Ils sont cintrés les cintres
Ils sont cintrés les cintres, ils sont cinglés. Reste à savoir s’ils le sont par malice ou si leur cas est réellement pathologique.
Optons pour la malice, dans son sens diabolique, celui où se glisse le malin, et observons les cintres rigoureusement alignés le long de la barre métallique du portant à vêtements. De loin, rien ne bouge, chacun reste sagement à sa place arborant un air d’innocence, voire de fausse soumission dans un coin de placard. De loin, les cintres ont plutôt triste mine, leur crochet redresse la tête mais le reste semble ployer sous les vêtements dont on les affuble sans leur demander leur avis sur la couleur, la qualité du tissu, la découpe des manches et des épaules. Bref, de loin, on serait presque tenté de les plaindre, de s’apitoyer sur leur sort d’objets contraints à supporter sans rien dire les caprices vestimentaires des humains.
Pourtant, de près, les cintres ne sont plus tout à fait les mêmes. On a souvent l’impression qu’un changement s’opère au fur et à mesure que l’on s’en approche. On les sent frémir, on perçoit les vibrations du bois, du plastique ou du métal pulsant sous les tissus. Ils sont à l’affut, ils attendent le moment où l’on avance vers eux une main pressée de saisir un vêtement pour entremêler leurs crochets de façon inextricable, pour faire glisser au sol les tissus les plus soyeux ou, encore, pour s’accrocher aux mailles des lainages en ricanant. En fait, ils sont à l’aise dans la discordance, ils adorent jouer avec les nerfs des autres, ils sont grinçants par nature et malins par nécessité. Oui, par nécessité, car ils s’ennuient et ils ont bien besoin de trouver dans leur environnement quelques prétextes à amusement. Alors, qu’ils soient reclus dans un fond de placard, accrochés dans un dressing ou bien rangés dans une boutique de luxe ou de prêt à porter, ils ne peuvent s’empêcher de semer la pagaille dans le monde des vêtements. Ils aiment quand les synthétiques s’électrisent les uns contre les autres, quand les soieries s’affriolent au contact des cachemires, quand les cotons affrontent les flanelles dans un combat rugueux.
Ils sont sensibles, vite écorchés. Ils supportent mal d’être brusqués, ils réclament le droit à la délicatesse, ils veulent être pendus et dépendus dans la douceur. En cela, leur hostilité peut faire figure de mécanisme de défense. Ils se crochètent en réponse à notre mauvaise humeur du matin. Ils se cabrent pour nous signifier leur envie de prendre l’air, de rejoindre le linge qui sèche dehors, nez au vent. Ils s’emmêlent dans le but de s’unir pour faire face à la folie des jours de solde, ils se rebiffent face à toutes ces mains crochues qui les empoignent sans ménagement et ils griffent tous ces cintrés et toutes ces cinglées qui vendraient leur âme pour une bonne affaire.
A bien y réfléchir, Ils ne sont pas si cintrés que ça, les cintres.