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17 Avril 2026 à 09:34:00
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La route est longue [ Nouvelle ]

Auteur Sujet: La route est longue [ Nouvelle ]  (Lu 5352 fois)

Hors ligne Maïa Hold

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La route est longue [ Nouvelle ]
« le: 15 Février 2009 à 12:35:33 »
On m'a dit qu'on aurait plaisir à me lire. Rien n'est moins sûr, mais bon, je poste quand même la dernière nouvelle que j'ai écrite, pour l'envoyer à un concours. J'ai passé tellement de temps à l'écrire et à la paufiner, que maintenant, je n'en supporte même plus la lecture...
Ah, et si quelqu'un a une brillante idée pour un titre moins nul, qu'il n'hésite pas à me la communiquer! Merci ;)

La route est longue.

Une nuit

L'horizon n'était qu'une brume d'une blancheur immaculée. Elle avançait sans but au milieu de ce paysage uniforme. Aucun souffle de vent ne caressait sa peau, aucun obstacle n'entravait sa lente progression. Ce brouillard laiteux la déstabilisait, elle avait l'impression que ses yeux étaient obstrués par un épais coton. Sans cesser de marcher, elle frotta ces derniers avec ses poings avant de froncer les sourcils devant l'inutilité de ce geste. Peu à peu, l'angoisse l'envahit toute entière. Ignorer les raisons de sa présence et la direction à prendre dans cette brume blanche la terrorisait. Elle déglutit pour tenter de chasser le sentiment de malaise qui la rendait nauséeuse. Son cœur battait la chamade, ses jambes flageolaient. Elle voulait s'arrêter et s'asseoir pour reprendre ses esprits mais ses pas ne lui appartenaient plus. Ils allaient selon leur volonté vers une destination inconnue et cachée par le nuage opaque à perte de vue. Elle avança ainsi un long moment, ressassant des pensées que sa mémoire lui avait dissimulées. Elle se souvint d'une fête de famille qui avait tourné au désastre et d'un après-midi solitaire dans son lit d'enfant à barreaux qui lui évoquait une prison. Elle se remémora le goût des sablés préparés par sa grand-mère du temps où elle était en vie et l'odeur de myosotis que sa tante vaporisait dans toutes les pièces de son imposante demeure.
Après ce qui lui parût un temps infini, elle déboucha sur une route. Ce n'était pas une route de bitume noir ornée de bandes blanches comme c'était désormais courant. Non, celle-ci était en fins pavés blancs striés de veinules grises, qui évoquaient des plaques de marbre. La route ne menait nulle part, le brouillard s'étendant partout où portait son regard. Toutefois, elle s'y engagea à grandes enjambées comme si elle était pressée d'arriver à destination. Elle se hâtait de la sorte, lorsqu'apparut soudainement une personne à quelques pas d'elle. Elle fut stoppée net dans son élan par un écran invisible. Elle n'eut pas le temps de froncer les sourcils, comme à son habitude, que le sol se dérobait sous elle, la faisant chuter dans le noir complet. Elle tombait sans fin dans les ténèbres en tournoyant. Sa chemise de nuit se déployait en corolle autour d'elle et bruissait délicatement. Ce n'était pas une de ces chutes rapides qui vous soulèvent le cœur et font battre le sang à vos oreilles. Non, c'était une chute lente et silencieuse, propre à vous rendre fou.
Elle se réveilla en sursaut, les yeux hagards, le souffle court et le front perlant de sueur. D'une main tremblante, elle rejeta la couverture orangée et s'arracha de son lit à baldaquin. Elle gagna la salle de bain d'un pas chancelant, et s'aspergea le visage d'eau en cherchant à étouffer son malaise. Le liquide froid ruisselait sur ses joues creuses, trempant sa large chemise. Pourtant, une boule lui serrait toujours la gorge, ses mains tremblaient toujours autant et une douleur sourde lui broyait le cœur. Suffocante, elle accrocha le rebord du lavabo. Le sang lui battait aux tempes, il lui montrait des images tirées de son cauchemar: le paysage blanc laiteux, la route de marbre. Serrant les dents et crispant les doigts à s'en faire blanchir les phalanges, elle réfréna ce flot envahissant. Levant les yeux, elle contempla longuement son reflet dans la glace. Il lui montrait une jeune fille à l'âge indéfinissable, les yeux bleus cernés de noir, encadrés de cheveux châtains clairs aux reflets blonds. Ses pommettes saillantes et son pli soucieux au front lui donnaient un air autoritaire que contredisait son nez pointu. Elle aurait pu être jolie, au lieu de ça, on lui attribuait plutôt une beauté féroce.


Le même jour

Un cheval. En fait, non, pas un cheval. Un hippopotame, comme celui du zoo, celui que sa cousine appelait le « gros tout moche ». Tout comme cette chose, il avait les pattes arquées et le cou tordu. En fait, cette forme pouvait aussi évoquer un têtard, lorsqu’il vient de casser sa coquille et qu’il s’en extirpe difficilement. Ou peut-être un poisson, on pouvait voir des espèces de nageoires étranges. Quoique c'était vraiment bizarre. Un poisson mort écrasé, mais vu d'en bas, flottant dans l'eau bleue de son aquarium céleste. "Hum, oui, ça doit être ça", pensa Anya, plantée au beau milieu de la chaussée, le nez levé vers le ciel, ses yeux bleus plissés détaillant le gros nuage au-dessus d'elle, les klaxons agressifs des voitures pour fond sonore. Ayant bien visualisé la forme brumeuse, elle enfonça ses mains dans les poches profondes de son blouson noir et reprit sa déambulation d'un pas décidé. Le nez enfoncé dans son écharpe aux senteurs orientales, elle lançait des coups d'œil furtifs autour d'elle, enregistrant des détails infimes, des attitudes, des lieux, des visages, des corps, des objets, des paroles et des expressions. Tous ces gens qu'elle observait lui montraient leur vie, dont elle ignorait tout et qu'elle contemplait avec curiosité. Elle mémorisait des choses qui pourraient lui servir, plus tard, quand elle prendrait son stylo pour noircir des pages. Alors, pour le moment, comme tous les soirs, elle errait dans la ville, parcourant toutes les rues entre la librairie et la bibliothèque. Elle regardait les gens sortir de chez eux, prendre leur voiture, se mettre à courir, s'insulter, s'aimer, s'ignorer, fouiller dans leur sac, pleurer, crier, monologuer... Cela aurait pu l'amuser, mais elle n'en riait pas. Elle se contentait d'assister au spectacle, tout en commentant intérieurement les scènes qui se jouaient devant ses yeux.
Elle marcha ainsi sans but jusqu'à ce que ses jambes soient en feu et qu'elle peine à placer un pied devant l'autre. Ses talons résonnaient durement sur le trottoir humide, composant une mélodie oppressante. Ses doigts gelés l'élançaient douloureusement, le vent froid pénétrait son épaisse veste, agitant ses épaules de légers tremblements. En un immense effort de volonté, elle allongea le pas. Désormais, il lui tardait d'arriver chez elle, de se lover dans son fauteuil tout en sirotant un thé et en couchant sur le papier ses observations journalières. Elle empoignerait son carnet à la couverture bariolée et son stylo quatre couleurs et regarderait sa main courir sur la page, transcrivant les millions d'idées qui se bousculaient dans sa tête. Oui, cela se passerait ainsi, il ne pouvait en être autrement. Rassérénée, elle esquissa un faible sourire, dévoilant ses dents blanches et impeccablement alignées.
Pourtant, lorsque, sa boisson fumante en main, elle ouvrit le petit cahier, sa main droite ne s'empara pas du Bic posé à proximité. Elle resta inerte, coincée entre l'accoudoir et la jambe repliée, tandis que, les yeux écarquillés, la jeune fille contemplait la page. Cette page vide, cette page blanche. Cette page qui la terrorisait, cette page qui semblait la narguer avec ses lignes régulières et perpendiculaires. Elle songeait que ces lignes ne demandaient qu'à être remplies mais elle ne savait pas quoi écrire. Il y avait tant à dire pour elle qui ignorait par où commencer. Devait-elle planter le décor ou commencer à évoquer le monsieur barbu qui criait après sa femme? A moins qu'elle décrive la petite fille qui pleurait devant les débris de son nounours écrasé...
Finalement, après un long moment passé à agiter sa matière grise en tous sens, elle referma d'un mouvement brusque le carnet, toujours vide. Tous les soirs, elle répétait ce scénario idiot et sans intérêt. Il fut un temps où elle écrivait tout ce qui lui passait par la tête, sans même réfléchir à de belles phrases poétiques. Mais, dorénavant, elle n'arrivait plus à écrire. Lorsqu'elle laissait libre cours à son imagination, elle trouvait que ses phrases n'avaient aucun sens, aucune profondeur. Ce n'étaient que de pauvres lettres, tracées à l'encre noire qui n'exprimaient rien de bouleversant. Parce que c'était cela qu'elle voulait, elle cherchait, à l'exemple des plus grands maîtres de cet art, à bouleverser son lecteur. Elle voulait qu'il ait le cœur chaviré, qu'il inonde ses joues de larmes, qu'il frémisse de toute son âme en lisant ces lignes qu'elle avait écrites.
Cependant, elle ne parvenait à écrire que des choses plates. De vagues descriptions d'êtres imprécis ou de paysages simplistes qui logeaient dans son esprit. S'en rendant compte, elle avait simplement cessé d'écrire. Elle ne voulait pas mener ce combat en couvrant des pages entières de mots ridiculement insignifiants. Elle le menait en cherchant la chose la plus importante, la plus extraordinaire, la plus spéciale, la plus admirable, la plus brillante, la plus sublime, la plus stupéfiante, la plus renversante, la plus miraculeuse, la plus rare, la plus formidable, la plus phénoménale, la plus incroyable, la plus exceptionnelle, mais surtout, la plus difficile à trouver et à apprivoiser. Cette chose, c'était l'inspiration.

