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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux

Auteur Sujet: Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux  (Lu 3990 fois)

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Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« le: 15 Février 2007 à 22:29:26 »
Un titre étrange, oui, oui :P Mais à part ça ?

;)

[Deuxième version dispo dans les posts suivants]




     Ploc.

     Ploc.

     Peu à peu, je recouvre mes esprits. Il fait froid. Mes membres me font mal. Je tente de changer de position, mais un mouvement trop brusque m’arrache un cri. Il a fallu que je me casse quelque chose… J’essaie en vain de me rappeler comment, de me souvenir, rien qu’un peu, de ce qui est arrivé. Des filaments de brume persistent encore dans mon esprit enténébré, comme si je me réveillais d’un long sommeil. Pourtant, ma tête fonctionne, aucune migraine. C’est toujours ça. J’ouvre péniblement un œil. Autour de moi, du noir. Rien que du noir, comme dans mon crâne. Je tourne la tête, et, si je ne crois pas avoir été brusque, mon cou le ressent comme tel. Partout, les mêmes ténèbres. Comment suis-je arrivé là ? Prisonnier dans un four. Ou d’une mine de charbon. Dieux tout-puissants, éclaircissez tout ça ! Et mes pensées, par la même occasion.

   Mais les dieux ne se manifestent pas. Seul Jhig aux boucles d’ombre garde son emprise sur ce monde sans couleur et sans lumière. Je repense à une phrase d’un ouvrage dont le nom m’échappe – tout m’échapperait-il ? – : Les ténèbres t’entoureront, tu seras aveugle dans un monde qui te seras inconnu. Quand tu te seras habitué à la noirceur des lieux, tu discerneras des ombres, de noires silhouettes, puis un monde entier que jamais tu n’aurais envisagé, et qui s’étendra devant toi. D’où cela peut-il bien venir ? Une chose est sûre, ma mémoire continue de me faire cruellement défaut. Je cherche, intensément. Cette prophétie stupide ne s’est pas imposée à moi, alors d’où vient-elle ?

   Ploc.
  
   Ploc.

     Bruit étrange dans cet univers silencieux, un instant de son coulant. Coulant, oui. De l’eau ? De l’eau qui tombe.

Ploc. Ploc. Pluie. Serait-ce cela ? Serais-je à l’air libre, pour que j’entende de cette façon l’eau des nuages tomber près de moi ? Mon vieux, tu perds complètement la tête. Si tu étais à l’air libre, les gouttes ne t’éviteraient pas. Cesser de conjecturer sans fin... ou la migraine achèvera le tableau du faible d’esprit qui philosophe.

Une lumière dans mon esprit, comme si deux réseaux venaient de se connecter. Le Livre des Morts, c’est bel et bien cela ; le charabia de mon premier souvenir vient d’un passage du Livre des Morts. De plus en plus étrange. Si j’étais passé dans le monde de l’au-delà, je l’aurais su. Mourir, ce n’est pas rien ! Ca ne peut se produire d’un claquement de doigts – surtout qu’aussi loin que je cherche dans ma faible mémoire, rien qui ressemblât à un claquement de doigts n’est parvenu à mes oreilles. Juste ce « ploc » répétitif et horripilant.

Où suis-je ? Piteux spectacle ! A vrai dire, je ne le sais pas, toujours pas. Mais je prends petit à petit conscience de ma position dans l’espace… serais-je devenu mendiant ? Je demeure prostré, sans forces, adossé contre un mur suintant d’humidité. Mes jambes sentent la pierre, sous la fine pellicule de boue qui recouvre le sol. A en juger par le contact, il s’agit plus d’eau sale que de terre boueuse. Ploc. Ploc. Mes sens se précisent, je découvre de nouvelles choses. Etonnant comme l’homme est dépendant de ses sens. Peut-il ignorer, ne pas même concevoir, certaines sensations ? Expliquez les couleurs à un aveugle… Ploc. Ploc. Les sons résonnent. Pas beaucoup, mais ils se répercutent sourdement dans le lieu que j’occupe.

