Vos papiers !
. « Il y aura un après ! » Lança le grand Narbah sur unton qui ne souffrait pas la réplique. « Il y a eu un avant, il y aura un après ! »
En l’entendant ,Yoni ne put contenir une bouffée d’admiration ; ce Narbah était décidément de la trempe des chefs! Il avait eu raison d’en faire son guide Encore quelques adhésions, deux ou trois meetings et c’était dans la poche. Peut-être même serait-il ministre, sait-on jamais ? Narbah avait à plusieurs reprise su faire preuve de générosité, voire de gratitude, notamment en veillant à ce qu’il puisse s’asseoir au premier rang dans les réunions publiques.
Pour l’heure, l’ambiance générale n’était guère aux projets de longue échéance. Manifestement la crise ne faisait que commencer. Un signe ne trompait pas : la pénurie de papier Q s’amplifiait. Une inexplicable panique avait gagné la population ; les gens ayant exagéré sur les achats alimentaires, dans leur inconscient avaient dû s’installer une corrélation proverbial du genre « à celui qui beaucoup veut manger, il sera donné de beaucoup chier » ; Aussi à chaque achat de paquet de nouilles, correspondait étrangement celui d’un rouleau de papier hygiénique. C’est là l’ expression d’un sens aigu de la responsabilité chez la ménagère française, se dit Yoni. « Il faudra que j’en cause à Narbah » On ne peut bâtir un projet politique à l’échelle nationale sans tenir compte des aspirations fondamentales du peuple. Or le souci de la défécation est le même pour tous. « Voilà une cause rassembleuse qui symbolise bien le fameux « en même temps « si chère à Narbah» Euréka ! s’exclama Yoni à voix haute, faisant sursauter la dame qui devant dans la queue attendait son tour pour les cabinets publics. Devant l’encombrement anal que représentait la disparition du papier-toilette dans pratiquement tous les foyers, l’exécutif avait judicieusement réquisitionné des waters dans les établissements ouverts au public tels que les restaurant et les cafés et l’usage du papier fourni par l’état avait été rationné drastiquement, chaque usager n’ayant droit qu’à deux feuilles remises à l’entrée par le gérant sur présentation d’une autorisation dérogatoire de déféquer. Encore n’y était-on admis qu’une fois par jour avec un stationnement maximum de 8 minutes dans le lieu d’aisance. Yoni avait bien pensé former un recours devant le conseil d’état pour entrave à la liberté d’excrétion, mais une sérieuse gastro des familles l’en avait dissuadé.
Voilà une heure qu’il attendait et dans son ventre la pression s’accentuait générant une inquiétude grandissante. Il avait choisi le café « Le coin tranquille » en raison de la qualité du lieu et la décoration de ses toilettes, mais n’avait pas été le seul évidemment. Déjà dans la file, quelques incidents s’étaient produits avec cette foutue tension intestinale qui devait en encombrer plus d’un. Un énervement bien compréhensible s’était installé. Certains menaçaient tout de go de se libérer sans attendre. Un vieux monsieur avait même osé à l’adresse de son suiveur l’expression, d’ailleurs tombée depuis en désuétude, de « Arrêtez de me faire chier », ce à quoi l’autre, un jeune constipé sans retenue, avait rétorqué « Mais, monsieur on est là pour ça ! » La répartie avait faire rire la foule de telle sorte que la marrade générale conjuguée à la pression des boyaux, avait suscité déci delà quelques pets difficilement étouffés, ce qui n’avait pas manqué de détériorer un peu plus l’atmosphère. Yoni saisi à cet instants la vraie raison qui avait inspiré au ministre de la santé d’imposer une distance sanitaire minimum d’un mètre entre les citoyens.
« Au suivant ! » répéta l’employée, à l’évidence une stagiaire sans délicatesse, qui tendait ostensiblement aux impétrants les deux malheureuses feuilles que le vent faisait frissonner. Yoni remarqua que le papier ainsi dédié à l’usage libérateur n’était pas de la qualité espérée. Lui qui était parvenu à se hisser jusqu’en deuxième année de droit crut reconnaître les pages du code civil ou à tout le moins de quelque code de la République auquel il avait naguère accordé le respect craintif que la loi inspire à tout juriste en début de carrière. « Mais ,on dirait des pages du code civil, s’indigna-t-il à haute voix » - exact ! lui confirma son voisin qui, quant à lui avait déjà éprouvé l’expérience un peu rugueuse de la loi.
Ce sont des codes périmés abandonnés par quelques avocats renégats qui ne croient plus dans les fondamentaux démocratiques.
Yoni qui pourtant dans son jeune temps n’avait pas dédaigné la lecture de Proudhon et Bakounine, ne put réprimer un léger malaise. ; Puis, il se dit qu’un gouvernement qui réservait un tel sort au code Napoléon devait avoir atteint un sérieux degré de décrépitude idéologique. Cette pensée renforça sa foi en Narbah qui ,lui, reconnaîtrait les vraies valeurs de la république.
« Vous savez, renchérit son voisin, déjà nombre de nos contemporains n’ont jamais eu d’autre usage de la loi. D’ailleurs le gouvernement lui-même… »
« Quand même ! » l’interrompit philosophiquement Yoni, quand même. » L’autre ne broncha pas, convaincu qu’il avait affaire à quelque soutien inconditionnel de la majorité .
Lorsqu’il parvint au guichet de remise des « formulaires », il tendit la mains sans regarder la préposée, espérant passer inaperçu.
« C’est pour le petit ou pour le gros ? » demanda-t-elle d’une voix autant moqueuse que vulgaire. . « Je vous demande pardon ? » balbutia-t-il en sentant le rouge lui monter au front.
Je vous demande si c’est pour la petite ou la grosse commission, insista la fille à l’évidence amusée de plonger Yoni dans un océan d’embarras. Parce que si c’est la petite, moi je garde mes feuilles, c’est plus écologique, vous comprenez… »
Euh, c’est pour des cigarettes répondit Yoni , envahi par une sourde douleur intestinale qu’il parvenait à peine à contenir.
« Ah bah, mon pauv’monsieur, fallait pas faire la queue comme ça. Fit-elle avec une pitié non dissimulée. Yolande, le Monsieur là, c’est pour des cigarettes. Adressez-vous à ma collègue, s’il vous plait. Suivant. ! »