À mon grand-père,
Vers les trois heures de l’après-midi, le repas de Noël terminé, sa fille l’avait ramené chez lui présumant qu’il devait être fatigué, ce qu’il était, c’est vrai, fatigué et étourdi par les conversations, l’agitation des enfants, par tout ce remue-ménage auquel il n’était plus habitué. Il n’avait pas osé s’y opposer, lui dire qu’il aurait aimé rester là, près des autres, ne pas se retrouver si tôt dans sa maison déserte.
« Allez papa, repose-toi bien », lui avait-elle dit en l’embrassant furtivement sur les joues comme elle le faisait toujours en le quittant.
Alors, à quatre-vingts ans passés, il s’était senti comme un gamin abandonné. Il avait retrouvé son fauteuil, avait allumé une cigarette et s’était souvenu des fêtes d’autrefois, quand il les animait par sa conversation, ses traits d’humour, son impertinence. À dire vrai il aurait bien été capable de faire de même aujourd’hui, il ne s’était pas coupé du monde, il lisait les journaux, il écoutait la radio, il était au fait de la politique. C’était lui qui s’était volontairement réfugié un peu plus chaque année dans ce mutisme, lui qui avait perdu le goût d’intervenir, de contredire, qui avait laissé les autres faire... la sagesse... la vieillesse... un peu des deux sans doute, et puis c’était aussi sa voix qui était devenue un peu chevrotante...
À présent, patriarche déchu, on l’accablait de prévenances : « Tu n’as pas froid, papa, veux-tu qu’on monte le chauffage. » « Ne bois pas trop, pense à ce que t’a dit le docteur. » Et quand Marie, la toute dernière avait spontanément sauté sur ses genoux pour l’embrasser, se frotter à sa barbe et lui annoncer toute fière qu’elle avait bien travaillé à l’école, sa fille très vite était intervenue, avait coupé cet élan de tendresse en lui demandant de ne pas embêter son grand-père. Quant aux autres gamins plus âgés, ils n’avaient fait que l’embrasser par obligation, par contrainte. Qu’avaient-ils à faire d’un vieux comme lui ? Il comptait pour si peu à leurs yeux, moins que le chat assurément, qui lui, avait eu droit à des caresses...
Papa, je vais te ramener chez toi... Comment sa fille, sa propre fille, avait pu être insensible au point de ne pas comprendre ? Et il était là, dans son fauteuil et il fumait, un des rares plaisirs qui lui restait. Il regarda la photo de sa femme posée sur la commode et se surprit à dire à voix haute : « Jeanne, ma pauvre Jeanne, si tu savais... », puis il se tut, l’alcool et le repas trop chargé avaient raison de lui, il s’endormit la tête renversée, la bouche ouverte en ronflant affreusement mais sans que cela n’importune personne.