Relu et okVoila le texte du dernier blind test , qui répond également au défi de Milora "écrire un texte avec des maths". Ca + le dessin, vous auriez vraiment dû tous deviner qu'il s'agissait de moi

J'suis "un peu" partie en délire. J'aime pas la fin, et si vous avez une idée de titre je vous l'achète gratuitement.
La lune et le capitaine
Bruissement du papier contre le papier. La feuille se plie, se replie, gagne en hauteur... Je regarde ses doigts usés poursuivre leur tâche. Il ne me prête pas attention ; ne m'a pas vu, pas remarqué. Je ne fais pas partie de son monde.
Pourtant lorsque je m'approche de lui et trébuche sur le sol, il se retourne et me jette un regard colérique.
ε Ne marche pas là !
εJe fais un pas en arrière – il reprend son travail. J'hésite, humecte plusieurs fois mes lèvres, mais...
ε Que veux-tu ? Je n'ai pas l'habitude de recevoir des visiteurs.
ε« Je... je suis juste curieux, balbutié-je. Que faites-vous ? »
ε Ca ne se voit pas ? Je plie des feuilles.
ε« Mais pourquoi ? Je veux dire, vous êtes là, tout seul, au milieu de nulle part... »
Il me jette un rapide coup d'œil qui me donne l'impression d'être l'être vivant le plus idiot du monde.
ε Je vais sur la lune.
εIl est fou.
ε Bientôt ma pile de papier atteindra la lune, et il me suffira de l'escalader pour l'atteindre. J'ai toujours voulu savoir ce qui se trouvait sur sa face cachée.
εVraiment fou.
« Vous voulez atteindre la lune avec du
papier ? »
Il soupire, s'essuie les mains sur son pantalon usé, et se retourne pour me faire face.
ε Mon petit. Sais-tu ce que signifie "croissance exponentielle" ? On a d'abord l'impression qu'on aura besoin d'une éternité pour atteindre son objectif, puis, magie ! En quelques étapes supplémentaires, on y parvient. Ca va très, très vite.
εOh, oui. Tout est beaucoup plus... clair.
ε Dans mon cas précis... Voyons. Disons que la lune est située à 384 400 kilomètres de la Terre. Supposons qu'une feuille de papier fasse 1 millimètre d'épaisseur. C'est une grosse feuille, ou bien une feuille que nous avons déjà pliée plusieurs fois, peu importe. La différence est minime. Nous allons plier cette feuille en deux. L'épaisseur de cette nouvelle feuille sera de 2 millimètres. Nous allons la plier à nouveau en deux : son épaisseur sera de 4 millimètres. Puis continuer. Et continuer encore. Et connais-tu le génie de la chose ?
εJe hoche négativement la tête.
ε Faisons les calculs :
ε δ = 384 400 km = 3,844 * 1011 mm la distance Terre-Lune
ε = 1 mm l'épaisseur de la feuille de papier initiale
η le nombre de fois où l'on devra plier la feuille (ce qu'on cherche)
On a alors l'équation δ = ε*2
η et on peut trouver η facilement car on a alors
log(δ) = log(2
η) = η*log(2)
et donc η = 38.4838...
ε En pliant notre feuille 39 fois, nous avons donc même dépassé la lune ! Sur ce, si tu as tout compris, je vais retourner à mon travail. J'ai une lune à atteindre.
εAhuri, je l'observe qui retourne à ses feuilles pour les plier.
« Mais... »
Je me tais. Je n'y connais rien en feuilles, après tout. Rien en astronomie. Qui me dit que ce n'est pas possible ? Pourtant...
« Pourquoi utilisez-vous plusieurs feuilles ? »
Il pousse un soupire énervé.
ε Parce que, mon cher, si tu avais déjà essayé de plier une unique feuille 39 fois, tu te serais rendu compte que c'est impossible. J'utilise donc plusieurs feuilles.
ε« Mais... »
ε Oui, je sais, cela fausse tous les calculs.
εS'il le dit.
ε Je ne voulais pas compliquer les choses pour toi, mais... Voyons. Si j'utilise deux feuilles, il faudra qu'avec chaque feuille j'atteigne la distance δ' = δ/2 . Ce qui nous donne η' = 37.48... . On gagne... une pliure. Une et une seule pauvre et pitoyable pliure. D'où ma demande précédente pour que tu cesses de marcher n'importe où.
εMon air éberlué doit traduire mon état d'esprit – totalement perdu, autant par ses calculs que par sa dernière remarque. Il prend un air condescendant d'éminent professeur qui tente d'expliquer une évidence à un simple d'esprit et reprend :
ε Tu allais écraser un tout jeune arbre.
