Pas plus que cinq mots
C'EST AU MILIEU DU REPAS.
Le vin tombe, tombe encore.
Et je hais sa couleur.
Le vin tue mes parents.
Le vin aime mes pleurs.
Cela commence ainsi presque toujours
Dans un brouillard de fatigue
Deux masques mollement se décollent,
Et dessous apparaissent les serpents
Qui tortillent et font peur.
Arrive mon trou au ventre.
Je tremble dans ma culotte.
Ma mère touille les patates,
Et mon père déguste l'insupportable.
Nous ne sommes pas seuls.
La télé est comme folle :
Des accidents et des brûlés,
Des guerres, des enfants morts,
Une jeune fille retrouvée nue,
Un avion tombé du ciel,
Une poupée qui fume encore,
Et des véreux, des corrompus,
Des cravates qui disent aider
Les plus pauvres sans cravates.
Papa dit : « Ils en croquent !
Ces pourris, jusqu'au dernier ! »
Maman dit : « Change de disque !
Tu n'as que ce refrain ? »
« T'y comprends rien au monde !
T'es bien naïve, pauvre pomme !
Lui renvoie, narquois, mon père.
Ma mère touille plus fort.
La poêle fait « clac », « clac ».
Papa boit, divague, boit, divague .
Ses yeux sont tout brillants.
Ses phrases deviennent compliquées, absurdes,
Il a beaucoup de mal :
« Empaffés, ils nous saignent, empaffés ! »
« T'es secoué, mon pauvre bonhomme ! »
« Toi, tu te laisses saigner ! »
« Tu fais quoi de plus ? »
« Moi, je comprends tout, tout ! »
« La révolution devant ta télé ?
T'es qu'un ramier qui gueule ! »
« Je serais jamais ton valet,
Tu te prostitues au capitalisme ! »
« Je fais bouillir la marmite ! »
« Tu leur lèches le cul,
Tu payes, tu les engraisses ! »
Tombe la cuillère en bois.
Ma mère tend son bras,
Boit. Ça pue le vin.
La chaleur rougit ses joues,
Son front et ses oreilles.
« Elle s'appellent « jamais » tes patates ? »
Persifle mon père, qui s'ivrogne.
Ma mère devient une statue.
La rage lui remonte implacablement.
Des pieds à sa tête.
Et soudain, furie, elle explose.
Jette la poêle avec violence.
Les patates s'envolent au ralenti.
« Arrête ! J'en peux plus René.
Dégueulasse. Ordure. Tu me tues »
Soudain maman crie l'horreur.
Des mots terribles de démons.
Plus rien n'est vrai, bon,
Au coeur de la cuisine.
Tous les mots deviennent diables,
Et les bouches sont tordues.
Et les joues sont grimaces.
Ce n'est plus mes parents,
Mais deux génies du mal.
Je crois être en enfer.
Mon ventre brûle, tout brûle.
Le hurlement de ma mère
A bien surpris mon père.
Il cherche patiemment sa parade,
Dans sa tête toute trouée.
« Va cuver ta vinasse, idiote !
Regarde, tu tiens plus debout ! »
« Ordure », « Sale ordure » qu'elle répète,
Qu'elle provoque, pliée en deux,
Un poignard entre ses lèvres.
Mon père semble vidé, anéanti.
Il ne trouve plus de mots.
Alors subitement il se lève.
Titube un pas, deux pas.
Vient plaquer sa main puissante
Sur la bouche de ma mère.
Tout près, leurs regards s'entrechoquent,
Leurs regards sont de haine.
Ma mère gigote, hurle encore
Entre ses dents qui crissent.
Alors mon père enserre, emprisonne,
D'une main unique de titan.
« Tu la boucles ? Boucle-la ! »
Puis relâche tendrement sa pression.
Le calme revient, qui boîte,
Boitille jusqu'au bord d'un trou.
Quand d'autres mots sont vomis,
Des couteaux, de la boue.
« Tu vas me frapper, hein ?
Salaud, tu vas me frapper ! »
Ma mère boxe la première.
Fureur, aigreur, vengeance, tout part.
Mon père brandit son poing.
Je recule dans le couloir.
Terreur ! Je détourne les yeux.
Sourd, muet, aveugle, coeur pourri,
Je n'entends plus le vin
Qui nous tue en silence,
Qui a gagné, qui exulte,
Dans les verres presque vides.
Je reviens pourtant au spectacle.
Avec les yeux tout froids
Et je serre les poings.