Parvient à mon ouïe un murmure indistinct. Me parlerait-on ? Non. L’eau. Elle coule, près de moi. Un léger clapotis à quelques pas de la chose ramassée et anguleuse que je suis. Et soudain, tout me revient. La fête, les quais, l’animal. La curiosité. L’égout, et la bagarre. Mauvaise équation. Et, bien sûr, c’était retombé sur moi. On était un groupe d’une bonne quinzaine, tous fêtards, mais mon rôle favori doit être celui du malchanceux. La tradition veut que nos âmes réincarnées portent le nom qui illustre le mieux notre existence passée. Je serai Celui-qui-se-retrouve-dans-de-sales-draps, à n’en pas douter.

Dans mon esprit, les rouages de la réflexion se dérouillent ; mon cynisme habituel reprend le dessus. Petit à petit, les ténèbres s’estompent, je distingue des contours, des nuances de gris sombre. Ploc. Ploc. L’eau qui goutte de la pierre humide du plafond. Mon odorat revient, par étapes successives, m’envoyant à la figure des remugles peu enthousiasmants. Dans cet univers d’humidité et de crasse, alliant la pierre glissante et l’eau souillée, je retrouve mes repères. Nous étions venus de là-bas ; la grille apparaît peu à peu, silhouette arachnéenne dans l’obscurité décroissante.

Vraiment pas malin. Ce que l’eau-de-vie peut faire à la raison humaine… diablement bonne, il faut dire, elle avait un goût d’abricot et de miel pas désagréable. Mais sans elle, on ne serait pas allé sur les quais rendre visite au vieux Djok, et Drey n’aurait pas remarqué la masse sortant du fleuve. Fichu crocodile. Ensuite, l’engrenage s’était mis en marche. Sensi avait fait preuve de sa curiosité légendaire* et avait voulu connaître l’origine de l’apparition du saurien. On s’était alors engagé dans cette expédition nocturne, et, devinant qu’il venait des égouts, on s’y était introduit par une grille en mauvais état. Mais les tunnels étaient sombres, glissants, l’atmosphère devenait lourde à mesure qu’on s’enfonçait dans les entrailles de la cité. Une querelle avait éclaté entre Drey et Mihé. L’un voulait continuer, l’autre renoncer. Deux camps s’étaient formés, Mihé avait été poussé, avait dérapé. On avait ouvert des yeux ronds quand l’eau s’était teintée de rouge. Il avait toujours porté la poisse. On avait pris peur, chaque camp avait accusé l’autre. Et puis le noir. M’a-t-on frappé ? Où sont allés les autres ? Impossible de le savoir. En tout cas, ma solitude n’est pas à prouver. Autant sortir rapidement de là, le lieu est plutôt glauque.


______
* A Banadiqa, « sénésé » est l’autre nom du furet.



Tandis que je remonte le tunnel vers la sortie, une masse sombre, dans l’eau, attire mon attention. Serait-ce… non, ça ne bouge pas. La vivacité d’un crocodile est redoutable, et il en aurait déjà usé… Je m’approche. Me fige. Après un instant à contempler ce que mes yeux ne peuvent croire, je me détourne et vomis, mélange de peur et de dégoût. Le cadavre mutilé de Sensi flotte dans les eaux souillées, la chair boursouflée. Il lui manque un bras et une jambe, arrachés. Ce n’était pas un fait divers, les crocodiles ont bien envahi les égouts. La curiosité est un vilain défaut. Réprimant un nouveau haut-le-cœur, je quitte Sensi, et me dirige tant bien que mal vers la sortie.

Un clapotis. Je me retourne, titubant, et scrute les eaux sombres. Rien. La folie me guette-t-elle ? Nouveau murmure dans les flots. Dominer ma panique, à quoi bon ? Terrifié, je cours vers la sortie, manquant souvent de glisser. Mes mains tremblent, je tire la grille vers moi. La nuit passée, elle avait rapidement cédé. Je tire. Tire, à nouveau. Tire, de toutes mes forces. Elle reste en place, solide comme si elle avait venait d’être posée. Dément, je secoue les barreaux, criant, appelant au secours, hurlant comme un damné.