εAh. Oui. Bien... sûr.
ε Puisque je ne peux pas plier mes feuilles un nombre suffisant de fois, j'ai besoin de beaucoup de feuilles. Donc de beaucoup d'arbres. J'ai trouvé une dizaine de graines et les ai semées autour de moi ; les graines vont germer et donner des arbres. Ces arbres vont donner de nouvelles graines. Que je vais planter, qui vont donner de nouveaux arbres, de nouvelles graines... Et je vais pouvoir fabriquer mon papier avec le bois des arbres. C'est pourtant simple, non ?
εNe pas contrarier les fous. Jamais. J'essaie de repousser mon effarement et tente tout de même, d'un air léger, sans insister :
« Mais... un arbre met longtemps à pousser, non ? »
ε Pas tant que ça lorsqu'on choisit la bonne espèce. Cela prendra moins longtemps qu'attendre que les navettes allant jusqu'à la lune soient accessibles au grand public.
εQuelle logique infaillible, effectivement.
« Bon. Sur ce, je crois que je vais vous laisser. Bon courage, hein ? »
Il me fait signe de la main de déguerpir, et déjà son attention se reporte sur la feuille de papier qu'il tient à la main et la nouvelle pliure qu'il effectue soigneusement. Doucement, précautionneusement, comme si ce que j'avais devant moi était un être fascinant mais très dangereux et surtout très imprévisible, je recule de quelques pas. Je me retourne, commence à m'éloigner un peu plus vite...
ε Attends !
εRaté.
« Oui ? »
ε Pourquoi es-tu venu là, en fait ? Tu as beau prétendre que c'est de la simple curiosité, il n'y a pas beaucoup de personnes qui viennent me voir juste pour se renseigner sur la grande question de savoir pourquoi je plie ces feuilles. Aboule. T'es pas le premier, tu sais.
ε« Je... euh... ». Je tente de reprendre mes esprits. « En fait. J'ai besoin d'aide. On m'a dit que vous étiez un grand mathématicien. »
Il acquiesce avec un air satisfait d'autosuffisance quelque peu énervant, mais je laisse passer. Décide même d'en rajouter une couche, si ça peut aider.
« Le plus grand mathématicien de tous les temps. »
Il sourit toujours.
« Le plus grand esprit qui puisse exister dans tout l'univers et à jamais. »
Son sourire frétille sur les bords et je décide de ne pas pousser davantage.
« Et donc, je suis confronté à un problème. Mathématique. »
ε Qui est ?
ε« Quel est l'âge du capitaine ? »
Son sourire a dorénavant disparu et ses sourcils broussailleux forment un arc pensif au-dessus de ses petits yeux noirs.
ε Quelles sont les données ?
ε« Aucune. C'est une question générale. "On" m'a dit qu'en l'état actuel des connaissances existantes, il était possible de répondre à la question. Étant donné que vous êtes le plus grand esprit sur... »
ε Oui, oui. Ca va. J'ai compris.
ε« Bien sûr, je comprendrai parfaitement si vous ne... »
ε Tais-toi. Laisse-moi réfléchir.
εJ'obtempère et l'observe alors qu'il se triture les méninges et marmonne dans sa barbe ; je distingue presque de la vapeur s'échapper de ses oreilles.
ε Oui, oui... effectivement... si je remplace ceci par cela... étant donné la configuration actuelle... moui, peut-être... ah, non, zut, bon, peut-être, si je tente ainsi, oui, voilà, voilà... deux secondes... avec cette constante... si l'on effectue les calculs... hum...
εUn ange passe (et je sens la faim me mordre le ventre). Je commence à désespérer et pense rentrer chez moi bredouille quand il saute soudain en l'air tel un cabri et s'écrie :
ε Eurêka ! Et la lumière fut ! Ou, plutôt, l'âge du capitaine. Regarde, c'est tout simple. Voyons, ai-je un crayon... oui... voilà...
εIl se met à griffonner sur plusieurs de ses feuilles puis me les tend, tout content.
ε Tout est là, limpide !
εJe jette un coup d'œil à la feuille...
...et grimace.
« Et... la réponse... est... ? »
ε Il ne me manque qu'une seule donnée, essentielle.
ε« Ah ? Alors vous ne pourrez pas à répondre à... »
ε J'ai besoin de savoir dans combien de temps très exactement, au milliardième de seconde près, j'atteindrai la Lune. Et j'ai le regret de te dire que ce n'est pas calculable, étant donné que je ne sais pas combien d'imbéciles comme toi risquent de me déranger. Mais, ne t'en fais pas ! Ce ne sera pas si long.
εSur ces paroles, fredonnant un air guilleret, il me reprend la feuille et commence à la plier.