SOURIRE EN COIN D’UNE CHAISE
Elle n’est pas la mieux lotie la chaise. Elle supporte sur son plateau tous ces popotins qui se trémoussent moulés dans leurs pantalons ou leurs jupes fourreaux, tous ces derrières qui s’avachissent dans leurs joggings de week end, tous ces fessiers qui étalent leur gras et laissent parfois échapper un gaz nauséabond sans se soucier du dérangement olfactif qu’ils lui imposent.
Elle reluque la table où il se passe toujours des choses intéressantes. Un repas à partager, une partie de cartes à disputer, une conversation à finir.
Elle regrette le temps où elle avait parfois la chance d’être une chaise à porteur et de mener une vie dissolue de bâton de chaise (elle adore cette expression). Oui, elle est nostalgique du temps où elle allait et venait d’un lieu à l’autre, la nuit, le jour, en fonction des saisons et des circonstances. Elle pouvait, alors, sentir les mouvements de foule, les chaos de la route et tous les frémissements de la vie au dehors.
De nos jours, elle est plutôt condamnée à l’immobilisme. Elle s’aligne avec sévérité dans les églises et les salles de conférence, elle se tasse comme elle peut sous les tables, elle se tient au garde à vous dans les entrées. On la déplace parfois d’une pièce à l’autre, elle sort, aussi, dans le jardin, on la déplie, on l’allonge, on la change de place en fonction du soleil mais, dans l’ensemble, elle ne bouge plus beaucoup la chaise.
Non, elle n’est pas la mieux lotie la chaise. Elle n’a pas la nonchalance naturelle des canapés. L’arrogance repue d’un fauteuil. Le charme flou d’une méridienne. Et elle reste tristounette même quand elle s’habille de tissus chatoyants.
Elle a, pourtant, son lot de consolation. Un lieu illustre pour elle toute seule. Un cimetière qui porte son nom. Sur ce point, elle damne le pion à tous les autres meubles. Et elle s’étonne, avec une naïveté feinte, qu’il n’y ait pas de cimetière du père Le Fauteuil ou du père Le Canapé.
Elle n’est pas la mieux lotie la chaise mais elle a, quand même, un drôle de petit sourire en coin quand elle pense au père Lachaise.