! Pas une cacahouète !
Sous le soleil au zénith, nous nous sommes avouées vaincues. Il fallait se rendre à l’évidence, ces appels malgré la conviction que nous y mettions ne servaient à rien. Ils resonnaient dans le vide alors que là, quelque part, derrière ces broussailles, dissimulé entre les plants de vigne, il était là, à se chauffer au soleil, à se prélasser tandis que j’étais rongée par l’inquiétude et l’impatience. Peut être même que de sa cachette, il nous observait.
— On a qu’à aller faire un tour, se promener et on reviendra ce soir, à l’heure où il mange ou bien quand la nuit sera tombée, il n’y aura plus de bruit, il aura moins peur et il reviendra.
En disant cette phrase que je me suis souvenue, qu’au mois d’aout la nuit tombe après 21 heures, et je l’ai aussitôt regretté.
Nous avons choisi une rando que nous n’avions pas eu le temps de faire pendant ces deux semaines. J’ai déprogrammé le gps et nous sommes parties. Nous avons découvert un chouette endroit, une forêt insolite avec des arbres tordus et des rochers majestueux qui formaient d’étranges sculptures qui se détachaient sur le ciel bleu. L’une d’entre elles étaient spécialement magnifique, en l’observant sous un certain angle, on y voyait deux ours dressés sur leurs pattes arrières qui semblaient se saluer. J’ai adoré ce lieu, magique et habité d’une grande sérénité. L’espace de quelques heures j’ai oublié la fin des vacances, la route du retour qui m’attendait et la caisse du chat, vide. La journée s’est écoulée mollement, dans un rythme qui sied bien à la fin du mois d’aout. J’évitais de trop parler, d’aborder ce qui pourrait nous contrarier. Vers Dix-neuf heures, nous nous sommes retrouvées au bord de la piscine, à profiter des derniers rayons de soleil, ceux qui rasent la surface des choses avant de disparaitre hypocritement. Jeanne a re mouillé le maillot que j’avais décroché le matin même. Elle voulait jouer, m’a éclaboussé. J’ai râlé. Je n’avais pas le cœur à ça. Et si tout à l’heure, contrairement à ce que dit la chanson, le chat ne revenait pas ? Qu’est ce que je lui dirais ? A quel moment, il faudrait se décider à partir sans lui ? Quel serait le point de non-retour ? Devant ma mine contrite, elle s’est affalée comme moi sur le transat, à regarder les minutes passer, indolentes, d’un pas chaloupé…
Chat-loupé. Au contraire de la nuit, le mot tombait, on ne peut plus juste.
J’ai tenté :
— On pourrait y retourner maintenant ?
Jeanne a fait une moue boudeuse :
— Je crois pas. Tant qu’il fait jour, ça ne sert à rien.
Attendons alors, ais-je pensé. Attendons que la nuit tombe.
Vingt heures, nous nous retrouvons, malgré mon appétit coupé, à la pizzeria du camping. Je n’en peux plus d’attendre. J’ai l’estomac noué, la mâchoire crispée. J’ai beau macher, macher, ça ne passe pas, les minutes pas plus que la pizza. J’ai payé l’addition. La nuit est enfin tombée.
Ce qui s’est passé ensuite tient du rocambolesque.
Pour raisons de sécurité, la nuit, la porte qui donne sur la petite route de campagne, celle qui longe le plan de vigne derrière notre ancien bungalow est fermée. Nous avons tenté de l’escalader mais elle était trop haute. Jeanne voulait que je lui fasse la courte échelle, mais j’ai refusé. C’était dangereux. Je cherchais à la convaincre quand j’ai vu dans le grillage un trou. Il fallait pour l’atteindre descendre eu fond d’une petite ravine, se laisser glisser entre des pierres qui roulent sans se tordre une cheville, mais une fois en bas le trou était assez grand pour me laisser passer sans que j’ai à me contorsionner.
De l’autre coté du grillage, nous avons fait quelques pas sur la petite route. Il faisait nuit noire maintenant et aucun lampadaire ne venait maintenant éclairer les alentours. On ne distinguait rien, absolument rien. Je me suis dit alors que le chat pourrait passer tout près de nous sans qu’on le voie car la nuit tous les chats sont gris. Et pourtant, il a suffi que l’on fasse que quelques pas dans la nuit, que Jeanne murmure une seule fois « Peanuts », pour que j’entende son grelot. Car il avait un grelot et dire que je l’avais oublié.