Le lendemain

Elle se traînait péniblement vers la salle de classe. Ses pieds raclaient le sol et ses yeux se perdaient dans le vague. Elle était entourée d’amies qui discutaient avec animation d’un sujet futile comme des politiciens débattraient de l’avenir de la République. Elle ne leur prêtait pas attention, son esprit vagabondant analysait le comportement d’un garçon. Comportement qu’elle trouvait pour le moins complexe d’ailleurs et qui accaparait une bonne partie de son temps de réflexion journalier. Mais elle avait beau se torturer les méninges quinze fois par jour, elle n’avait toujours pas résolu l’ « énigme James» .
« T’en fais une tête, tu ne l’as pas vu ? » Elle releva brusquement le nez. Lola n’ignorait rien de la situation et s’enquérait chaque matin de l’avancée de celle-ci avec son tact habituel. Sauf qu’il n’y avait guère de nouveautés en ces temps troublés. Anya la prit dans ses bras et lui glissa à l’oreille : « Si, mais de loin, on ne s’est pas dit bonjour. » L’autre lui pressa gentiment la taille en signe de compassion. Elle ne savait pas quoi dire à son amie, savait que rien ne l’apaiserait et qu’il valait mieux changer de sujet. Elle enchaîna donc sur une critique du professeur d’histoire et pesta contre le devoir maison de mathématiques. Anya lui adressa son faible sourire habituel pour marquer son approbation.
La discussion continua sur ce sujet jusqu’à l’arrivée de la professeure de français. Dans sa précipitation, plusieurs mèches de cheveux s’étaient échappées de son chignon parfaitement modelé. Son rouge à lèvres avait légèrement coulé et la couture de sa jupe bariolée s’était déplacée sur le devant, lui donnant une allure un peu débraillée. Son chemisier était froissé, conséquence probable du fait que son manteau était jeté en vrac sur ses épaules. Elle cherchait avec fièvre ses clés dans ses poches, ses bras en s’agitant ainsi tremblaient sous les manches de laine, lui donnant l’air d’une vieille dame prise de folie. Un bouton de fièvre à la commissure de ses lèvres laissait penser que, tel le personnage qu’elle évoquait dans l’esprit de son élève, sa vie était éprouvante et le sommeil la fuyait. Ayant trouvé son trousseau, elle extirpa sa petite main fripée de la grande poche tricotée et fourragea dans la serrure. Une fine gouttelette de transpiration se fraya un chemin de la tempe au cou de la femme fatiguée, sous les yeux scrutateurs de la jeune fille. Elle acheva sa route dans un repli de soie rosée tandis que ladite jeune fille fronçait les sourcils, se forçant à passer outre ce genre de détails insignifiants.
Durant les deux premières heures de la matinée, elle resta dans ses confuses pensées à décortiquer tous les messages et toutes les paroles que « son beau » lui avait adressées. Elle releva plusieurs choses ambiguës, mais rien qui ne témoigne d’un sentiment plus profond qu’une simple amitié. Si bien que, lorsqu’elle descendit les escaliers en faisant claquer ses talons sur les marches noires, elle conclut sa réflexion par : «  Je dois l’oublier, j’ai mal interprété ses propos ». Forte de cette résolution, elle releva crânement le menton et saisit au passage une conversation qui se déroulait non loin. Elle essayait d’oublier qu’elle prenait cette résolution plusieurs fois par jour, tous les jours depuis bientôt deux semaines et que ladite résolution fondait comme de la neige au soleil dès qu’elle était en présence dudit garçon. Mais elle redoutait le moment où ses interrogations l’obligeraient à accepter son amour pour lui et où elle commencerait à souffrir réellement. 
 
L’après-midi suivant

Elle lui fit face. Son cœur battait la chamade, sa colonne vertébrale était agitée de soubresauts et ses mains gelées ne cessaient de trembler. Pourtant, prenant son courage à pleines mains, elle lui avoua ses sentiments : « James, je … Tu me plais beaucoup. » Elle croassa plus ces mots qu’elle ne les dit, sa gorge sèche lui renvoya un écho intérieur tout à fait détestable. Ses yeux la piquaient horriblement et une petite voix perfide glissait à son oreille : « Tu es ridicule, ma pauvre, ridicule. »  Elle s’attendait à deux choses, toutes aussi probables l’une que l’autre. Elle le voyait déjà la regarder d’un air surpris et lui dire gentiment qu’elle était mignonne mais pas son genre. Elle s’imaginait tout aussi bien le voir se tourner vers elle, les yeux lançant des éclairs, lui dire qu’elle n’était qu’une idiote sans cervelle et s’en aller à grands pas rageurs.
Toutefois, il ne fit ni l’un ni l’autre, la prenant totalement au dépourvu. Il cessa de tourner les pages de l’ouvrage qu’il feuilletait –une encyclopédie de peinture pleine de reproductions peu fidèles-, le reposa calmement sur l’étagère la plus basse dans le creux prévu à cet effet puis se pivota vers elle. Dans ses yeux, il n’y avait nulle rage, nulle désolation profonde, juste une flamme qui scintillait. Anya plongea ses prunelles azures dans celles, sombres et impénétrables, du garçon. Alors, délicatement, très délicatement, il caressa sa joue et repoussa ses cheveux blonds pour lui dégager le visage. Dans un souffle, il prononça son prénom avec une infinie douceur. Cette déclaration eut beau être implicite, elle la comprit sans mal. Elle s’empara de sa main et l’entraîna dehors, passant outre le regard surpris des papys effectuant leur lecture journalière. Une fois qu’ils eurent passé les portes coulissantes et que la pluie eut trempé le sommet de leurs têtes, elle lui sauta au cou et s’empara de ses lèvres avec toute la bestialité qu’elle refoulait depuis des mois. Réagissant immédiatement à cet appel animal, il l’entoura de ses bras puissants et accentua la pression de sa bouche.
Alors, sous l’averse et les regards réjouis des anciens, sur la rue pavée devant la bibliothèque, les âmes des deux jeunes gens s’entremêlèrent pour n’en former plus qu’une, rayonnante et intense. Achevant leur fougueux baiser, ils se contemplèrent en souriant, les yeux chargés d’étincelles, dans une promesse d’amour irréfutable. Ils ne se lâchèrent pas, il en furent incapables. Ils partirent d’un pas léger dans les ruelles, lui tenant la taille de sa belle et elle blottissant contre son prince charmant. Ils ignoraient où ils allaient, leurs vestes étaient déjà gorgées d’eau, laquelle s’infiltrait  sans peine dans leurs chaussures et pourtant, ils marchaient, se moquant du monde autour d’eux, de l’avenir et du passé, ne s’intéressant qu’à l’instant présent, plus beau et pur qu’aucun autre avant lui.
Bien longtemps après, une fois que James eut raccompagné Anya chez elle et qu’ils eurent réussi à se décoller l’un de l’autre, la jeune fille s’assit dans son fauteuil et regarda la pluie ruisseler sur sa vitre avec un air béat et comblé. Elle cherchait comment exprimer son bonheur intense, cette plénitude qui l’avait submergée, mais elle n’arrivait pas à la qualifier. Aucun adjectif n’était assez puissant pour l’évoquer.
Finalement, laissant là les mots qu’elle ne trouvait pas, elle déplia ses jambes engourdies et plongea sur son lit. Elle éclata d’un rire sonore comme elle n’en avait pas émis depuis longtemps et, toute à sa folie bienheureuse, effectua de petits tonneaux. Son corps oscillait au gré de son hilarité, plus léger qu’une plume et plus assuré qu’il ne l’avait jamais été. Puis, sur ses joues s’éparpilla un liquide salé quelle essuya avec surprise.
Larmes de joie.
Un jour après, en soirée

Elle tourna furieusement la page noircie, couverte de divers gribouillis de son cahier surchargé d’écrits en tous genres. Elle avait sauvagement écrit quelques pages, suivant un élan intarissable, avant de se relire et de constater que le texte n'avait ni queue ni tête. Elle accumulait sur sa page des informations concernant un monde succinctement esquissé et des personnages aux particularités plus que changeantes. Elle lança un coup d’œil rageur à son reflet dans la vitre fumée de droite. D’ordinaire, ce reflet lui plaisait. Il parait son visage de tons sombres et d’expressions farouches et correspondait parfaitement à l’image qu’elle voulait avoir d’elle-même. Mais ce soir, elle n’était pas d’humeur à se contempler, une image d’elle-même la mettait hors d’elle, déclenchant l’agacement profond qu’elle éprouvait quant à son incapacité à écrire quelque chose de satisfaisant.
 Retournant son attention sur le calepin maltraité, elle se mit à le feuilleter rapidement, en quête d’une idée utilisable. Or, elle ne trouva que des mots abandonnés sur la page, vides de sens comme autant de coquilles creuses posées sur un sable grossier. D’un geste mécanique, elle posa sa tête dans ses paumes et ferma les yeux. Aussitôt, elle fut prise de vertiges devant la noirceur profonde qui se dévoilait sous ses paupières closes. Elle laissa longtemps son esprit dériver au gré du lent courant de ses pensées. Lorsqu’elle émergea de sa torpeur, elle était plus sereine et prête à prendre les évènements avec philosophie comme elle l’avait toujours fait.
Résolument, elle se leva de sa chaise tournante et descendit les escaliers. L’horloge de la cuisine indiquait 20h10, l’heure de préparer le repas. En fouillant dans le frigo, elle trouva quelques aubergines et des boulettes de viande. Machinalement, elle éplucha les légumes, les coupa et fit frémir de l’huile dans une poêle. Toute à ses pensées, elle commença à balancer les fines tranches dans le récipient. Son bras dénudé reçut un projectile bouillant, bientôt suivit de plusieurs autres qui s’incrustèrent sur la peau blanche de la jeune fille. La douleur ne capta son attention que quand toutes les aubergines furent déposées. Des cercles rouges s’élargissaient à vue d’œil, flétrissant la surface immaculée et grésillant dans un sifflement agaçant. Anya tourna rapidement le robinet d’eau sur la position ‘très chaud’ et attendit que celle-ci atteigne la température voulue. Sans hésitation, elle flanqua son bras droit sous le jet brûlant, serrant les dents pour étouffer la plainte sourde qui lui montait aux lèvres. Une fois que la douleur se fut calmée, elle recouvrit son membre meurtri de crème apaisante. Agacée par cet incident, elle fronça les sourcils et mit un pull de plus, dissimulant aux regards son bras massacré. Elle détestait qu’on s’inquiète inutilement pour elle, en évoquant des bagatelles. Elle continua donc sa besogne comme si de rien n’était, fredonnant une musique entendue il y a bien longtemps, elle ne savait plus exactement ou.
Quelques instants plus tard, attablés devant une assiette bien garnie, ses parents faisaient la conversation, chacun de leur côté, ne tenant absolument pas compte de ce que pouvait dire l’autre. Entre eux, la jeune fille mâchonnait sans conviction sa nourriture, ne prêtant qu’une oreille distraite aux propos exprimés et répondant d’un vague signe de tête aux injonctions que sa mère lui adressait. Dans son esprit se déroulait un nouveau scénario, quelque chose qu’elle n’aurait aucun mal à exprimer et à faire ressentir. Une histoire qui sentirait le réalisme à plein nez et qui saurait trouver sa place dans le monde impénétrable du livre. Une histoire qu’elle n’aurait pas à trouver, étapes par étapes et à échafauder d’une manière hésitante. Une histoire qui coulerait de source, pour qu’elle n’ait plus qu’à trouver les mots justes.
Anya avait plongé au plus profond de sa passion, elle n’avait même plus conscience du monde autour d’elle. Son cerveau tournait à plein régime, comme il ne l’avait pas fait depuis des mois, faute de stimulation. Indifférents à son agitation, les deux adultes continuaient leurs monologues en cœur.