La grille résiste. Ultime coup du sort. Mon esprit, sombrant dans la folie, noyé dans une démente panique, plonge. Je continue de crier, jusqu’à ce que je le sente. Derrière moi. Je me retourne, hurlant plus que jamais. Les ténèbres ne me trompent pas, je sais qu’il est là. « Montre-toi ! Montre tes crocs, tu peux toujours ouvrir la gueule, tu ne m’auras pas ! » Ma voix se casse, je sanglote. Brisé, je m’effondre, poursuivant mon discours. Syllabes hachées, rageuses et sans espoir. « Montre-toi ! » Je ne sais plus de quoi j’ai peur, je sens juste en moi ce sentiment primaire et oppressant. A terre, sur la pierre boueuse, je me recroqueville dans le noir. Les parois du tunnel répercutent l’écho de mes sanglots. Mes pleurs, toujours, qui noient les décombres de mon humanité.
« Modifié: 05 Octobre 2008 à 15:50:38 par Loredan »
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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #1 le: 16 Février 2007 à 12:39:55 »
mazette... ça

rigole pas. je laisse à d'autres le soin de

"décortiquer" le texte, moi je ne te donnerai que mes

impressions.

c'est une bonne nouvelle (façon de parler

:P). A la fin je me suis sentie claustrophobe. Le coeur qui bat,

l'impression que tout se resserre autour de moi... "les

accidents sont rarement intelligents". se retrouver dans ce pétrin

pour quelques verres de trop.. c'est... terriblement humain!
"D'après une théorie, le jour où quelqu'un découvrira exactement à quoi sert l'Univers et pourquoi
il est là, il disparaîtra sur-le-champ pour se voir remplacé par quelque chose de considérablement plus inexplicable et bizarre. D'après une autre théorie, la chose est déjà arrivée."  Douglas Adams

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Re : Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #2 le: 16 Février 2007 à 16:15:01 »
Citation de: Syane
A la fin je me suis

sentie claustrophobe. Le coeur qui bat, l'impression que tout se

resserre autour de moi... "les accidents sont rarement

intelligents". se retrouver dans ce pétrin pour quelques verres de

trop.. c'est... terriblement humain!

Je suis

content que ça ne t'ait pas laissé de marbre ;) En fait, (SPOILERS

:D) même si l'eau-de-vie y est pour quelque chose,

c'est surtout la panique, une panique démente [due avant tout à la

découverte de Sensi et à la grille close], qui le rend fou et qui le

détruit.

(fin spoilers^^)

Enfin, c'est

l'interprétation que jvoulais faire passer ; après, libre à tous

de se faire sa propre idée ! C'est aussi le but dans un travail

d'écriture.
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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #3 le: 18 Février 2007 à 16:58:16 »
Vraiment pas mal !!!  ;) Tu écrit

très bien dis donc ! Et c'est vrai on ressent bien la peur panique

de ton personnage !!
Au fait ! Mais où est le crocodile ??
Y a pas d’amour
Sans se voiler la face
Sans répondre au chant des sirènes

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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #4 le: 18 Février 2007 à 17:08:24 »
Merci :)
Jsuis content que vous

ressentiez la panique du perso, c'est le point le plus important

du texte :)
A vrai dire (re-SPOILERS :D), hormis celui

qu'ils voient la veille au soir, il n'y a pas de crocodile

qui intervienne directement. Indirectement, si, le perso s'en rend

compte en découvrant le corps de Sensi. Toute la panique découle de

cette vision et de jeux de son esprit. Seule l'imagination dans le

cadre de la panique extrême va influencer le perso au point de le

détruire complètement. Le crocodile n'est pas là, la panique

influence le personnage au point de lui faire croire le

contraire.


C'est ce sur quoi j'ai voulu

travailler :) 
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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #5 le: 15 Mai 2007 à 10:08:45 »
Voilà une SECONDE VERSION, presque identique *en fait, j'aime bien ce texte :noange:*, juste pour ceux qui n'avaient pas encore lu la première.