Ma mère est par terre.
Mon père, sur son ventre.
Et il cogne, cogne encore.
Le visage de ma mère saigne.
Inerte, elle hurle « Au secours !
Appelle la police, Lolo, appelle ! »
Le visage aimé de maman
Est en sang, par terre.
Déglinguée, rouge est son crâne
Sur les petits carreaux blancs.
Mais je ne bouge pas.
L'indifférence me pétrifie le ventre.
J'aimerais qu'ils crèvent les deux.
Que cet enfer flambe définitivement.
Ma tête me dit oui.
Mais mon coeur dit non.
Il a peur d'être orphelin.
« Il faudrait faire un choix ! ».
Qui mérite d'être plus aimé ?
Qui mérite de vivre encore ?
Qui des deux est victime ?
Qui des deux est l'assassin ?
Je ne veux pas choisir.
Je ne peux pas choisir.
Je suis si petit, si perdu.
Alors je balbutie, je murmure :
« Mon Dieu, sauvez ma mère ! »
Quand mon père se redresse,
Son poing est en sang.
Ma mère gémit affreusement, sanglote,
Comme une petite fille apaisée.
Mon père enfile sa veste.
Prends ses clefs de voiture.
Passe devant moi en somnambule,
Et claque la porte violemment.
Voici l'heure venue de m'éloigner.
Je rejoins ma chambre, m'enferme.
Et dans le noir, j'attends,
La suite tragique des événements.
Au bout d'une courte minute,
J'entends ses pas. Elle arrive.
Elle vient finir son vin.
« Ouvre ! » me crie t-elle, « Ouvre ! »
« Ouvre cette putain de porte ! »
J'entrebâille et je me cache
Où je peux. Ma peur
Gigantesque remplit toute la chambre.
« Tu vas la ranger quand,
Dis, ta satanée carrée ? Hein ? »
« Je… je … je… je… je ! »
Je ne peux pas dire
Plus que ces cinq mots.
« Je… je … je… je… je ! »
« Aussi ramier que ton père !
Bon à rien ! À rien ! »
Soudain son vin déborde, gicle :
Elle casse tous mes jouets,
Déchire mes vêtements. Folle ! Folle !
C'est un ouragan sans trêve.
Je me transforme en bille.
Serre contre moi Nicolas,
Mon ami troué, mon ourson.
Et puis, elle disparaît soudain.
Et c'est un grand silence !
Où est-elle, ma mère ?
Que fait-elle, ma mère ?
À tout petits pas tremblants,
Je la cherche ici et là.
Je sais où elle est.
Mais je ne veux pas
Y aller. Non, pas encore.
Je retarde le pire, l'effroyable.
Je puise enfin mon courage
Dans mon ultime grain d'amour.
Elle s'est enfermée, toute mutique,
Dans la salle de bain.
« Je… je… je… je… je »
Elle m'entend, je le sais,
Mais ne me répond pas.
Je tombe alors à l'infini
Dans l'océan plein d'eau noire.
« Mais… tu... fais… quoi… maman ? »
« Je me suicide, laisse-moi !
Fous-moi la paix, pars !
Va recoller tes jouets ! Va ! »
Durant trente minute, j'attends, assis,
Le dos collé à la porte.
Enfin la porte s'ouvre doucement.
Ma mère se faufile alors
Tel un fantôme sans drap,
Et part rejoindre son lit,
Sa fatigue et son chagrin.
Deux jours après, mon père
Revient. Tout penaud, il avance
Comme un escargot, et s'excuse.
D'un mot enroué, d'une larme.
Ou il refait ses lacets
Et tente un sourire timide,
Le baromètre dans les yeux.
Parfois, il tend des fleurs.
Et ma mère les accepte.
Et ma mère lui pardonne.
Et je suis bien heureux.
Il ne s'était rien passé.
J'avais absolument rêvé tout ça.
Je ne suis plus inquiet.
Les serpents sont au loin.
Quelquefois, accroupi dans ma cachette,
J'ai de drôles de pensées.
Je peux voir mon avenir.
Je sais que plus tard,
Que jamais de ma vie,
Je ne boirai de vin.
Je sais que mes poings
Resteront toujours dans mes poches.
Je sais que mon ourson,
Mon seul ami m'a pardonné
D'avoir griffé, troué son ventre.
Mais pour mes tristes parents,
Je... je sais, je sais,
Que je ne saurai jamais
Si c'était vraiment cela l'Amour.