Dans une galaxie lointaine, un jet personnel sortit de l’hyper espace pour approcher de la capitale de Trendu, unique planète habitable de son système.
Celui-ci parcourut la surface de la ville, abandonnée depuis des années, pour s'approcher du palais royal dont les vestiges laissaient place à une végétation dense et luxuriante. De grosses branches de lierres rampaient entre les pierres, se frayant un passage, conquérant peu à peu le majestueux édifice.
Le petit vaisseau manœuvra au niveau de l’aire d’atterrissage pour se garer à proximité d'un autre astronef, visiblement installé là depuis peu. Une gerbe d'étincelles, un fracas métallique ainsi qu'une flopée de jurons indiquèrent que le pilote avait loupé son créneau.
La soute s'ouvrit, quelques bouteilles vides s'en échappèrent pour venir s'écraser sur le sol bitumé de la piste d'atterrissage. Un grand bonhomme en sortit, beau, fringant, vêtu d'une riche tunique dorée, une cape rouge vif et des bottes antigrav foncées. A ses côtés se tenait son serviteur : petit, le teint bleuté et les yeux rouges, un gnome de la ceinture d’Astra prime sans nul doute. Il suivait son maître servilement.
Les deux individus s’époussetèrent, scrutèrent le palais autour d’eux, et s’enfoncèrent dans ce qui semblait être un couloir, menant après moulte circonvolutions à la salle du trône.
Ils arrivèrent devant une immense porte métallique qui s’ouvrit et laissa place à une large pièce poussiéreuse, sombre. Une odeur de moisi s'en dégagea. Le grand type parut un peu dégoûté. Il grimaça et d'un air hautain protégea son nez délicat à l'aide d'un mouchoir. Les détecteurs de mouvements s’activèrent, allumant une à une toutes les lampes aux couleurs chaudes que pouvaient comporter les vastes murs. Des ornements dorés, tableaux anciens et autres richesses surannées apparurent alors, abandonnés là depuis des siècles.
Leurs pas résonnaient dans le vide, et ils purent apercevoir, au milieu de la pièce, un sarcophage de verre et une silhouette campant à ses côtés. Sa tête était immonde, humanoïde mais énorme, dotée de six gros tentacules qui ornaient son menton, surplombé d'une bouche baveuse et édentée.
L’humain prit la parole :
— Tu es Yakek, le célèbre mollusque vertébré du système Ytreza. Ainsi donc, toi aussi tu convoites la princesse… Je reconnaîtrais ta face ignoble entre toutes.
L’alien se redressa, bomba le torse et regarda son adversaire dans les yeux.
— Moi aussi je te connais, humain, lord Frandic, misérable petit duc à la recherche d’une promotion sociale, quelle que soit sa valeur, aussi futile soit-elle.
Un lourd silence s’installa entre les deux.
Le gnome s’effaça discrètement en reculant de quelques pas. La tension, dense, épaisse, semblait si palpable que l’on aurait pu la couper à la vibrolame. Les deux concurrents, immobiles, rivalisaient de regards menaçants, prêts à en découdre. Un seul d’entre eux remporterait le duel, se conférant l’insigne honneur de tenter de réveiller la princesse dont ils ignoraient –et se foutaient– du nom, prisonnière de ses songes depuis des temps immémoriaux.
— Triple-sec, éponge-moi je te prie, ordonna Frandic qui suait sang et eau.
Le gnome s’approcha de lui avec un chiffon et se mit sur la pointe des pieds afin de lui essuyer le front. Imperturbable, son maître fixait l’adversaire, une main derrière le dos, sur ses gardes, faisant preuve d’une concentration maximale. Il ne fallait pas faillir, un seul coup serait définitif et réglerait l’issue de l’affrontement. Le mollusque, en face, prit la même pose, avec un œil hostile qui ne quittait pas son concurrent.
Brusquement, tous deux sortirent leur main de derrière leur dos en un geste vif.
— Ciseaux ! beugla l’homme pieuvre.
— Puits ! répondit l’humain, fier de lui.
— … Puits ?...
— Ouais !!! Puits !!!
— Tu te fous de ma gueule ?