    Ploc.
     Ploc.

     Peu à peu, je recouvre mes esprits. Il fait froid. Mes membres me font mal. Je tente de changer de position, un mouvement trop brusque m’arrache un cri. Il a fallu que je me casse quelque chose… J’essaie en vain de me rappeler comment, de me souvenir, rien qu’un peu. Des filaments de brume persistent encore dans mon esprit enténébré, comme si je me réveillais d’un long sommeil. Pourtant, ma tête fonctionne, pas de migraine. C’est toujours ça. J’ouvre péniblement un œil. Autour de moi, du noir. Rien que du noir, comme dans mon crâne. Je tourne la tête, et, si je ne crois pas avoir été brusque, mon cou le ressent comme tel. Partout, les mêmes ténèbres. Comment suis-je arrivé là ? Prisonnier dans un four. Ou d’une mine de charbon. Dieux tout-puissants, éclaircissez tout ça ! Et mes pensées, par la même occasion.

      Mais les dieux ne se manifestent pas. Seul Jhig aux boucles d’ombre garde son emprise sur ce monde sans couleur et sans lumière. Je repense à une phrase d’un ouvrage dont le nom m’échappe – tout m’échapperait-il ? – : Les ténèbres t’entoureront, tu seras aveugle dans un monde qui te seras inconnu. Quand tu te seras habitué à la noirceur des lieux, tu discerneras des ombres, de noires silhouettes, puis un monde entier que jamais tu n’aurais envisagé, et qui s’étendra devant toi. D’où cela peut-il bien venir ? S'imposer d'une telle manière à un esprit défaillant, quelle impudence... putain de trous de mémoire. Cette prophétie stupide ne s’est pas extraite du néant, alors d’où vient-elle ?

  Ploc.
  Ploc.

     Bruit étrange dans cet univers silencieux, un instant de son coulant. Oui. De l’eau ? De l’eau qui tombe. Ploc. Ploc. Pluie. Serait-ce cela ? Serais-je à l’air libre, pour que j’entende de cette façon l’eau des nuages tomber près de moi ? Insensé. Si tu étais à l’air libre, les gouttes ne t’éviteraient pas. Cesser de conjecturer sans fin... ou la migraine achèvera le tableau du faible d’esprit qui philosophe.

Une lumière dans mon esprit, comme si deux réseaux venaient de se connecter. Le Livre des Morts, le charabia de mon premier souvenir vient d’un passage du Livre des Morts. Non ! Non, je ne peux pas être mort. Je n'ai même pas profité de l'héritage de ma belle-mère, s'il vous plaît, dieux tout-puissants ! Un délai ! Si j’étais passé dans le monde de l’au-delà, je l’aurais su. Mourir, ce n’est pas rien ! Ca ne peut se produire d’un claquement de doigts – surtout qu’aussi loin que je cherche dans ma faible mémoire, rien qui ressemblât à un claquement de doigts n’est parvenu à mes oreilles. Juste ce « ploc » répétitif et horripilant.

Où suis-je ? Piteux spectacle ! A vrai dire, je ne le sais pas, toujours pas. Mais je prends petit à petit conscience de ma position dans l’espace… serais-je devenu mendiant ? Je demeure prostré, sans forces, adossé contre un mur suintant d’humidité. Mes jambes sentent la pierre, sous la fine pellicule de boue qui recouvre le sol. A en juger par le contact, il s’agit plus d’eau sale que de terre boueuse. Ploc. Ploc. Mes sens se précisent, je découvre de nouvelles choses. Etonnant comme l’homme est dépendant de ses sens. Peut-il ignorer, ne pas même concevoir, certaines sensations ? Expliquez les couleurs à un aveugle… Ploc. Ploc. Les sons résonnent. Pas beaucoup, mais ils se répercutent sourdement dans le lieu que j’occupe.

Parvient à mon ouïe un murmure indistinct. Me parlerait-on ? Non. L’eau. Elle coule, près de moi. Un léger clapotis à quelques pas de la chose ramassée et anguleuse que je suis.

