BONJOUR, UN PETIT TEXTE QUE JE SOUMETS A VOTRE CRITIQUE BIENVEILLANTE.
Il existe deux sortes de gens. Ceux dont la compagnie est heureuse et ceux qui, lorsqu’on les côtoie, font naître ou accentuent des troubles intérieurs profonds. Même un œil exercé ne peut, d’un premier abord, identifier dans laquelle de ces deux catégories sera versée une nouvelle rencontre. Au fil des fréquentations, chaque individu exhale petit à petit pour chaque autre un parfum unique de sensations, lesquelles sont soit agréables soit désagréables. Cette perception de l’autre se fige avec le temps dans un moule éternellement stable. La dépendance aux interactions sociales et la peur de la solitude ennuyeuse font finalement que l’on mendie les échanges avec les personnes qui nous comprennent et dont on tire un regain de confiance en soi, tandis que l’on s’éloigne progressivement de celles, même proches, même bien-intentionnées, qui annihilent tout potentiel de développement personnel. Alors que l’on voudrait pour les premières dresser un panthéon afin de les mettre à l’honneur, les secondes ne méritent même pas qu’on les retrouve dans le labyrinthe de nos souvenirs.
Bien que ce qui précède fonde la sociabilité des humains, il existe des exceptions. Sid-Ali échappait ainsi à cette règle indépassable. Il souffrait d’un physique désavantageux. Court sur pattes et au visage exagérément long et étriqué, il passait le plus clair de ses journées seul. Il devait être ardu de vivre sa vie, laquelle se heurtait au mur de l'implacable destin. Il avait beau se réformer, développer son intellect, accroitre sa connaissance des choses, se coacher dans l'espoir de tirer le meilleur de lui-même, il lui était à jamais impossible de s'extraire de sa misérable condition. Il était simplement trop laid avec ses cheveux crépus, sa calvitie naissante et le bas de son visage formant vers l’avant une sorte d’excroissance arrondie et faisant penser à un pélican. Quand il ouvrait la bouche, rien ne s'arrangeait puisqu'en ressortait, après la traversée d’une mâchoire défoncée construite de dents s’agençant en zigzag, une voix ridiculement faiblarde et aiguë. Son regard malheureux, dominé par des cernes permanentes, n'incitait en rien à la compassion de gens occupés par eux-mêmes et leur réussite plutôt que par l’envie de faire le bien autour d’eux. En définitive, sa présence physique constituait un repoussoir absolu.
Il ne lui arrivait que trop rarement de faire la rencontre d’âmes altruistes qui, dans le but de se donner bonne conscience, domptaient leur dégoût initial. Au bout d’un certain nombres d’années de frustrations, Sid-Ali, prenant de la distance avec ces rares situations où il ne se retrouvait pas seul avec lui-même, était devenu l’étudiant de ce qui se jouait dans les échanges humains. Il en était arrivé à la conclusion que la propriété de chaque relation interpersonnelle se situe au croisement de deux phénomènes distincts. Premièrement, les notions d’affirmation et d’effacement de soi se partagent sans cesse entre les deux protagonistes d’une connexion durable (amoureuse, familiale, amicale ou professionnelle). A tour de rôle et dans une alternance qui varie autant de fois que le nombre de liens noués entre deux êtres, l’un se sent obligé de s’incliner devant l’autre selon un rapport de force dialogique plus ou moins conflictuel. Deuxièmement, la morale se fait la servante des sentiments mutuels de culpabilité ou d’innocence de l’un vis-à-vis à l’autre. Dans un jeu continuel de va-et-vient, ces deux inclinations s’écharpent dans l’inconscient des sujets avant de fleurir dans leur conscience par le pardon, l’attachement et l’amour, ou encore par la rancune, le désengagement et la haine.
Une fois cela posé, nous sommes obligés de reconnaître, se disait-il, en oubliant l’obscurité de sa propre existence sociale, que nos proches sont les boussoles de notre vie. Selon un dosage exclusif à chaque âme, Ils nous dirigent vers le Nord et sa froidure extrême faite de morosité et de tristesse, ou bien alignent notre cap au Sud pour profiter de l’ensoleillement des cœurs. Certaines fois, ils sont contagieux et nous inoculent l’encouragement à la recherche de la lumière en nous indiquant la route du Levant. D’autres fois, ils nous apaisent hypocritement en nous faisant de l’ombre lorsqu’ils siègent devant le Couchant. Mais les pires d’entre eux sont ceux qui nous mènent en bateau, nous font tourner la tête jusqu’à ce que l’on perde pied. Chez ceux-là, aucune possibilité de trouver de la fraîcheur pour calmer notre feu intérieur ni de la chaleur pour réchauffer nos âmes.
L’intersubjectivité humaine consiste en tout sauf en une action neutre et inoffensive. D’elle naissent la souffrance et la douleur. De par sa configuration en perpétuel changement s’agencent la joie et le contentement. Mais encore permet-elle, lorsqu’on en fait partie, de se donner la chance, à défaut d’y réussir, de définir un sens à nos existences. Mais quand on en est éjecté comme Sid-Ali, il ne reste pour se consoler que de longues heures à tuer, par exemple en tentant de compter, au milieu de nulle part, le nombre de feuilles mortes qui plongent, l’automne venu, d’un arbre dénudé vers le sol. Il faut bien s’occuper, même quand on s’appelle Sid-Ali et que l’on fait partie des hommes les plus laids du monde…