— Ben non, puits, j’ai gagné mec, les ciseaux et la pierre tombent dans le puits, expliqua Frandic.
— C’est pas dans les règles officielles ça…
— J’en sais rien, et je m’en fous, le puits il gagne c’est tout.
— Je crois pas non, ça s’appelle pierre-papier-ciseaux, et pas pierre-papier-ciseaux-puits bordel ! Putain avec les humains c’est toujours la même chose, on essaye de régler un problème entre adultes et…
ZAPZAP ! Deux rayons rouges vinrent heurter la combinaison de pilote de Yakek. Celui-ci explosa instantanément en une épaisse pluie rougeâtre qui émit un "Sploch !" sonore en retombant au sol, se transformant en une flaque abjecte.
— Bien joué triple-sec ! s’exclama Frandic, mais je t’ai déjà expliqué que t’es pas obligé de tirer deux fois avec un désintégrator, c’est du gaspillage, tu sais combien ça coûte de recharger ce truc ?
Le gnome baissa la tête, rangeant son flingue dans l’étui.
— Oui mais vous comprenez, je voulais être sûr de ne pas le louper…
— Oui oui c’est bon, ok…
Tout deux se tournèrent vers le sarcophage de verre qui trônait à proximité.
— Et maintenant qu'est ce qu'on fait ? demanda Frandic.
Le gnome sortit un petit écran qu'il tapota avec fébrilité :
— D'après Wikipedia Galactica, 98,7 % des princesses endormies sont "éveillables" d'un tendre baiser d'amour.
— OK, et t'as bien vérifié cette fois, t'es sûr, elle est pas lesbienne ?
— Pourquoi ? Êtes-vous homophobe maître ?
— Mais non crétin, j'ai même une amie lesbienne, oui oui, parfaitement, c'est pas le problème, c'est juste que mes parties se souviennent encore de la dernière fois où j'ai tenté d'en embrasser une… Le mois dernier, la taverne, tu te souviens ou pas ?
— Elle a l’air hétéro là...
— À quoi tu le vois ?
— Je sais pas, le feeling.
L’humain soupira.
— Une simple impression c’est un peu juste, mais bon, qui ne tente rien n’a rien. Je me lance alors... MAIS, C'EST QUOI ÇA, SUR SON NEZ ?
— On dirait bien une énorme verrue sire.
— Tu voudrais pas l'embrasser, toi ? Quand elle ouvre les yeux tu t'éloignes rapidement et je prends ta place.
— Et bien c'est à dire, enfin j'en serais honoré bien sûr, mais en fait...
— Quoi ? Accouche ?
— Vous vous souvenez ce bouton d'acné que j'avais le mois dernier, j'ai bien peur qu'il ne s'agisse d'un herpès sire, oui oui, sûrement un herpès, je me serais exécuté avec joie, pour sûr, mais ce serait un réel déshonneur de lui transmettre ma maladie et vous infecter par la suite.
— On a bu dans la même gourde pas plus tard que ce matin, et tu ne m'a rien dit ?
— Et bien c'est à dire, enfin, oui bien sûr, mais en fait...
— EMBRASSE CETTE PRINCESSE ET VITE !
Le gnome s'approcha, hésitant, tremblotant, observa la jeune femme de près et eut un net recul.
— Ahem, comment dire, pour moi toutes les humaines se ressemblent, mais là, comment dire, elle n'a pas l'air... comment dire... digne de vos standards...
— Elle est moche tu veux dire ?
— Moche, moche, c'est un bien grand mot, disons qu'entre son front large, sa verrue et son triple menton, il ne lui manque plus qu'un strabisme pour que la panoplie soit complète.
— On s'en fout, ce qui m'intéresse c'est son rang.
— Bon j'y vais alors.
— Oui allez, vas-y.
— V… vous êtes certain ? Il va falloir vous la coltiner le reste de votre vie.
— Magne ton cul bordel ! Et n'oublie pas de retirer ta tête quand elle ouvrira les yeux.
— Bon j'y vais alors, mes lèvres sur les siennes, et donc, du coup, mon nez contre sa verrue c'est bien ça ?