Et soudain, tout me revient. La fête, les quais, l’animal. La curiosité. L’égout, et la bagarre. Mauvaise équation. Et, bien sûr, c’était retombé sur moi. On était un groupe d’une bonne quinzaine, tous fêtards, mais mon rôle favori doit être celui du malchanceux. La tradition veut que nos âmes réincarnées portent le nom qui illustre le mieux notre existence passée. Je serai Celui-qui-se-retrouve-dans-de-sales-draps, à n’en pas douter.

Dans mon esprit, les rouages de la réflexion se dérouillent ; mon cynisme habituel reprend le dessus. Petit à petit, les ténèbres s’estompent, je distingue des contours, des nuances de gris sombre. Ploc. Ploc. L’eau qui goutte de la pierre humide du plafond. Mon odorat revient, par étapes successives, m’envoyant à la figure des remugles peu enthousiasmants. Dans cet univers d’humidité et de crasse, alliant la pierre glissante et l’eau souillée, je retrouve mes repères. Nous étions venus de là-bas ; la grille apparaît peu à peu, silhouette arachnéenne dans l’obscurité décroissante.

Vraiment pas malin. Ce que l’eau-de-vie peut faire à la raison humaine… diablement bonne, il faut dire, elle avait un goût d’abricot et de miel pas désagréable. Mais sans elle, on ne serait pas allé sur les quais rendre visite au vieux Djok, et Drey n’aurait pas remarqué la masse sortant du fleuve. Fichu crocodile. Ensuite, l’engrenage s’est mis en marche. Sensi a fait preuve de sa curiosité légendaire et a voulu connaître l’origine de l’apparition du saurien. On s’est alors engagé dans cette expédition nocturne, et, devinant qu’il venait des égouts, on s’y est introduit par une grille en mauvais état. Mais les tunnels étaient sombres, glissants, l’atmosphère devenait lourde à mesure qu’on s’enfonçait dans les entrailles de la cité. Une querelle a éclaté entre Drey et Mihé. L’un voulait continuer, l’autre renoncer. Deux camps se sont formés, Mihé a été poussé, a dérapé. On a ouvert des yeux ronds quand l’eau s’est teintée de rouge. Il avait toujours porté la poisse. On a pris peur, chaque camp a accusé l’autre. Et puis le noir. M’a-t-on frappé ? Où sont allés les autres ? Impossible de le savoir. En tout cas, ma solitude n’est plus à prouver. Autant sortir rapidement de là, l'endroit est plutôt glauque.

Tandis que je remonte le tunnel vers la sortie, une masse sombre, dans l’eau, attire mon attention. Serait-ce… non, ça ne bouge pas. La vivacité d’un crocodile est redoutable, il ne se laisserait pas prendre au dépourvu… Je m’approche. Me fige. Après un instant à contempler ce que mes yeux ne peuvent croire, je me détourne et vomis, mélange de peur et de dégoût. Le cadavre mutilé de Sensi flotte dans les eaux souillées, la chair boursouflée. Il lui manque un bras et une jambe, arrachés. Ce n’était pas un fait divers, les crocodiles ont bien envahi les égouts. La curiosité est un vilain défaut. Réprimant un nouveau haut-le-cœur, je quitte Sensi, et me dirige tant bien que mal vers la sortie.

