La tête se monte le cou
La tête se monte le cou. Elle surplombe, domine, se croit supérieure au corps et s’autorise même follement à penser qu’un corps sans tête ne peut pas exister. Tandis qu’une tête sans corps, sait-on jamais, la science pourrait, un jour, parvenir à réaliser ce prodige. Elle se marre dans sa tête, rit sous cape, se moque du corps, ce lourdaud qui manque d’esprit, et tisse des liens étroits avec le cerveau pour lui soutirer toutes les astuces lui permettant de n’en faire qu’à sa tête.
Elle s’entête, veut garder sa suprématie, déteste voir le corps s’afficher et s’exhiber partout. Elle lui fait sentir tout ce qu’il y a de vulgaire dans cet étalage de chair et s’irrite quand un célèbre écrivain lui consacre un journal. Journal d’un corps, tu parles. Ecrire le Journal d’une tête eût été plus chic et sans doute plus vrai. Car sans sa tête comment cet écrivain aurait-il pu penser le journal de son corps ? Elle se répète en boucle toute une série d’évidences pour être sûre de rester en tête, d’être éternellement le chef de file de tous les organes du corps. Au fil des siècles, elle a pris la grosse tête, elle a suivi les théories de l’évolution et s’est dit qu’elle allait y gagner en intelligence pour pouvoir tenir tête à tout le monde. Au corps en particulier.
Elle se monte le bourrichon et peut prendre tous les risques, même celui de se brûler, pour ne pas se perdre. Car ce qu’elle craint le plus au monde, c’est de se perdre. D'être soit folle, soit décapitée. Comme la folie lui fait peur, comme la mort la terrorise, elle leur a proposé un tête-à-tête, entre quatre yeux, pour tenter de les apprivoiser l’une et l’autre. Bien évidemment, ni la mort, ni la folie, n’ont donné suite à cette invitation. Depuis, la tête leur fait la tête.
Elle est parfois en l’air. Elle plane, elle est au dessus de la réalité, oublie, ne se souvient plus. Les idées, les pensées, les souvenirs se sont échappés par le haut de son crâne comme une nuée de papillons multicolores. Elle a beau mettre un couvre-chef, se chapeauter, s’enturbanner, se casquetter, cela ne change rien à l’affaire, les papillons sont si ténus qu’ils traversent les mailles de tous les tissus. La tête ne se remet pas en question pour autant. Elle accuse le cerveau, le rend responsable de ses oublis, de ses trous de mémoire et le traite de cervelle d’oiseau !
La tête n’est pas facile à vivre. On lui offre des repose-tête mais elle n’est pas vraiment de tout repos. Elle veut mener la danse sans jamais faire marche arrière et n’est pas adepte du tango. C’est une raisonneuse. Une emmerdeuse. On peut comprendre l’acharnement des chasseurs de tête à la capturer pour, ensuite, tenter de la réduire. On a envie de la remettre à sa place en lui racontant une histoire sans queue ni tête pour lui montrer qu’elle n’est pas indispensable, qu'elle peut s’annuler dans un récit. Mieux vaut éviter car elle est susceptible. A coup sûr, elle va se froisser et, pendant des jours, tirer la gueule.