La grisaille du ciel traverse la baie vitrée et vient frapper au comptoir la surface lisse d’un diabolo menthe glacé. Il est 7h46. Un café sombre fume sur le zinc, entre le parisien et quelques miettes de croissant. Debout dans son uniforme vert, un éboueur converse avec un barman affairé à quelques vaisselles.
- L’autre jour ! Alors qu’ je balayais sur l’avenue Victor Hugo, une vieille dame bourgeoise qui promenait son clébard, m’enguirlande parce ce que les trottoirs sont sales et que nous les éboueurs on fait pas notre boulot ! Mais m’dame… Je lui réponds… les trottoirs c’est pas moi qui les salit ! Je peux pas courir derrière chaque personne qui jette des papiers par terre. C’est à tout le monde de faire des efforts aussi !
Devant ce bon sens quasi magique, le barman en chemise blanche et gilet noir acquiesce d’un sourire tout en essuyant un verre et ajoute :
- Les gens sont gonflés ! J’te parie que c’est cette même vielle dame qui cent mètres plus loin, va laisser son médor lacher un bel étron sur le macadam et qui c’est qui va ramasser ? Hein ?
- Ah ! Ben oui ! Ca sera pour ma pomme ! Ah j’te jure… tiens resserre moi un allongé va ! Il m’en faut du courage pour aller bosser.
Le bistrot est presque vide, trois personnes sont assises. Un trentenaire, barbe de trois jours, pianote sur son mac et à deux tables, une jeune fille avec un jus d’orange, termine de se maquiller. Plus loin face à la baie vitrée un viel homme boit un ballon de rouge et observe, mélancolique, le flux des passants dans la rue. Au fond du bar, près des toilettes, un écrant plat fixé au mur, diffuse continuellement les news sous forme d’images froides et silencieuses que personne ne regarde. Celles-ci s’évanouissent en reflets bleus dans les plantes vertes. Il est 7h52 et après avoir avalé son café long, l’éboueur se dirige lentement comme une tortue vers la sortie du bistrot.