La météo était déchaînée en ce vendredi 13 septembre 2013 sur la baie de Biscayne. C’est une lagune de 56 km de long et 13 km de large, située sur la côte atlantique de la Floride du Sud attenante à la grande ville de Miami. Toute la ville de Miami se barricadait contre l’arrivée de l’ouragan Denise, qui devait s’abattre sur la côte dans un peu plus de cinquante six heures. Je me rendais sur le lieu d’un triple homicide. Mes collègues et moi avions à peine vingt quatre heures pour geler la scène de crime et relever le maximum d’indices. Selon les informations du central, le lieu du crime serait probablement balayé par l’ouragan. Bien que nous étions sur un navire à grande vitesse, affrété pour l’occasion, on avait l’impression d’avancer à la vitesse d’un escargot sur des montagnes russes. J’en avais l’estomac noué. C’était ma première scène de crime avec autant de morts et d’une violence inouïe.
Le bateau ralentissait et je me réjouissais de pouvoir enfin mettre pied à terre.
Je suis photographe forensique, rattaché auprès de la police de l’État de Floride. Pendant que le bateau manœuvrait son approche au ponton d'amarrage, je vérifiais encore une fois que j’avais tout mon matériel. Dans la première caisse, je contrôlais mon appareil photo Nikon D500 Reflex avec différents objectifs pour varier les prises de plans. J’ouvris la deuxième caisse pour vérifier que le trépied était bien là avec différents filtres de couleurs. Filtre ultraviolet pour les empreintes digitales, violet pour les traces de sang...
Pendant ce temps, mes autres collègues sur le bateau, le médecin légiste, le spécialiste en traces de sang et l’expert en balistique, vérifiaient une dernière fois leur matériel. Au moment où le moteur cessa de tourner, je pris mes caisses avec moi pour les emmener sur le pont afin de gagner un peu de temps.
Il n’arrêtait pas de pleuvoir depuis notre départ du commissariat central. J’étais sur le pont prêt à descendre à terre, lorsque je vis dans les nuages comme un visage apeuré quand le ciel tonna. Le vent qui venait du sud nous lançait de grosses cordes de pluie à la figure. On aurait dit que la nature voulait nettoyer l’évènement tragique qui s’était produit ici. Je humais l’air avec nervosité et mes poils se hérissaient au fur et à mesure que je me rapprochais de la scène de crime, qui se trouvait à quelques mètres du ponton. Des policiers grouillaient de partout comme une fourmilière en pleine activité. La scène de crime était la maison secondaire d’un sénateur de l’État. Celle-ci avait été gelée voici tout juste deux heures. Une patrouille dépêchée sur place après un coup de fil du fils du sénateur, avait fait la découverte macabre de trois corps sans vie. Les premiers policiers arrivés avaient entouré le périmètre de la maison par un ruban. Les équipes de recherche avaient commencé leur travail de relèvement des indices. Ils partaient depuis la maison vers les quatre points cardinaux pour inspecter les alentours et poser des cartes numérotées afin que je puisse faire des photos plus tard. Il se dégageait une sorte d’harmonie de voir toutes ces personnes chorégraphiant l’analyse d’une scène de crime.
Une tente, qui constituait notre lieu de rassemblement et de briefing temporaire, avait été montée, il y avait à peine une heure par les gars de la logistique. Des grosses lampes avec faisceaux puissants avaient été installées aux abords, ainsi que des lampes moins puissantes qui menaient jusqu'à la scène du crime. Je me servis un café lorsque l’enquêteur en chef, John Reading, me héla.
Il affichait une mine déconfite lorsqu’il me tendit sa main tremblante. Je ne saurais pas dire si c’était dû à l’heure matinale - il était presque trois heures - ou à cause de ce qu’il a pu voir dans la maison. Il me dit sur un ton monocorde :
- Salut Will. Cette journée sera difficile. Il faut que nous nous dépêchions de relever le maximum d’indices avant que Denise nous tombe dessus et efface toutes les preuves.
- Salut John. Qu’est-ce qui se passe ici?
- Nous avons trois cadavres dans un état qui dépasse tout entendement. Je ne sais pas si tu crois en Dieu. Je viens de voir dans cette maison l’œuvre du diable.
Je le regardais interloquer.
- Enfile ta combinaison et commence le boulot. Ta priorité est l’intérieur de la maison. Un autre photographe est en route pour s’occuper de la zone extérieure. Une fois que tu auras terminé, je dépêcherai Ian, le médecin légiste, pour l’étude des cadavres. Dans vingt heures, nous devrions avoir mis les voiles et nous essaierons de protéger la maison au mieux de ce putain d’ouragan.