Plusieurs jours plus tard

« Je n’écris plus. »
Allongé sur son lit, tout contre elle et la serrant de ses bras musculeux, James accrocha son regard azur. Dans ces yeux profonds, il déchiffrait le doute, l’incertitude et la peine qui assaillaient sa jeune amie. Un lien intense s’était noué entre eux, lui permettant de la comprendre sans qu’elle eut à s’expliquer. Grâce à cela, il sut instinctivement ce quelle voulait entendre, ce qu’elle espérait qu’il dise. Il passa lentement sa main dans les cheveux blonds et soyeux, caressa de l’index la joue creusée et donna un léger coup affectueux sur le petit nez niché contre son torse. Puis, doucement, il lui dit de sa voix basse et grave : «  Tu devrais recommencer si l’envie t’en prend. »
Un sourire reconnaissant se dessina sur la bouche gercée d’Anya puis, saisissant le menton affirmé de son homme, elle l’embrassa passionnément. Dans son esprit d’ordinaire si tourmenté, elle ressentait désormais un calme inattendu. Ses peurs et ses doutes l’avaient abandonnée, cédant la place à une détermination sans failles. Avec le soutien du garçon qu’elle aimait, tout lui semblait réalisable.
Au beau milieu de cette clarté imprévue, naquit une idée, une pointe de d’inspiration, d’abord faible et mal assurée. Et tandis que la main de James courait sur son corps comme l’effleurement délicat d’un tissu soyeux, cette chimère acquit de plus en plus de consistance dans son imagination. Elle se divisait en une multitude d’éléments divers, plus ou moins précis, qui guideraient sa progression sur le chemin aventureux et incertain de l’écriture. Son attention se focalisa néanmoins sur l’une d’entre elles, périlleuse mais si vitale qu’elle voulut expérimenter sans attendre.
« Ne bouge pas. »
Intrigué, le garçon obéit à cette injonction prononcée avec fièvre et observa Anya chercher fébrilement son cahier et un stylo en état de marche. Elle revint s’asseoir en tailleur sur le large lit, face à lui. Leurs regards se croisèrent longuement, indiquant à James qu’il devait demeurer immobile. Inclinant légèrement son calepin, l’adolescente entama son œuvre. A la manière d’un peintre réalisant le croquis d’un modèle, elle coucha sur le papier tout ce qu’elle voyait. Les mots remplaçaient la peinture, le papier bon marché la toile de lin et son crayon courait sur la feuille avec la fluidité propre à un pinceau en mouvement. De petites mèches rebelles retombaient sur son front, lequel se trouvait plissé dans un froncement de sourcils appliqué. Elle mordillait légèrement sa lèvre inférieure et serrait les mâchoires à un rythme régulier. Ses yeux voletaient alternativement de la page à la pièce, brillants de bonheur et de concentration. Son petit ami la contemplait avec émerveillement, étonné de cette partie d’elle-même qui lui avait échappé jusqu’à ce jour. Plus il la découvrait, plus elle l’enchantait, plus son caractère aux milles facettes le fascinait, plus l’étrange combinaison de force et de faiblesse qui émanait d’elle le subjuguait. Il sut qu’elle ne serait jamais plus belle qu’en cet instant, dans l’intimité de sa chambre, sa personnalité mise à nu.
Il l’admirait en silence, n’osant rompre le charme de cet instant merveilleux qui lui semblait hors du temps. Même s’il ne partageait pas sa passion, il comprenait l’importance que revêtait pour elle cet art du langage et de la narration. Alors il se cala sur les oreillers, trouva une position confortable et attendit patiemment qu’elle fut allée au bout de son élan littéraire.
Elle noircit des pages durant une heure, tandis qu’il la regardait toujours avec un respect presque religieux. Elle leva une dernière fois les yeux, vérifiant qu’elle avait bien consigné tous les détails, même les plus infimes puis apposa un ultime point au bas de sa page. De fines gouttelettes de transpirations luisaient sur son front. Elle ordonna sa coiffure et lança d’une vois rauque et lointaine, comme possédée : « J’ai fini.
-Je peux lire ?
-Non, je veux peaufiner mon texte. »
Il n’insista pas. Elle le lui montrerai en temps voulu, quand elle jugerait sa création digne d’être parcourue par d’autres yeux que les siens. Anya rangea précautionneusement son matériel et revint se nicher contre son amoureux. Elle sourit doucement, heureuse d’avoir retrouvé une partie d’elle-même.


Plus tard

Elle se retrouvait à nouveau seule devant la page blanche. Mais cette fois, elle n’était plus tremblante de peur et d’appréhension. Elle contemplait avec sérénité les lignes qui l’avaient fait frémir et faisait tourner son stylo dans sa paume, laissant les mots s’agencer dans son esprit. Elle avait une conscience aiguë de tout ce qu’elle ressentait. Ce fourmillement dans ses doigts. Le café brûlant dans sa gorge. L’arôme envoûtant qui assaillait son odorat. Cette page offerte, tentante. Le doux bruit du vent contre le carreau, écho de son cœur qui battait la chamade.
Elle se lança. Comme elle l’avait fait en la rassurante présence de James, elle balança tout en vrac sur le papier, du bout de sa plume. Tout ce qui constituait sa vie, tout ce qu’elle avait appris à connaître, dans les épreuves et le bonheur : les sentiments, les rêves, les espoirs, les déceptions, la tristesse, l’amour, le hasard, la joie, la réflexion, le doute, la peur, l’euphorie, la passion. Elle décrivait tout. Les phrases se succédaient dans sa tête, flot ininterrompu et tumultueux auquel elle se livrait sans retenue. Elle lui abandonnait son cœur, son corps et son âme, elle vibrait avec lui. Elle n’essayait pas de filtrer les mots, elle les laissait se dérouler sur le papier, acquérir le sens qu’elle leur destinait, d’eux-mêmes. La page se couvrait progressivement de son écriture fine et pressée, comme si elle avait peur que l’inspiration lui échappe brusquement pour ne plus revenir. Les heures filaient aussi vite qu’un train lancé à pleine vitesse, elle n’y prenait pas garde. Seuls comptaient pour elle ces mots qu’elle avait eus tant de mal à trouver, qui l’avaient fuit tout ce temps. Elle réalisait qu’elle pouvait donner des couleurs à sa vie si terne, une profondeur aux événements quelconques qui survenaient tous les jours et un sens à son existence, tout simplement.
A chaque ligne achevée, son cœur se faisait plus léger, le poids sur ses épaules s’allégeait, un sourire épanoui lui montait aux lèvres. Une bienfaisante félicité s’insinuait dans tout son être, balayant sur son passage toute pensée morose, tout sentiment affligeant. Elle écrivait avec toute la force de son caractère, toute l’intensité de son âme et la complexité de son esprit, en dépassant des limites qu’elle avait crues fixées à jamais.