— Attrape-le, ai-je chuchoté. Attrape-le.
Elle lui a sauté dessus, comme les chats sautent sur les souris, d’un petit saut habile et silencieux. Elle l’a coincé sous son bras. Il se débattait. Pas du genre à se laisser faire, l’animal.
— Tu vas y arriver ? j’ai demandé.
A refaire le chemin en sens inverse, à repasser par le trou du grillage, à remonter la ravine, à retraverser le parking, à retourner jusqu’à la voiture, tu vas y arriver ?
— Je crois pas.
— Moi non plus. Je vais chercher la caisse. Pose-le par terre et tiens le bien.
Au pas de course, j’ai refait le chemin en sens inverse, je suis passé par le trou du grillage, j’ai remonté la ravine, j’ai couru jusqu’à la voiture, j’ai pris la caisse, j’ai couru jusqu’à la ravine, je suis tombée, la caisse aussi, elle s’est cassée, j’ai ramassé les deux morceaux de la caisse, je suis repassée par le trou du grillage, un fil de fer ma griffé la cuisse, un autre s’est coincé dans mon tee-shirt, j’ai pesté, j’ai couru jusqu’à Jeanne.
Dans le noir, je n’ai pas vu tout de suite que Peanuts lui avait échappé.
— Il s’est enfuit, a-t-elle murmuré.
J’ai pensé me fâcher, lui crier dessus d’un air rageur « Tu n’aurais pas pu faire attention, Bon sang ! ». Je me suis retenue.
Qu’il s’échappe si près du but, c’était vraiment pas de chance. J’étais désespérée. Je me suis assis sur la caisse (elle était déjà cassée de toute façon) et la tête entre les jambes, j’ai soupiré un grand coup.
Mais le matou revient, le jour suivant
Le matou revient, il est toujours vivant…
Et on a de nouveau entendu le grelot tinter. Au début, c’était lointain, discret. J’y croyais pas. A tous les coups, c’était mon imagination qui me jouait des tours. Cette scène était pire que celle d’un dessin animé de Tex Avery. Il se moquait de nous, nous narguait. Non, il se rapprochait. Alors tout a recommencé : Jeanne a sauté, a coincé l’animal sous son bras, on l’a poussé de force dans sa caisse et on a tenté de fermer la porte. La porte de la caisse, ce qui, justement avait cassé lors de la chute dans la ravine. Je n’y arrivais pas. J’y voyais rien. Je jurais entre mes dents. Le chat miaulait, passait ses griffes entre les barreaux, tentait de se débattre. C’est alors que j’étais à califourchon sur la caisse du chat, à maudire la nuit noire, qu’une voiture a déboulé sur cette petite route de campagne, nous a éclairé de ses pleins phares. J’ai, alors, vu le bitoniau cassé qui gênait la fermeture de la porte. Je l’ai retiré et ai fermé la porte. La voiture a ralenti, s’est arrêté à notre hauteur, le conducteur nous a dévisagé. Je me suis redressé.
— Avance, regarde devant toi, j’ai dit à Jeanne pour qu’elle ignore le conducteur.
Puis, tout d’un coup, la voiture est repartie comme une bombe dans la nuit. Il ne nous restait plus qu’à rejoindre le trou dans le grillage et remonter la ravine. J’étais soulagée.
Quand vers 22 heures, le chat fut enfin dans sa caisse, la caisse dans la voiture, et que je claquais la porte derrière moi, je m’exclamai :
— Eh bien, quelle aventure ! C’était moins une qu’on rentre sans le chat.
Et Jeanne, de me dévisager de ses yeux ronds :
— Hein ? Mais non ! T’aurais pas fait ça !
Du trajet qui a suivi, des caprices du gps dans la nuit, des routes sinueuses et mal éclairées, d’un sens interdit incongru au milieu d’une départementale, du panneau interdit aux caravanes (je savais même pas que ça existait les panneaux interdits aux caravanes), de ma compréhension soudaine de la présence de ce panneau, de ma peur qu’un animal déboule dans mes phares, de mes yeux qui piquaient, de ma mâchoire qui se décrochait, des caprices de ma carte bleue au péage, je ne dirais rien. Rien.
Lorsque le lundi suivant, je racontais toute cette histoire à François, il commenta sur son ton philosophique habituel :
— C’est quand les ennuis commencent qu’on sait que les vacances sont finies.