En deux temps, trois mouvements, j’avalai mon café, enfila ma combinaison blanche Tyvek. Je pris mes deux caisses et me rendis vers la scène de crime. Enfin, il avait cessé de pleuvoir. Devant l’enceinte de la maison, un collègue tenait le registre des entrées et sorties. Je présentais ma carte de policier scientifique. Il inscrivit mon nom et prénom sur le registre et m’invita à mettre gants, capuche et couvre chaussures avant de pénétrer à l’intérieur. Ce que je fis immédiatement. Je préparais le minimum de matériel dont j’avais besoin. Mon estomac se noua.
Je me dirigeai vers l’entrée principale de la maison et jusque-là rien ne m’avait surpris. C’était une maison typique du sud des États-Unis, avec deux étages en bois blanc. En montant les cinq marches d’escalier menant au porche, le bois craquait sous mes pas tremblants. Bien que j’avançais, je voulais prendre mes jambes à mon coup. Soudainement, je sentis des gouttes de sueurs perler sur mon front et mes tempes. À ce moment, je fus écœuré par une odeur de chair brûlée me prenant au nez.
Je pris un grand coup d’inspiration avant d’ouvrir la porte moustiquaire, malgré cette odeur nauséabonde qui maintenant imprégnait ma langue et mes voies respiratoires. J'ouvris la porte moustiquaire puis la porte d’entrée de la maison. Mon cœur battait la chamade, la porte grinça. Je bloquai la porte avec mon pied droit et fis une première série de photos. Devant moi, il y avait un couloir d’environ deux mètres de largeur qui se terminait sur des escaliers montant vers l’étage supérieur. Au pied des escaliers à une distance d’environ deux mètres et demi, je remarquais de grosses flaques parallèles aux marches qui s’apparentaient à du sang. Je présume qu’une personne blessée est passée de la pièce à ma droite vers la pièce à ma gauche ou vice-versa. Je mis un filtre violet à mon objectif, qui est censé révélé la présence de traces de sang, et refis une série de photos. Je pris mon bloc-notes et écrivis quelques lignes du contexte ainsi que les réglages de mon appareil sur les séries de photos que je venais de prendre avec date et heure. Ces informations seront d’une importance capitale pour la reconstitution des événements lorsque je serai au commissariat. J’avançais jusqu'à la moitié du couloir et refis une série des photos. Là, j’aperçus un petit chalumeau avec une poignée noire, le conduit et une bonbonne de gaz bleu. “Tiens, Étrange !” me dis-je. Je décidai de me retourner et prendre également des photos de la porte d’entrée.
Je continuais d’avancer vers les escaliers en faisant bien attention à ne pas poser mes pieds sur ce qui pourraient être des indices. En me rapprochant des escaliers, cette odeur de chair carbonisée s’amplifia et je ne pouvais m’empêcher de me racler la gorge. J’avais un sentiment de malaise comme si mon intuition me préparait à voir l’impensable. Au bout de plusieurs secondes qui me parurent une éternité, j’arrivais au pied des escaliers, je tournais mon regard sur la pièce à ma gauche et je vis une scène d'horreur indicible. Au fond de la pièce, il y avait un homme méconnaissable dont le haut du corps avait été complètement carbonisé tel une bûche dans un poêle. Une jeune femme d’une vingtaine d’années égorgée, gisait dans son sang sur la table à manger, le pantalon et la culotte aux pieds des jambes. En tournant ma tête un peu plus sur la gauche en direction de la fenêtre, je vis la tête d’une femme d’une cinquantaine d’années, posée sur la table en direction de la jeune femme.
J’eus le souffle coupé et ma tête commença de tourner. Je rebroussai chemin vers la porte d’entrée en pressant le pas tout en essayant de faire attention où je mettais les pieds. J’ouvris la porte et la porte moustiquaire brutalement en essayant de reprendre mon souffle. Un peu d’air frais enfin. Les images des trois corps que je venais de voir tournoyaient sans fin dans ma tête. Je m’assis sur les marches de l’entrée et commençai de pleurer. Tout d’un coup, les paroles de John, l’enquêteur principal, me revinrent : “Je viens de voir dans cette maison l’œuvre du diable”. Ces paroles se répétaient sans cesse comme un disque rayé. Après quelques minutes, je revins à la réalité. Je me rappelais que je m’étais engagé dans la police dans un idéal de justice et d’aider à mettre sous les verrous toutes ces crapules qui utilisaient la violence pour assouvir leur soif de pouvoir. Diable ou pas, j’apporterais ma contribution pour mettre le fils de pute qui a fait ça à la prison d’Etat à Starke et je serais présent pour son injection létale.
Je retournais vers la maison rempli de colère.