Une nuit

L'horizon n'était qu'une brume d'une blancheur immaculée. Elle avançait sans but au milieu de ce paysage uniforme. Aucun souffle de vent ne caressait sa peau, aucun obstacle n'entravait sa lente progression. Ce brouillard laiteux la déstabilisait, elle avait l'impression que ses yeux étaient obstrués par un épais coton. Sans cesser de marcher, elle frotta ces derniers avec ses poings avant de froncer les sourcils devant l'inutilité de ce geste. Peu à peu, l'angoisse l'envahit toute entière. Ignorer les raisons de sa présence et la direction à prendre dans cette brume blanche la terrorisait. Elle déglutit pour tenter de chasser le sentiment de malaise qui la rendait nauséeuse. Son cœur battait la chamade, ses jambes flageolaient. Elle voulait s'arrêter et s'asseoir pour reprendre ses esprits mais ses pas ne lui appartenaient plus. Ils allaient selon leur volonté vers une destination inconnue et cachée par le nuage opaque à perte de vue. Elle avança ainsi un long moment, ressassant des pensées que sa mémoire lui avait dissimulées. Elle se souvint d’un anniversaire où des enfants jouaient le rôle d’animaux en hurlant à qui mieux mieux et du contact délicat de l’herbe quand elle courait dans les champs de son oncle.
Après ce qui lui parût un temps infini, elle déboucha sur une route. Ce n'était pas une route de bitume noir ornée de bandes blanches comme c'était désormais courant. Non, celle-ci était en fins pavés blancs striés de veinules grises, qui évoquaient des plaques de marbre. La route ne menait nulle part, le brouillard s'étendant partout où portait son regard. Toutefois, elle s'y engagea à grandes enjambées comme si elle était pressée d'arriver à destination. Elle se hâtait de la sorte, lorsqu'apparut soudainement une personne à quelques pas d'elle. Elle ralentit son pas avec curiosité. La silhouette se tenait de dos, habillée de voiles blancs et gris qui dissimulaient les formes de son corps. Ses cheveux étaient retenus en chignon sur sa nuque, de longues mèches s’échappaient dans tous les sens. Elle tendait la main pour toucher le dos de l’inconnu lorsque celui-ci se retourna. Il s’agissait en vérité d’une jeune fille au visage délicat et mince, avec de grands yeux bleus profonds, reflets d’un bonheur nouveau. Sa bouche charnue arborait un sourire engageant et son teint pâle lui donnait une apparence fragile et tendre. Anya contemplait un reflet d’elle-même où toute tristesse et doute avaient disparu, où il ne restait qu’une joie de vivre et une confiance absolue. Les deux jeunes filles joignirent leurs mains osseuses dans un geste d’affection mutuelle. A cet instant, le brouillard laiteux se dissipa, laissant apparaître un ciel bleu et un soleil rayonnant. Elles poursuivirent leur chemin sur la route brillante sous sa chaleur bienfaisante, désormais inséparables.
« Modifié: 15 Février 2009 à 12:37:11 par Maïa Hold »
"L'unique joie au monde, c'est de commencer. Il est beau de vivre parce que vivre c'est commencer, toujours, à chaque instant." Cesare Pavese.

Hors ligne Matt

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 543
Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #1 le: 15 Février 2009 à 20:42:44 »

Bonsoir,

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Citer
Elle se hâtait de la sorte, lorsqu'apparut

Je ne suis pas sûr mais il me semble que l'on ne peut pas écrire "lorqu'apparut"

Citer
cachée par le nuage opaque à perte de vue.

Pourquoi "le" nuage et pas "un" nuage ? c'est le brouillard ?

Citer
il lui montrait des images tirées de son cauchemar:

Espace devant ":"

Citer
Devait-elle planter le décor ou commencer à évoquer le monsieur barbu qui criait après sa femme?

Espace devant "?"

Citer
elle n’avait toujours pas résolu l’ « énigme James» .

Espace devant le deuxième ">>"

Citer
Larmes de joie. Un jour après, en soirée

Tu as oublié de faire un petit retour à la ligne. D'ailleurs, espace un peu mieux tes paragraphes, ça facilitera la lecture.

Citer
aux milles facettes

mille est invariable, sans "s"

Citer
des limites qu’elle avait crues fixées à jamais.

"avait cru", non ?

Citer
en hurlant à qui mieux mieux et du contact délicat de l’herbe quand elle courait dans les champs de son oncle.

répétition involontaire de "mieux", et peut être un oubli pour le sens de la phrase.

Citer
Elle se hâtait de la sorte, lorsqu'apparut soudainement une personne à quelques pas d'elle.

"lorsqu'apparut", là encore je doute.

---------------------------

Il y a d'autres points à discuter mais comme je dois y aller je repasserai plus tard.

Sinon petite question, quel est le thème du concours afin que l'on puisse juger sur l'ensemble du texte ? la chronologie sur le temps est obligatoire ? ("une nuit", "le lendemain", etc...)
Les Oeuvres d'Art ont quelque chose d'infiniment solitaire, et rien n'est aussi peu capable de les atteindre que la critique.

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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #2 le: 16 Février 2009 à 13:33:56 »
Word est de ton avis pour 'lorsqu'apparut'. Je vais modifier cela.
Pour le nuage, oui, il s'agit du brouillard.
Le retour à la ligne, c'est une erreur de copiage...
"des limites qu’elle avait crues fixées à jamais. " Avoir s'accorde avec le COD à savoir 'des limites' lorsqu'il est placé devant le verbe ;)
Hurler à qui mieux mieux est une expression, ce qui signifie qu'ils jouaient à celui qui hurlerait le plus fort.
Je ne comprends pas de quoi tu parles quand tu dis que j'ai fait un oubli pour le sens de la phrase...

Ce concours n'a pas de thème en fait. C'est le Prix Clara, on écrit ce que l'on souhaite, du moment que c'est une nouvelle et que ça fait plus de 5 pages. Je trouve que ce n'est pas très clair sans les indications chronologiques.

Merci pour tes remarques, elles sont bien avisées, cela m'aide beaucoup.
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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #3 le: 16 Février 2009 à 18:25:41 »

Bonsoir,

Citer
Hurler à qui mieux mieux est une expression, ce qui signifie qu'ils jouaient à celui qui hurlerait le plus fort.

Je ne conaissais point.

Citer
Je ne comprends pas de quoi tu parles quand tu dis que j'ai fait un oubli pour le sens de la phrase...

C'est bon à présent avec ta précision.

Bien, je continue mon exploration dans ton texte. (sinon pense à rectifier les erreurs pour éviter de les relire et de les réecrire)

----------------------------

Citer
celui que sa cousine appelait le « gros tout moche ».

Je ne sais pas si les juges vont apprécier la fin de cette phrase. C'est un peu trop familier à mon goût. Mais bon étant plus sur la poésie, il est préférable que tu suives les avis des autres.

Citer
Elle le menait en cherchant la chose la plus importante, la plus extraordinaire, la plus spéciale, la plus admirable, la plus brillante, la plus sublime, la plus stupéfiante, la plus renversante, la plus miraculeuse, la plus rare, la plus formidable, la plus phénoménale, la plus incroyable, la plus exceptionnelle, mais surtout, la plus difficile à trouver et à apprivoiser. Cette chose, c'était l'inspiration.

Ici je pense qu'il faut revoir la forme. Il y a trop de "la..., la..., la...", c'est assez lourd en faite et il me semble qu'il y a d'autres passages comme ceci mais pas avec des "la".

Citer
sa main droite ne s'empara pas du Bic posé à proximité

"Bic" est peut-être à éviter.

----------------------------

Le texte est bien écrit dans l'ensemble mais là où j'ai peut-être un peu de mal à comprendre ce sont les liaisons entre les différents paragraphes. J'ai comme une sensation de "saut soudain".

Bonne continuation !

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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #4 le: 16 Février 2009 à 18:54:21 »
Cette sensation de "saut soudain" comme tu dis est plus au moins normale, puisque, n'ayant pas du tout l'habitude d'écrire des textes longs du style nouvelle, j'ai écrit chaque texte à part. Et je les ai plus ou moins assemblés de cette manière, ne voyant pas vraiment comment faire autrement...

En tout cas, merci pour tes commentaires, une fois encore. J'aime bien que l'on critique mes écrits aussi précisément, ça me permet de les améliorer.
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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #5 le: 16 Février 2009 à 19:29:50 »
L'horizon n'était qu'une brume d'une blancheur immaculée.
hm... cette phrase me gêne surtout le "qu'une" et le "d'une"
peut-être "L'horizon n'était que brume d'une blancheur immaculée" ?
mais c'est pas pareil au niveau du sens

 Sans cesser de marcher, elle frotta ces derniers avec ses poings avant de froncer les sourcils devant l'inutilité de ce geste.

lol, elle se frotte les yeux avec ses poings ?
comme ça doit être agréable....
pourquoi pas tout simplement "elle se frotta les yeux" ?
et puis "ces derniers", pas top, je préfère une répétition, là ça fait version scolaire  :mrgreen:(je dis ça, mais on fait tous pareil, il n'y a aucune critique personnelle)


Après ce qui lui parût un temps infini, elle déboucha sur une route.
là, je trouve que la transition est pas top

  Son cœur battait la chamade, sa colonne vertébrale était agitée de soubresauts et ses mains gelées ne cessaient de trembler.
hm... des soubresauts pour une colonne vertébrale ? ça paraît quelque peu étrange
tu voulais pas plutôt parler de picotements ?

ça, c'est ce qui m'a le plus gênée


sinon dans l'ensemble, j'ai accroché à certains passages ( sur l'écriture en particulier :P) mais pas à d'autres
dasn l'ensemble, j'ai trouvé ça trop descriptif (enfin, je te précise que je hais les descriptions, donc bon, c 'est très subjectif), tu détalles trop ( selon moi!) avec tous les détails corporels,  tout ce que son corps fait, c'est renversant
donc ça, ça m'a pas du tout plu parce que je trouvais que ça enlisait le texte, que ça assomait le lecteur d'informations que je ne trouve pas de beaucoup d'utilité ( pas forcément de recherche stylistique ou d'émotions qui pourraient justifier, en gros)


et ensuite les transitions.... là, je pense qu'il faut vraiment que tu en fasses, tu ne peux pas te contenter de mettre des indications temporelles, c'est trop "simple" ( surtout que tu es capable de décrire avec minutie tout ce qui se passe dans un corps, donc je suis certaine que tu en es capable de faire de belles transitions :P)


et je suis pas sûre d'avoir compris la fin :-[


pour réagir aux post de Matt':
Citation de: Leblanc-Matthieu link=topic=1850.msg30169#msg30169
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celui que sa cousine appelait le « gros tout moche ».
Je ne sais pas si les juges vont apprécier la fin de cette phrase. C'est un peu trop familier à mon goût. Mais bon étant plus sur la poésie, il est préférable que tu suives les avis des autres.
les juges ?
elle le met entre guillements donc c'est du discours rapporté, il n'y aura aucun problème :mrgreen:

Citation de: Leblanc-Matthieu link=topic=1850.msg30169#msg30169
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Elle le menait en cherchant la chose la plus importante, la plus extraordinaire, la plus spéciale, la plus admirable, la plus brillante, la plus sublime, la plus stupéfiante, la plus renversante, la plus miraculeuse, la plus rare, la plus formidable, la plus phénoménale, la plus incroyable, la plus exceptionnelle, mais surtout, la plus difficile à trouver et à apprivoiser. Cette chose, c'était l'inspiration.
Ici je pense qu'il faut revoir la forme. Il y a trop de "la..., la..., la...", c'est assez lourd en faite et il me semble qu'il y a d'autres passages comme ceci mais pas avec des "la".
mais matt'.... c'est une anaphore ><

Citation de: Leblanc-Matthieu link=topic=1850.msg30169#msg30169
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sa main droite ne s'empara pas du Bic posé à proximité
"Bic" est peut-être à éviter.
là, par contre, je plussoie, histoire de ne pas faire une pub pour cette marque :mrgreen:




voilà, j'espère ne pas avoir été trop sévère, je préfère dire les choses le plus clairement possible :-[
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Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #6 le: 16 Février 2009 à 22:12:05 »
ernya, n'aie jamais peur d'être sévère, tu exprime ton point de vue, et l'auteur doit être capable de supporter toutes les critiques :)
Pour ma première phrase, ta remarque est justifiée, mais j'l'ai trouvais bien ma p'tite phrase ...

lol, elle se frotte les yeux avec ses poings ?
comme ça doit être agréable....
pourquoi pas tout simplement "elle se frotta les yeux" ?
et puis "ces derniers", pas top, je préfère une répétition, là ça fait version scolaire  Mr Green(je dis ça, mais on fait tous pareil, il n'y a aucune critique personnelle)

Tu sais, les bébés se frottent toujours les yeux avec leurs poings, j'trouvais ça mignon... Je crois que le "ces derniers" avait été placé là suite à une remarque d'un lecteur qui n'avait pas apprécié la répétition. Je trouve qu'elle n'était pas très jolie non plus.

Après ce qui lui parût un temps infini, elle déboucha sur une route.
là, je trouve que la transition est pas top

C'est une transition assez 'floue' si j'ose dire. En effet, dans ce rêve, elle n'a pas la notion de temps, donc je ne peux exprimer le temps qui passe que de cette manière. Mais si tu as un conseil à me donner pour reformuler, je le prendrais bien volontiers.

Ta remarque est juste pour les picotements. Ca irait probablement mieux.

j'ai trouvé ça trop descriptif (enfin, je te précise que je hais les descriptions, donc bon, c 'est très subjectif), tu détalles trop ( selon moi!) avec tous les détails corporels,  tout ce que son corps fait, c'est renversant
donc ça, ça m'a pas du tout plu parce que je trouvais que ça enlisait le texte, que ça assomait le lecteur d'informations que je ne trouve pas de beaucoup d'utilité ( pas forcément de recherche stylistique ou d'émotions qui pourraient justifier, en gros)

Que te dire? C'est mon style d'écriture de tout détailler à fond. Dans mes textes, je veux décrire les sensations et les émotions, c'est ce que je fais toujours sans y réfléchir. Mes hsitoires ne sont pas des aventures palpitantes, par conséquent, je privilégie le côté un peu 'psychologique'. Toutefois, je comprenne fort bien que ça ne te plaise pas, chacun ses gouts. D'ailleurs, c'est très courageux de ta part d'avoir été au bout d'un texte qui t'"assomait"[ Ce n'est pas de l'ironie sarcastique, je précise quand même. Ça me fait beaucoup rire en fait :) ]

J'ai bien peur que tu n'aie raison pour les transitions... Mais, autant les descriptions, j'y arrive autant ça, c'est pas ma tasse de thé. Auriez-vous quelques conseils à me donner, pauvre inexpérimentée que je suis?

PS: Merci Ernya de tes commentaires avisés.
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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #7 le: 16 Février 2009 à 22:33:24 »
lol, mes "conseils avisés" :D

ouais, je te titilles pour les poings, lol, c'est juste que je trouve ça bizarre, les poings c'est une image plus... bref, ça donne une connotation violente, c'est pour ça

pour la transition, je sais pas trop, faudrait que tu arrives à raccrocher

par contre, là, non, on s'est pas comprise :P
généralement, le côté psychologique ne me gêne absolument pas, bien au contraire
mais ici je te reprochais les descriptions "physiques" pas psychologiques

bon, je m'en souviens plus exactement et l'exemple est mal choisi, mais ce sont vraiment les descriptions physiologiques que je te reproche
du genre: ses doigts gelés l'élançaient douloureusement, le vent froid pénétrait son épaisse veste, agitant ses épaules de légers tremblements.
( mais encore une fois l'exemple est mal choisi)
ce sont tous ces détails physiques/physiologiques que j'aime pas
donc ça n'a rien à voir avec la psychologie :P
voilà! les sensations! ( je cherchais le mot) je trouve que tu insistes un peu beaucoup dessus


pour le problème des transitions, c'est un peu insoluble, c'est toujours galère dans un texte comme dans une dissert
il faut que tu te débrouilles pour que ça s'enchaîne ( il n'y a pas de méthode, tout dépend du contexte)
après rien ne t'interdit de faire des blancs typographiques, mais le mieux c'est quand les paragraphes s'enchaînent, en tout cas, on peut pas faire "le soir" "le lendemain" ou alors si mais dans ce cas-là tu l'intègres dans une phrase
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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #8 le: 17 Février 2009 à 07:56:30 »

Ernya :

Citer
mais matt'.... c'est une anaphore

Oui, mais hélas beaucoup trop longue.

-----------------------

Citer
de se lover dans son fauteuil tout en sirotant un thé et en couchant sur le papier ses observations journalières.

J'avais oublié ce petit passage visiblement.

"Lover", tu parles du quel "lover", celui anglais ou français ? je pense qu'il faut modifier ce passage. (en français c'est un terme de marine)
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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #9 le: 18 Février 2009 à 15:34:23 »
" > lover
(verbe transitif et pronominal)
 Ecouter la définition...
Ployer en rond.
Se lover: s'enrouler sur soi-même comme le serpent."
D'après http://www.mediadico.com/dictionnaire/definition/lover/1.

Ce verbe existe bien dans la langue française et signifie exactement ce que je cherchais à dire.
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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #10 le: 18 Février 2009 à 15:45:52 »

Bien, j'en apprends tous les jours ! je devais avoir un dico pas complet, lol !
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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #11 le: 18 Février 2009 à 18:25:22 »
J'ai trouvé ça sur internet, mais je ne m'étais jamais posé de questions, ce verbe avait toujours fait partie de mon vocabulaire avec ce sens là.

J'ai modifié quelques trucs...  Je voudrais votre avis.
 
L'horizon n'était qu'une brume d'une blancheur immaculée. Elle avançait sans but au milieu de ce paysage uniforme. Aucun souffle de vent ne caressait sa peau, aucun obstacle n'entravait sa lente progression. Ce brouillard laiteux la déstabilisait, elle avait l'impression que ses yeux étaient obstrués par un épais coton. Sans cesser de marcher, elle frotta ces derniers avec ses poings avant de froncer les sourcils devant l'inutilité de ce geste. Peu à peu, l'angoisse l'envahit toute entière. Ignorer les raisons de sa présence et la direction à prendre dans cette brume blanche la terrorisait. Elle déglutit pour tenter de chasser le sentiment de malaise qui la rendait nauséeuse. Son cœur battait la chamade, ses jambes flageolaient. Elle voulait s'arrêter et s'asseoir pour reprendre ses esprits mais ses pas ne lui appartenaient plus. Ils allaient selon leur volonté vers une destination inconnue et cachée par le nuage opaque à perte de vue. Elle avança ainsi un long moment, ressassant des pensées que sa mémoire lui avait dissimulées. Elle se souvint d'une fête de famille qui avait tourné au désastre et d'un après-midi solitaire dans son lit d'enfant à barreaux qui lui évoquait une prison. Elle se remémora le goût des sablés préparés par sa grand-mère du temps où elle était en vie et l'odeur de myosotis que sa tante vaporisait dans toutes les pièces de son imposante demeure.
Après ce qui lui parût un temps infini, elle déboucha sur une route. Ce n'était pas une route de bitume noir ornée de bandes blanches comme c'était désormais courant. Non, celle-ci était en fins pavés blancs striés de veinules grises, qui évoquaient des plaques de marbre. La route ne menait nulle part, le brouillard s'étendant partout où portait son regard. Toutefois, elle s'y engagea à grandes enjambées comme si elle était pressée d'arriver à destination. Elle se hâtait de la sorte, lorsque apparut soudainement une personne à quelques pas d'elle. Elle fut stoppée net dans son élan par un écran invisible. Elle n'eut pas le temps de froncer les sourcils, comme à son habitude, que le sol se dérobait sous elle, la faisant chuter dans le noir complet. Elle tombait sans fin dans les ténèbres en tournoyant. Sa chemise de nuit se déployait en corolle autour d'elle et bruissait délicatement. Ce n'était pas une de ces chutes rapides qui vous soulèvent le cœur et font battre le sang à vos oreilles. Non, c'était une chute lente et silencieuse, propre à vous rendre fou.
Elle se réveilla en sursaut, les yeux hagards, le souffle court et le front perlant de sueur. D'une main tremblante, elle rejeta la couverture orangée et s'arracha de son lit à baldaquin. Elle gagna la salle de bain d'un pas chancelant, et s'aspergea le visage d'eau en cherchant à étouffer son malaise. Le liquide froid ruisselait sur ses joues creuses, trempant sa large chemise. Pourtant, une boule lui serrait toujours la gorge, ses mains tremblaient toujours autant et une douleur sourde lui broyait le cœur. Suffocante, elle accrocha le rebord du lavabo. Le sang lui battait aux tempes, il lui montrait des images tirées de son cauchemar : le paysage blanc laiteux, la route de marbre. Serrant les dents et crispant les doigts à s'en faire blanchir les phalanges, elle réfréna ce flot envahissant. Levant les yeux, elle contempla longuement son reflet dans la glace. Il lui montrait une jeune fille à l'âge indéfinissable, les yeux bleus cernés de noir, encadrés de cheveux châtains clairs aux reflets blonds. Ses pommettes saillantes et son pli soucieux au front lui donnaient un air autoritaire que contredisait son nez pointu. Elle aurait pu être jolie, au lieu de ça, on lui attribuait plutôt une beauté féroce.