— EMBRASSE CETTE PRINCESSE OU JE TE DÉSINTÈGRE ! ZAPZAP !
Triple-sec s’approcha, apeuré, observa la cible, se pencha, réprima un haut-le-cœur, se redressa, s’aperçut qu'il était tenu en joue par le désintégrator de Frandic, se repencha, et finalement embrassa la fille endormie.
Le baiser dura longtemps, beaucoup trop longtemps. Le gnome agitait sa tête, sans pouvoir se dégager.
— Merde elle est congelée, mon nez est collé à sa verrue, impossible de me séparer. On est collés ! J’ai mal, trouvez une solution je vous en supplie maître.
— Voyez vous ça... rétorqua Frandic exhibant un petit sourire.
— Aïe, en plus j'ai l'impression que le froid se propage, vite messire !
— Elle serait donc cryogénisée ?...
— Ça presse maître, je sens plus mon nez, s'il vous plaît… implora le valet.
— Ça va, ça va... Peut être cet interrupteur là sur le côté, il y a inscrit "off", ça veut dire quoi "off" ? Tu crois que c'est une langue Xolarienne ? Vénusienne ?
— Avec tout mon respect, maître, je crois que c'est Terrien.
— Tiens donc, cet appareil de cryo-conservation aurait été fabriqué sur terre, il doit dater non ?
— Avec tout mon respect, maître, on s'en branle.
— S'il faut elle vient d'un autre siècle.
— Appuyez-y dessus on verra bien, Appuyez, je sens que mon nez fusionne avec sa verrue là... Appuyez ! Appuyez !
D’un geste hésitant, lord Frandic enfonça le fameux bouton. Un léger bruit se fit entendre, provenant du sarcophage, comme un souffle, semblable à une dépressurisation. Un nuage de brume glacée s'en échappa.
Le corps de la jeune femme s'anima, imperceptiblement tout d’abord, puis s’agita de petits soubresauts. Le gnome attrapa la tête de la princesse à deux mains, la tira en arrière, et parvint à enfin se décoller.
Immédiatement, cette dernière oscilla, devint trouble, son corps se rabougrit, mincit, jusqu’à diminuer sa taille et sa corpulence de moitié. Sa peau se teinta de bleu, et ses yeux devinrent rouges. Elle avait emprunté les traits d'une gnome, belle, mince et ingénue. Frandic, qui avait assisté à toute la scène recula de quelques pas, horrifié.
La belle cligna doucement des yeux en regardant fixement Triple-sec. Le servile nabot, une fois la surprise passée, arbora un sourire des plus chaleureux, faisant preuve d'un charme avenant mêlé d'une assurance mature.
— Bonjour à vous poupée, dit il d'une voix grave sensuelle, bien dormi ?
— Oh mon prince, est ce donc vous qui m'avez éveillée ?
— Absolument, mais dites donc, c'est moi qui déraille ou vous avez légèrement changé d'apparence non ?
La jeune gnome observa son petit corps, et sans surprise expliqua :
— Oui, tout à fait mon preux chevalier, le sarcophage est muni d'un modificateur quantique intégré qui adapte mon adn à celui de mon sauveur, la première personne qui entre en contact avec moi. Cela facilite grandement les choses.
— Je comprends, répondit Triple-sec, tout guilleret, et l'effet dure longtemps ?
— Il est permanent et irréversible, pourquoi ? Cela vous pose-t-il un problème ?
— Absolument pas… Dites-moi, vous seriez libre ce soir pour aller se faire un restaurant ? Je connais un petit établissement sans prétention à quelques parsecs, dont le charme n'est égalé que par la saveur de leurs plats.
— Bien sûr, tout ce que vous voudrez mon amour, je vous suis entièrement offerte.
La belle regarda par dessus l'épaule du gnome :
— Mais qui est donc ce...
ZAPZAP
Sploch !
— Mais maître.....
— Oui oui Triple-sec, je sais, je sais, répondit Frandic, deux coups c'est du gaspillage, mais tu comprends, moi aussi je voulais être sûr de ne pas la rater.
Voici l'ancienne version en spoiler
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