Un clapotis. Je me retourne, titubant, et scrute les eaux sombres. Rien. La folie me guette-t-elle ? Nouveau murmure dans les flots. Dominer ma panique, à quoi bon ? Terrifié, je cours vers la sortie, manquant souvent de glisser. Mes mains tremblent, je tire la grille vers moi. La nuit passée, elle avait rapidement cédé. Je tire. Tire, à nouveau. Tire, de toutes mes forces. Elle reste en place, solide comme si elle avait venait d’être posée. Dément, je secoue les barreaux, criant, appelant au secours, hurlant comme un damné. La grille résiste. Ultime coup du sort. Mon esprit, sombrant dans la folie, noyé dans une démente panique, plonge. Je continue de crier, jusqu’à ce que je le sente. Derrière moi. Je me retourne, hurlant plus que jamais. Les ténèbres ne me trompent pas, je sais qu’il est là. «Montre-toi ! Montre tes crocs, tu peux toujours ouvrir la gueule, tu ne m’auras pas !» Ma voix se casse, je sanglote. Brisé, je m’effondre, poursuivant mon discours. Syllabes hachées, rageuses et sans espoir. «Montre-toi !» Je ne sais plus de quoi j’ai peur, je sens juste en moi ce sentiment primaire et oppressant. A terre, sur la pierre boueuse, je me recroqueville dans le noir. Les parois du tunnel répercutent l’écho de mes sanglots. Mes pleurs, toujours, qui noient les décombres de mon humanité.[/font=Microsoft sans serif]
« Modifié: 12 Septembre 2009 à 16:56:40 par Loredan »
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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #6 le: 15 Mai 2007 à 22:25:22 »
Ah, ce texte est extraordinaire! C'est l'un de mes préférés de toi. Je me rends compte que j'ai oublié de te laisser un commentaire...J'étais pourtant sûre de l'avoir fait sur les Virages...ok, je sors. :D

Non, avant de sortir, je voulais simplement dire que j'ai beaucoup aimé ce texte, ce "récit d'émotions". On partage la terreur de ton personnage, sa folie, et on est pris par les mêmes angoisses que lui.

J'aurais juste un petit reproche à faire: le titre, un peu "rocambolesque" par rapport à la noirceur de ton texte, son aspect désespéré, au fond.

Mais cela n'ôte rien au style de ton texte, très bien écrit. :)
"J’ai soudain la sensation limpide d’avoir gaspillé ma jeunesse… L’avoir vue s’échapper de mes mains comme l’anguille effrayée et m’appeler à présent sur le lierre du tombeau, où patiente depuis toujours le chant des enfants, les raisins volés…"

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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #7 le: 15 Mai 2007 à 22:44:51 »
 :)

Eh bien... pour le titre, je voulais justement trancher avec cet aspect lugubre :-° Introduire une gaieté feinte. Je trouvais le titre assez... étrange, et en décalage avec le texte^^

P'is surtout (enfin ça faut pas l'répéter), ce genre de titre attire plus l'oeil que si ç'avait été "Les décombres de mon humanité" :D
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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #8 le: 08 Avril 2008 à 21:09:31 »
super titre Loredan!! Je me suis jetée dessus dès que je l'ai lu me disant qu'avec un titre pareil ça ne pouvait être que bien...
ai-je été déçue? Pas vaiment à vrai dire, vu que ce n'est pas du tout un titre complètement absurde, ça reprend bien les élements du texte.
Hum, passons à des remarques plus précises
Bruit étrange dans cet univers silencieux, un instant de son coulant.
je n'aime pas "un son coulant, à la première lecture je n'avais pas compris le esns du mot "son" et à  la deuxième je me suis dit que finalment non ça n'allait pas.

Vraiment pas malin. Ce que l’eau-de-vie peut faire à la raison humaine… diablement bonne, il faut dire, elle avait un goût d’abricot et de miel pas désagréable.
aurais-tu goûté? nan, on s'en fiche, j'aime bien le rythme: couper la phrase comme ça " vraiment pas malin. Ce que...", ça fait hum poétique, enfin recherché quoi! donc du positif

je serai Celui-qui-se-retrouve-dans-de-sales-draps, à n’en pas douter.
JPlutôt intéressante comme réincarnation, j'aime bien ce côté "comique"

Mon esprit, sombrant dans la folie, noyé dans une démente panique, plonge.
pas mal la personnification, ça rend le personnage plus intéressant

bon bon c'est bien tout ça mais la fin... ben elle m'a laissé sur ma faim ( sans mauvais jeu de mot), s'il fallait que tu revois quelque chose, pour moi, c'est la fin
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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #9 le: 08 Avril 2008 à 21:26:20 »

Qu'est-ce que tu n'as pas aimé dans la fin ? Est-ce que tu as eu un sentiment d'oppression ? Si oui, c'est le but. Sinon, j'ai échoué... je voulais que le lecteur partage un court instant la descente brutale et définitive du narrateur...