L’après-midi suivant, plantée au beau milieu de la chaussée, le nez levé vers le ciel, ses yeux bleus plissés détaillant le gros nuage au-dessus d'elle, les klaxons agressifs des voitures pour fond sonore, la jeune fille réfléchissait. Un cheval. En fait, non, pas un cheval. Un hippopotame, comme celui du zoo, celui que sa cousine appelait le « gros tout moche ». Tout comme cette chose, il avait les pattes arquées et le cou tordu. En fait, cette forme pouvait aussi évoquer un têtard, lorsqu’il vient de casser sa coquille et qu’il s’en extirpe difficilement. Ou peut-être un poisson, on pouvait voir des espèces de nageoires étranges. Quoique c'était vraiment bizarre. Un poisson mort écrasé, mais vu d'en bas, flottant dans l'eau bleue de son aquarium céleste. "Hum, oui, ça doit être ça", pensa Anya. Ayant bien visualisé la forme brumeuse, elle enfonça ses mains dans les poches profondes de son blouson noir et reprit sa déambulation d'un pas décidé. Le nez enfoncé dans son écharpe aux senteurs orientales, elle lançait des coups d'œil furtifs autour d'elle, enregistrant des détails infimes, des attitudes, des lieux, des visages, des corps, des objets, des paroles et des expressions. Tous ces gens qu'elle observait lui montraient leur vie, dont elle ignorait tout et qu'elle contemplait avec curiosité. Elle mémorisait des choses qui pourraient lui servir, plus tard, quand elle prendrait son stylo pour noircir des pages. Alors, pour le moment, comme tous les soirs, elle errait dans la ville, parcourant toutes les rues entre la librairie et la bibliothèque. Elle regardait les gens sortir de chez eux, prendre leur voiture, se mettre à courir, s'insulter, s'aimer, s'ignorer, fouiller dans leur sac, pleurer, crier, monologuer... Cela aurait pu l'amuser, mais elle n'en riait pas. Elle se contentait d'assister au spectacle, tout en commentant intérieurement les scènes qui se jouaient devant ses yeux.
Elle marcha ainsi sans but jusqu'à ce que ses jambes soient en feu et qu'elle peine à placer un pied devant l'autre. Ses talons résonnaient durement sur le trottoir humide, composant une mélodie oppressante. Ses doigts gelés l'élançaient douloureusement, le vent froid pénétrait son épaisse veste, agitant ses épaules de légers tremblements. En un immense effort de volonté, elle allongea le pas. Désormais, il lui tardait d'arriver chez elle, de se lover dans son fauteuil tout en sirotant un thé et en couchant sur le papier ses observations journalières. Elle empoignerait son carnet à la couverture bariolée et son stylo quatre couleurs et regarderait sa main courir sur la page, transcrivant les millions d'idées qui se bousculaient dans sa tête. Oui, cela se passerait ainsi, il ne pouvait en être autrement. Rassérénée, elle esquissa un faible sourire, dévoilant ses dents blanches et impeccablement alignées.
Pourtant, lorsque, sa boisson fumante en main, elle ouvrit le petit cahier, sa main droite ne s'empara pas du stylo posé à proximité. Elle resta inerte, coincée entre l'accoudoir et la jambe repliée, tandis que, les yeux écarquillés, la jeune fille contemplait la page. Cette page vide, cette page blanche. Cette page qui la terrorisait, cette page qui semblait la narguer avec ses lignes régulières et perpendiculaires. Elle songeait que ces lignes ne demandaient qu'à être remplies mais elle ne savait pas quoi écrire. Il y avait tant à dire pour elle qui ignorait par où commencer. Devait-elle planter le décor ou commencer à évoquer le monsieur barbu qui criait après sa femme ? A moins qu'elle décrive la petite fille qui pleurait devant les débris de son nounours écrasé...
Finalement, après un long moment passé à agiter sa matière grise en tous sens, elle referma d'un mouvement brusque le carnet, toujours vide. Tous les soirs, elle répétait ce scénario idiot et sans intérêt. Il fut un temps où elle écrivait tout ce qui lui passait par la tête, sans même réfléchir à de belles phrases poétiques. Mais, dorénavant, elle n'arrivait plus à écrire. Lorsqu'elle laissait libre cours à son imagination, elle trouvait que ses phrases n'avaient aucun sens, aucune profondeur. Ce n'étaient que de pauvres lettres, tracées à l'encre noire qui n'exprimaient rien de bouleversant. Parce que c'était cela qu'elle voulait, elle cherchait, à l'exemple des plus grands maîtres de cet art, à bouleverser son lecteur. Elle voulait qu'il ait le cœur chaviré, qu'il inonde ses joues de larmes, qu'il frémisse de toute son âme en lisant ces lignes qu'elle avait écrites.
Cependant, elle ne parvenait à écrire que des choses plates. De vagues descriptions d'êtres imprécis ou de paysages simplistes qui logeaient dans son esprit. S'en rendant compte, elle avait simplement cessé d'écrire. Elle ne voulait pas mener ce combat en couvrant des pages entières de mots ridiculement insignifiants. Elle le menait en cherchant la chose la plus importante, extraordinaire, spéciale, admirable, brillante, sublime, stupéfiante, renversante, miraculeuse, rare, formidable, phénoménale, incroyable, exceptionnelle, mais surtout, la plus difficile à trouver et à apprivoiser. Cette chose, c'était l'inspiration.


Le lendemain, alors qu’elle se traînait péniblement vers la salle de classe, ses pieds raclaient le sol et ses yeux se perdaient dans le vague. Elle était entourée d’amies qui discutaient avec animation d’un sujet futile comme des politiciens débattraient de l’avenir de la République. Elle ne leur prêtait pas attention, son esprit vagabondant analysait le comportement d’un garçon. Comportement qu’elle trouvait pour le moins complexe d’ailleurs et qui accaparait une bonne partie de son temps de réflexion journalier. Mais elle avait beau se torturer les méninges quinze fois par jour, elle n’avait toujours pas résolu l’ « énigme James » .
« T’en fais une tête, tu ne l’as pas vu ? » Elle releva brusquement le nez. Lola n’ignorait rien de la situation et s’enquérait chaque matin de l’avancée de celle-ci avec son tact habituel. Sauf qu’il n’y avait guère de nouveautés en ces temps troublés. Anya la prit dans ses bras et lui glissa à l’oreille : « Si, mais de loin, on ne s’est pas dit bonjour. » L’autre lui pressa gentiment la taille en signe de compassion. Elle ne savait pas quoi dire à son amie, savait que rien ne l’apaiserait et qu’il valait mieux changer de sujet. Elle enchaîna donc sur une critique du professeur d’histoire et pesta contre le devoir maison de mathématiques. Anya lui adressa son faible sourire habituel pour marquer son approbation.
La discussion continua sur ce sujet jusqu’à l’arrivée de la professeure de français. Dans sa précipitation, plusieurs mèches de cheveux s’étaient échappées de son chignon parfaitement modelé. Son rouge à lèvres avait légèrement coulé et la couture de sa jupe bariolée s’était déplacée sur le devant, lui donnant une allure un peu débraillée. Son chemisier était froissé, conséquence probable du fait que son manteau était jeté en vrac sur ses épaules. Elle cherchait avec fièvre ses clés dans ses poches, ses bras en s’agitant ainsi tremblaient sous les manches de laine, lui donnant l’air d’une vieille dame prise de folie. Un bouton de fièvre à la commissure de ses lèvres laissait penser que, tel le personnage qu’elle évoquait dans l’esprit de son élève, sa vie était éprouvante et le sommeil la fuyait. Ayant trouvé son trousseau, elle extirpa sa petite main fripée de la grande poche tricotée et fourragea dans la serrure. Une fine gouttelette de transpiration se fraya un chemin de la tempe au cou de la femme fatiguée, sous les yeux scrutateurs de la jeune fille. Elle acheva sa route dans un repli de soie rosée tandis que ladite jeune fille fronçait les sourcils, se forçant à passer outre ce genre de détails insignifiants.
Durant les deux premières heures de la matinée, elle resta dans ses confuses pensées à décortiquer tous les messages et toutes les paroles que « son beau » lui avait adressées. Elle releva plusieurs choses ambiguës, mais rien qui ne témoigne d’un sentiment plus profond qu’une simple amitié. Si bien que, lorsqu’elle descendit les escaliers en faisant claquer ses talons sur les marches noires, elle conclut sa réflexion par : «  Je dois l’oublier, j’ai mal interprété ses propos ». Forte de cette résolution, elle releva crânement le menton et saisit au passage une conversation qui se déroulait non loin. Elle essayait d’oublier qu’elle prenait cette résolution plusieurs fois par jour, tous les jours depuis bientôt deux semaines et que ladite résolution fondait comme de la neige au soleil dès qu’elle était en présence dudit garçon. Mais elle redoutait le moment où ses interrogations l’obligeraient à accepter son amour pour lui et où elle commencerait à souffrir réellement. 
 


