Curieuse personne que Jade ! Un mauvais sort de la nature l'avait dotée d'os de verre. Son squelette tout entier avait la fragilité du cristal. Pourtant Jade était belle. Elle était tout en contours et en lignes. Son sourire envoutait et ses yeux étaient facilement rieurs malgré les fractures répétées qui longuement l'immobilisaient dans sa chambre. Les os se ressoudaient avec peine et tout le monde était soulagé lorsqu'elle retrouvait l'usage de tous ses membres. Ses mains étaient longues et blanches et son visage avait le teint de la porcelaine. Souvent elle s'appuyait sur une canne ou une béquille pour garder un peu de mobilité.
Sa singularité avait conduit ses parents à lui apprêter la chambre la plus jolie et la plus douillette qui soit. Les murs étaient tendus de velours rouge parce que c'était une couleur chaude et vive qui rappelait l'amour qu'ils portaient à leur fille. Un long sofa était comblé de coussins tendres brodés de jolis motifs et s'harmonisant parfaitement avec l'atmosphère de toute la pièce. Car elle devait s'étendre avec précaution pour ne pas se briser et les coussins recevaient douillettement sa mince silhouette de jeune femme. Ses tenues étaient élégantes, simples mais bigarrées : quand elle développait sa taille, elle avait alors la beauté éphémère des papillons qui, fragiles, peuvent déchirer leurs ailes sur une seule épine.
Les soins constants dont elle devait s'entourer lui avait ôté le sens, si généreux et si nécessaire aux humains dans leurs effusions : le toucher. Elle pouvait toucher des yeux. Elle pouvait toucher les livres et les objets délicats. La lumière pouvait se poser doucement sur ses pupilles. Cependant elle souffrait de ce permanent déficit de contact. Sa peau lui pesait parfois comme une peau morte. Elle aurait eu besoin de plus de mouvement ou plus de caresses.
Pour pallier la gravité de ce manque, elle prit du goût pour la peinture. Sa chambre avait deux grandes fenêtres qui encadraient un vaste paysage : un jardin anglais et un jet d'eau qui jasait de jour comme de nuit. La surface de la toile était une autre peau qu'elle pouvait brosser, caresser, enlacer d'un mouvement doux du poignet, sans craindre de sentir la douleur. Elle peignit des arbres et ce fut comme si elle les touchait. Elle peignit le visage d'un amant et le caressa. Elle peignit des couchers de soleil et toucha le soleil, au plus tendre de ses effusions. L'onde imperceptible des nuances de bleu, de rouge, de violet se répandant dans la transparence du soir lui revenait en vibration, au bout de sa main longue et blanche qui serrait le pinceau.
Elle sortait très peu de sa chambre mais devint une artiste choyée et reconnue. On lui rendait visite avec beaucoup de douceur et quand on contemplait les belles choses qu'elle avait peintes, on touchait vraiment son coeur. Les sentiments glissaient en elle, sur sa peau et sous sa peau. Elle se sentait alors aimée corps et âme !