Ah zut, "un instant de son coulant" j'aimais bien, je trouvais que ça avait un côté poème en prose... zut, triple zut.

Merci d'avoir lu et commenté ^^ et j'suis content que ça t'aies à peu près plu.
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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #10 le: 08 Avril 2008 à 21:36:56 »
Qu'est-ce que tu n'as pas aimé dans la fin ? Est-ce que tu as eu un sentiment d'oppression ? Si oui, c'est le but. Sinon, j'ai échoué... je voulais que le lecteur partage un court instant la descente brutale et définitive du narrateur...
ben tu as échoué alors...
nan en fait j'ai trouvé que... comment dire.. qu'il n'y avait pas de fin... ça finit comme ça sans rien...
Je sais pas comment t'expliquer, c'est un peu comme si je me disais "j'ai dû louper les dernières lignes, ça ne peut pas se terminer comme ça"
on sent bien l'oppression du personnage, là n'est pas le problème mais il n'y a pas de fin, je sais pas quoi dire d'autre
moi je veux savoir  s'il va crever, bref, quelque chose en plus :-°

Ah zut, "un instant de son coulant" j'aimais bien, je trouvais que ça avait un côté poème en prose... zut, triple zut.
en fait... ne vexe pas! Un son "coulant", ça me fait penser à...du camembert... donc difficile d'apprécier qaund tu as cette image dans la tête

Merci d'avoir lu et commenté ^^ et j'suis content que ça t'aies à peu près plu.
mais oui j'ai quand même aimé ( pas la fin) mais un texte ne se résume pas à sa fin ^^
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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #11 le: 12 Avril 2008 à 20:16:57 »
Citer
silhouette arachnéenne dans l’obscurité décroissante
Joli !  :)


Honnêtement, j'ai moyennement accroché... J'aime pas les histoires qui finissent mal  ;D La fin est certes haletante, mais comme on voit venir que ça va mal tourner, on se détache un peu... enfin moi.
Mais c'est une question de goût, en fait, parce que le texte est bien mené et bien écrit, donc j'ai rien à redire !  :)
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

Verasoie

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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #12 le: 12 Septembre 2009 à 17:04:33 »
Étrange, ce texte !

Je trouve la lecture fluide, mais ce qui est étrange... c'est comme si le premier et le second degré se battaient en duel. Avec ce titre, je m'attendais à un texte plutôt léger, le début plante une ambiance plutôt oppressante, j'ai été distraite par le milieu quand j'ai commencé à me demander si le narrateur n'était pas le Capitaine Crochet dans ses jeunes années, du coup, à la fin je m'attendais à une chute, et je n'ai pas senti l'angoisse monter (alors qu'en le relisant je trouve qu'elle est correctement amenée).

En conclusion, j'aime bien le titre, j'aime bien le texte, mais je trouve qu'ils ne vont pas ensemble. Le titre fait partir le lecteur sur une mauvaise voie, probablement.

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Re : Un crocodile, de l'eau-de-vie et un curieux
« Réponse #13 le: 12 Septembre 2009 à 17:10:18 »
Mais qu'ont mes vieux textes à s'obstiner à remonter. J'ai l'impression d'être un serial killer qui veut couler les corps de ses victimes dans la Mer Morte.

Ouh, la taille 4 c'est très petit. Je me souviens presque de la chanson du crocodile et du Capitaine...

Pour le reste, je ne sais pas trop quoi te répondre ^^ y a pas mal de lourdeurs dans ce texte, il faudrait que je le retravaille. Et que je fasse peut-être durer un peu plus la fin (ou plutôt le début de la fin), pour que le lecteur s'habitue au... courant de noirceur qui s'empare du texte ?

en tous les cas, merci d'être passée. T'as éternué ? Non parce que la poussière. :huhu:
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