Une journée plus tard, Anya parcourait les livres de la bibliothèque en compagnie de l’objet de ses pensées. Sa résolution de la veille n’avait pas porté ses fruits, elle le voulait toujours autant. Elle lui fit face. Son cœur battait la chamade, sa colonne vertébrale picotait douloureusement et ses mains gelées ne cessaient de trembler. Pourtant, prenant son courage à pleines mains, elle lui avoua ses sentiments : « James, je … Tu me plais beaucoup. » Elle croassa plus ces mots qu’elle ne les dit, sa gorge sèche lui renvoya un écho intérieur tout à fait détestable. Ses yeux la piquaient horriblement et une petite voix perfide glissait à son oreille : « Tu es ridicule, ma pauvre, ridicule. »  Elle s’attendait à deux choses, toutes aussi probables l’une que l’autre. Elle le voyait déjà la regarder d’un air surpris et lui dire gentiment qu’elle était mignonne mais pas son genre. Elle s’imaginait tout aussi bien le voir se tourner vers elle, les yeux lançant des éclairs, lui dire qu’elle n’était qu’une idiote sans cervelle et s’en aller à grands pas rageurs.
Toutefois, il ne fit ni l’un ni l’autre, la prenant totalement au dépourvu. Il cessa de tourner les pages de l’ouvrage qu’il feuilletait –une encyclopédie de peinture pleine de reproductions peu fidèles-, le reposa calmement sur l’étagère la plus basse dans le creux prévu à cet effet puis se pivota vers elle. Dans ses yeux, il n’y avait nulle rage, nulle désolation profonde, juste une flamme qui scintillait. Anya plongea ses prunelles azures dans celles, sombres et impénétrables, du garçon. Alors, délicatement, très délicatement, il caressa sa joue et repoussa ses cheveux blonds pour lui dégager le visage. Dans un souffle, il prononça son prénom avec une infinie douceur. Cette déclaration eut beau être implicite, elle la comprit sans mal. Elle s’empara de sa main et l’entraîna dehors, passant outre le regard surpris des papys effectuant leur lecture journalière. Une fois qu’ils eurent passé les portes coulissantes et que la pluie eut trempé le sommet de leurs têtes, elle lui sauta au cou et s’empara de ses lèvres avec toute la bestialité qu’elle refoulait depuis des mois. Réagissant immédiatement à cet appel animal, il l’entoura de ses bras puissants et accentua la pression de sa bouche.
Alors, sous l’averse et les regards réjouis des anciens, sur la rue pavée devant la bibliothèque, les âmes des deux jeunes gens s’entremêlèrent pour n’en former plus qu’une, rayonnante et intense. Achevant leur fougueux baiser, ils se contemplèrent en souriant, les yeux chargés d’étincelles, dans une promesse d’amour irréfutable. Ils ne se lâchèrent pas, il en furent incapables. Ils partirent d’un pas léger dans les ruelles, lui tenant la taille de sa belle et elle blottissant contre son prince charmant. Ils ignoraient où ils allaient, leurs vestes étaient déjà gorgées d’eau, laquelle s’infiltrait  sans peine dans leurs chaussures et pourtant, ils marchaient, se moquant du monde autour d’eux, de l’avenir et du passé, ne s’intéressant qu’à l’instant présent, plus beau et pur qu’aucun autre avant lui.
Bien longtemps après, une fois que James eut raccompagné Anya chez elle et qu’ils eurent réussi à se décoller l’un de l’autre, la jeune fille s’assit dans son fauteuil et regarda la pluie ruisseler sur sa vitre avec un air béat et comblé. Elle cherchait comment exprimer son bonheur intense, cette plénitude qui l’avait submergée, mais elle n’arrivait pas à la qualifier. Aucun adjectif n’était assez puissant pour l’évoquer.
Finalement, laissant là les mots qu’elle ne trouvait pas, elle déplia ses jambes engourdies et plongea sur son lit. Elle éclata d’un rire sonore comme elle n’en avait pas émis depuis longtemps et, toute à sa folie bienheureuse, effectua de petits tonneaux. Son corps oscillait au gré de son hilarité, plus léger qu’une plume et plus assuré qu’il ne l’avait jamais été. Puis, sur ses joues s’éparpilla un liquide salé quelle essuya avec surprise.
Larmes de joie.



Sa vie amoureuse avait beau avoir pris un tour favorable depuis plusieurs jours, ses difficultés à écrire subsistaient. Dans son siège ce soir là, elle tourna furieusement la page noircie, couverte de divers gribouillis de son cahier surchargé d’écrits en tous genres. Elle avait sauvagement écrit quelques pages, suivant un élan intarissable, avant de se relire et de constater que le texte n'avait ni queue ni tête. Elle accumulait sur sa page des informations concernant un monde succinctement esquissé et des personnages aux particularités plus que changeantes. Elle lança un coup d’œil rageur à son reflet dans la vitre fumée de droite. D’ordinaire, ce reflet lui plaisait. Il parait son visage de tons sombres et d’expressions farouches et correspondait parfaitement à l’image qu’elle voulait avoir d’elle-même. Mais ce soir, elle n’était pas d’humeur à se contempler, une image d’elle-même la mettait hors d’elle, déclenchant l’agacement profond qu’elle éprouvait quant à son incapacité à écrire quelque chose de satisfaisant.
 Retournant son attention sur le calepin maltraité, elle se mit à le feuilleter rapidement, en quête d’une idée utilisable. Or, elle ne trouva que des mots abandonnés sur la page, vides de sens comme autant de coquilles creuses posées sur un sable grossier. D’un geste mécanique, elle posa sa tête dans ses paumes et ferma les yeux. Aussitôt, elle fut prise de vertiges devant la noirceur profonde qui se dévoilait sous ses paupières closes. Elle laissa longtemps son esprit dériver au gré du lent courant de ses pensées. Lorsqu’elle émergea de sa torpeur, elle était plus sereine et prête à prendre les évènements avec philosophie comme elle l’avait toujours fait.
Résolument, elle se leva de sa chaise tournante et descendit les escaliers. L’horloge de la cuisine indiquait 20h10, l’heure de préparer le repas. En fouillant dans le frigo, elle trouva quelques aubergines et des boulettes de viande. Machinalement, elle éplucha les légumes, les coupa et fit frémir de l’huile dans une poêle. Toute à ses pensées, elle commença à balancer les fines tranches dans le récipient. Son bras dénudé reçut un projectile bouillant, bientôt suivit de plusieurs autres qui s’incrustèrent sur la peau blanche de la jeune fille. La douleur ne capta son attention que quand toutes les aubergines furent déposées. Des cercles rouges s’élargissaient à vue d’œil, flétrissant la surface immaculée et grésillant dans un sifflement agaçant. Anya tourna rapidement le robinet d’eau sur la position ‘très chaud’ et attendit que celle-ci atteigne la température voulue. Sans hésitation, elle flanqua son bras droit sous le jet brûlant, serrant les dents pour étouffer la plainte sourde qui lui montait aux lèvres. Une fois que la douleur se fut calmée, elle recouvrit son membre meurtri de crème apaisante. Agacée par cet incident, elle fronça les sourcils et mit un pull de plus, dissimulant aux regards son bras massacré. Elle détestait qu’on s’inquiète inutilement pour elle, en évoquant des bagatelles. Elle continua donc sa besogne comme si de rien n’était, fredonnant une musique entendue il y a bien longtemps, elle ne savait plus exactement ou.
Quelques instants plus tard, attablés devant une assiette bien garnie, ses parents faisaient la conversation, chacun de leur côté, ne tenant absolument pas compte de ce que pouvait dire l’autre. Entre eux, la jeune fille mâchonnait sans conviction sa nourriture, ne prêtant qu’une oreille distraite aux propos exprimés et répondant d’un vague signe de tête aux injonctions que sa mère lui adressait. Dans son esprit se déroulait un nouveau scénario, quelque chose qu’elle n’aurait aucun mal à exprimer et à faire ressentir. Une histoire qui sentirait le réalisme à plein nez et qui saurait trouver sa place dans le monde impénétrable du livre. Une histoire qu’elle n’aurait pas à trouver, étapes par étapes et à échafauder d’une manière hésitante. Une histoire qui coulerait de source, pour qu’elle n’ait plus qu’à trouver les mots justes.
Anya avait plongé au plus profond de sa passion, elle n’avait même plus conscience du monde autour d’elle. Son cerveau tournait à plein régime, comme il ne l’avait pas fait depuis des mois, faute de stimulation. Indifférents à son agitation, les deux adultes continuaient leurs monologues en cœur.



Allongé sur son lit dans la clarté d’un après-midi hivernal, tout contre elle et la serrant de ses bras musculeux, James accrocha son regard azur tandis que sa bouche articulait difficilement une courte phrase.
« Je n’écris plus. »
Dans les yeux profonds, il déchiffrait le doute, l’incertitude et la peine qui assaillaient sa jeune amie. Un lien intense s’était noué entre eux depuis une semaine qu’ils étaient ensemble, lui permettant de la comprendre sans qu’elle eut à s’expliquer. Grâce à cela, il sut instinctivement ce quelle voulait entendre, ce qu’elle espérait qu’il dise. Il passa lentement sa main dans les cheveux blonds et soyeux, caressa de l’index la joue creusée et donna un léger coup affectueux sur le petit nez niché contre son torse. Puis, doucement, il lui dit de sa voix basse et grave : «  Tu devrais recommencer si l’envie t’en prend. »
Un sourire reconnaissant se dessina sur la bouche gercée d’Anya puis, saisissant le menton affirmé de son homme, elle l’embrassa passionnément. Dans son esprit d’ordinaire si tourmenté, elle ressentait désormais un calme inattendu. Ses peurs et ses doutes l’avaient abandonnée, cédant la place à une détermination sans failles. Avec le soutien du garçon qu’elle aimait, tout lui semblait réalisable.
Au beau milieu de cette clarté imprévue, naquit une idée, une pointe de d’inspiration, d’abord faible et mal assurée. Et tandis que la main de James courait sur son corps comme l’effleurement délicat d’un tissu soyeux, cette chimère acquit de plus en plus de consistance dans son imagination. Elle se divisait en une multitude d’éléments divers, plus ou moins précis, qui guideraient sa progression sur le chemin aventureux et incertain de l’écriture. Son attention se focalisa néanmoins sur l’une d’entre elles, périlleuse mais si vitale qu’elle voulut expérimenter sans attendre.
« Ne bouge pas. »
Intrigué, le garçon obéit à cette injonction prononcée avec fièvre et observa Anya chercher fébrilement son cahier et un stylo en état de marche. Elle revint s’asseoir en tailleur sur le large lit, face à lui. Leurs regards se croisèrent longuement, indiquant à James qu’il devait demeurer immobile. Inclinant légèrement son calepin, l’adolescente entama son œuvre. A la manière d’un peintre réalisant le croquis d’un modèle, elle coucha sur le papier tout ce qu’elle voyait. Les mots remplaçaient la peinture, le papier bon marché la toile de lin et son crayon courait sur la feuille avec la fluidité propre à un pinceau en mouvement. De petites mèches rebelles retombaient sur son front, lequel se trouvait plissé dans un froncement de sourcils appliqué. Elle mordillait légèrement sa lèvre inférieure et serrait les mâchoires à un rythme régulier. Ses yeux voletaient alternativement de la page à la pièce, brillants de bonheur et de concentration. Son petit ami la contemplait avec émerveillement, étonné de cette partie d’elle-même qui lui avait échappé jusqu’à ce jour. Plus il la découvrait, plus elle l’enchantait, plus son caractère aux mille facettes le fascinait, plus l’étrange combinaison de force et de faiblesse qui émanait d’elle le subjuguait. Il sut qu’elle ne serait jamais plus belle qu’en cet instant, dans l’intimité de sa chambre, sa personnalité mise à nu.
Il l’admirait en silence, n’osant rompre le charme de cet instant merveilleux qui lui semblait hors du temps. Même s’il ne partageait pas sa passion, il comprenait l’importance que revêtait pour elle cet art du langage et de la narration. Alors il se cala sur les oreillers, trouva une position confortable et attendit patiemment qu’elle fut allée au bout de son élan littéraire.
Elle noircit des pages durant une heure, tandis qu’il la regardait toujours avec un respect presque religieux. Elle leva une dernière fois les yeux, vérifiant qu’elle avait bien consigné tous les détails, même les plus infimes puis apposa un ultime point au bas de sa page. De fines gouttelettes de transpirations luisaient sur son front. Elle ordonna sa coiffure et lança d’une vois rauque et lointaine, comme possédée : « J’ai fini.
-Je peux lire ?
-Non, je veux peaufiner mon texte. »
Il n’insista pas. Elle le lui montrerai en temps voulu, quand elle jugerait sa création digne d’être parcourue par d’autres yeux que les siens. Anya rangea précautionneusement son matériel et revint se nicher contre son amoureux. Elle sourit doucement, heureuse d’avoir retrouvé une partie d’elle-même.


Une fois James parti, elle se retrouvait à nouveau seule devant la page blanche. Mais cette fois, elle n’était plus tremblante de peur et d’appréhension. Elle contemplait avec sérénité les lignes qui l’avaient fait frémir et faisait tourner son stylo dans sa paume, laissant les mots s’agencer dans son esprit. Elle avait une conscience aiguë de tout ce qu’elle ressentait. Ce fourmillement dans ses doigts. Le café brûlant dans sa gorge. L’arôme envoûtant qui assaillait son odorat. Cette page offerte, tentante. Le doux bruit du vent contre le carreau, écho de son cœur qui battait la chamade.
Elle se lança. Comme elle l’avait fait en la rassurante présence du jeune homme, elle balança tout en vrac sur le papier, du bout de sa plume. Tout ce qui constituait sa vie, tout ce qu’elle avait appris à connaître, dans les épreuves et le bonheur : les sentiments, les rêves, les espoirs, les déceptions, la tristesse, l’amour, le hasard, la joie, la réflexion, le doute, la peur, l’euphorie, la passion. Elle décrivait tout. Les phrases se succédaient dans sa tête, flot ininterrompu et tumultueux auquel elle se livrait sans retenue. Elle lui abandonnait son cœur, son corps et son âme, elle vibrait avec lui. Elle n’essayait pas de filtrer les mots, elle les laissait se dérouler sur le papier, acquérir le sens qu’elle leur destinait, d’eux-mêmes. La page se couvrait progressivement de son écriture fine et pressée, comme si elle avait peur que l’inspiration lui échappe brusquement pour ne plus revenir. Les heures filaient aussi vite qu’un train lancé à pleine vitesse, elle n’y prenait pas garde. Seuls comptaient pour elle ces mots qu’elle avait eus tant de mal à trouver, qui l’avaient fuit tout ce temps. Elle réalisait qu’elle pouvait donner des couleurs à sa vie si terne, une profondeur aux événements quelconques qui survenaient tous les jours et un sens à son existence, tout simplement.
A chaque ligne achevée, son cœur se faisait plus léger, le poids sur ses épaules s’allégeait, un sourire épanoui lui montait aux lèvres. Une bienfaisante félicité s’insinuait dans tout son être, balayant sur son passage toute pensée morose, tout sentiment affligeant. Elle écrivait avec toute la force de son caractère, toute l’intensité de son âme et la complexité de son esprit, en dépassant des limites qu’elle avait crues fixées à jamais.


L'horizon n'était qu'une brume d'une blancheur immaculée. Elle avançait sans but au milieu de ce paysage uniforme. Aucun souffle de vent ne caressait sa peau, aucun obstacle n'entravait sa lente progression. Ce brouillard laiteux la déstabilisait, elle avait l'impression que ses yeux étaient obstrués par un épais coton. Sans cesser de marcher, elle frotta ces derniers avec ses poings avant de froncer les sourcils devant l'inutilité de ce geste. Peu à peu, l'angoisse l'envahit toute entière. Ignorer les raisons de sa présence et la direction à prendre dans cette brume blanche la terrorisait. Elle déglutit pour tenter de chasser le sentiment de malaise qui la rendait nauséeuse. Son cœur battait la chamade, ses jambes flageolaient. Elle voulait s'arrêter et s'asseoir pour reprendre ses esprits mais ses pas ne lui appartenaient plus. Ils allaient selon leur volonté vers une destination inconnue et cachée par le nuage opaque à perte de vue. Elle avança ainsi un long moment, ressassant des pensées que sa mémoire lui avait dissimulées. Elle se souvint d’un anniversaire où des enfants jouaient le rôle d’animaux en hurlant à qui mieux mieux et du contact délicat de l’herbe quand elle courait dans les champs de son oncle.
Après ce qui lui parût un temps infini, elle déboucha sur une route. Ce n'était pas une route de bitume noir ornée de bandes blanches comme c'était désormais courant. Non, celle-ci était en fins pavés blancs striés de veinules grises, qui évoquaient des plaques de marbre. La route ne menait nulle part, le brouillard s'étendant partout où portait son regard. Toutefois, elle s'y engagea à grandes enjambées comme si elle était pressée d'arriver à destination. Elle se hâtait de la sorte, lorsque apparut soudainement une personne à quelques pas d'elle. Elle ralentit son pas avec curiosité. La silhouette se tenait de dos, habillée de voiles blancs et gris qui dissimulaient les formes de son corps. Ses cheveux étaient retenus en chignon sur sa nuque, de longues mèches s’échappaient dans tous les sens. Elle tendait la main pour toucher le dos de l’inconnu lorsque celui-ci se retourna. Il s’agissait en vérité d’une jeune fille au visage délicat et mince, avec de grands yeux bleus profonds, reflets d’un bonheur nouveau. Sa bouche charnue arborait un sourire engageant et son teint pâle lui donnait une apparence fragile et tendre. Anya contemplait un reflet d’elle-même où toute tristesse et doute avaient disparu, où il ne restait qu’une joie de vivre et une confiance absolue. Les deux jeunes filles joignirent leurs mains osseuses dans un geste d’affection mutuelle. A cet instant, le brouillard laiteux se dissipa, laissant apparaître un ciel bleu et un soleil rayonnant. Elles poursuivirent leur chemin sur la route brillante sous sa chaleur bienfaisante, désormais inséparables.
"L'unique joie au monde, c'est de commencer. Il est beau de vivre parce que vivre c'est commencer, toujours, à chaque instant." Cesare Pavese.

Hors ligne Matt

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 543
Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #12 le: 19 Février 2009 à 07:59:56 »
Citer
Elle le lui montrerai en temps voulu, quand elle jugerait sa création digne d’être parcourue par d’autres yeux que les siens. Anya rangea précautionneusement son matériel et revint se nicher contre son amoureux. Elle sourit doucement, heureuse d’avoir retrouvé une partie d’elle-même.

C'est le futur ici que tu utilises ? si c'est le cas : "montrera", 'jugera", etc...
Les Oeuvres d'Art ont quelque chose d'infiniment solitaire, et rien n'est aussi peu capable de les atteindre que la critique.

Seul l'amour peut les saisir, les tenir, et peut être équitable envers elles.

Rainer Maria Rilke

Hors ligne Maïa Hold

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Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #13 le: 19 Février 2009 à 18:41:41 »
Je pensais plutôt utiliser le conditionnel. Après tout, il n'en sait rien, elle eput rapidement changer d'avis, elle est imprévisible.

Je voudrais votre avis sur les nouvelles transitions... [ Si ce n'est pas trop demander...]
"L'unique joie au monde, c'est de commencer. Il est beau de vivre parce que vivre c'est commencer, toujours, à chaque instant." Cesare Pavese.

Hors ligne Matt

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 543
Re : La route est longue [ Nouvelle ]
« Réponse #14 le: 19 Février 2009 à 18:47:36 »

Ca va un peu mieux, par contre encore une fois, fais un peu plus de sauts entre tes paragraphes pour que le lecteur puisse respirer.
Les Oeuvres d'Art ont quelque chose d'infiniment solitaire, et rien n'est aussi peu capable de les atteindre que la critique.

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Rainer Maria Rilke

 


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