Pour ce premier texte j'ai été inspirée par le thème "Chut !" qui a circulé sur le forum. Bonne lecture. 
Sumaya
Elle avait cinq ans lorsque la bombe a explosé. Elle tenait la main de sa grand-mère en sautillant sur les pavés. La place du marché n’était qu’à quelques mètres à peine quand la détonation a résonné dans tout le quartier. Malgré son jeune âge, les moindres détails de ce moment se sont gravés dans sa mémoire. Elle se souvient de l'odeur de soufre et de la fumée qui lui brûlait les yeux. Perdue dans la foule, elle se rappelle avoir cherché la main de sa grand-mère pendant de longues minutes. En revanche, elle n'a aucun souvenir des cris et de la panique dans la voix des gens qui l’entouraient. Dans ses cauchemars, elle n'entend qu'un sifflement bruyant puis le silence pesant.
Elle a treize ans aujourd'hui. Assise à l'arrière d'un taxi avec sa mère et son petit frère, elle regarde le paysage défiler. C'est la première fois qu'elle part aussi loin de son village mais le décor n'est pas vraiment différent. Les maisons couleur sable accrochées aux collines les regardent passer en silence. La jeune fille sent une main lui effleurer le bras.
- Sumaya, n'aies pas peur ma chérie. Tout va bien se passer, lui signifie sa mère en quelques gestes.
Son sourire est rassurant mais ça ne suffit pas à l'apaiser. Depuis huit ans déjà, elle vit dans un univers insonorisé où aucun bruit ne l'atteint. Seul un bourdonnement désagréable l'accompagne, où qu'elle aille. Peu à peu, elle s'est coupée des autres enfants de son âge. A force de ne plus entendre le rire de ses frères et sœurs, elle a arrêté de rire. Puis elle a tout simplement arrêté de sourire. Elle s'est murée dans ce monde de silence qui lui était imposé.
Quand le taxi s'arrête devant l'hôpital, la matinée est déjà bien avancée. Elle suit sa mère dans les couloirs à la rencontre du Dr. Collins. Ce grand occidental aux cheveux blonds est impressionnant dans sa blouse blanche mais il lui inspire confiance. Elle ne bronche pas quand il l'examine, suivant chacun de ses gestes avec de grands yeux curieux. Il finit par lever le pouce dans sa direction avec un large sourire. Elle se tourne vers sa mère qui traduit tant bien que mal en langage des signes.
- Tout est en ordre. On va pouvoir poser les implants.
Sumaya sourit à son tour, elle ne veut pas décevoir sa mère avec son manque d'enthousiasme. Elle ne veut pas non plus décevoir ce gentil docteur qui a accepté de s'occuper d'elle gratuitement. En mission dans son village, il s'était approché de cette gamine au regard un peu triste qui se tenait à l'écart. Comme elle ne lui répondait, il avait demandé à ses parents l'autorisation de l’ausculter. Sumaya avait ensuite vu sa mère si pudique s'effondrer en larmes dans les bras du médecin. Quand elle avait demandé des explications en tirant sur sa manche, elle lui avait simplement répondu « tu vas entendre à nouveau, ma fille ».
Ce n'est pas une intervention lourde, les avancées de la médecine dans ce domaine sont fascinantes. Une heure et demi plus tard, le médecin fait signe à la petite que le moment est venu. Perchée sur le bord de sa chaise, elle est à l'affût du moindre bruit. Ce sont d'abord des bruits métalliques qui arrivent à ses oreilles. Un cliquetis léger qui la pousse à tourner la tête vers la droite. Il provient du couloir, elle en guette la source avec avidité mais déjà un autre bruit lui fait tourner la tête de l'autre côté.
- Reste tranquille lui souffle le Dr. Collins.
Elle sursaute. Il n'a pas parlé fort mais sa voix grave a fait trembler chaque fibre de son corps. Dans un mouvement de recul, elle porte ses mains à ses oreilles. Les gazouillis de son petit frère sur les genoux de sa mère, le rire des infirmières dans le couloir, les hurlements qui lui parviennent de loin... Tout est une agression qui vient percer sa bulle de solitude avec une violence inouïe. Elle a envie de hurler mais elle redoute d'entendre sa propre voix alors elle ferme la bouche sans prononcer le moindre son.
Le retour en taxi se fait en silence, sa mère ne lui parle que par quelques gestes. Sumaya lui est reconnaissante de ne pas la brusquer, elle finit par s'endormir sur son épaule. Arrivé à la maison, l'ambiance feutrée de la voiture change brutalement. Ses sœurs l'accueillent avec des cris stridents en lui sautant au cou. Leurs voix sont beaucoup plus aiguës que dans son souvenir, bien qu'elles aient beaucoup grandi depuis la dernière fois où elle les a entendues. Toute la famille est présente, même sa grand-mère auprès de qui elle trouve un certain réconfort. Pour l'occasion, les assiettes sont remplies et le vin coule à flots. Même les voisins sont venus voir la petite fille qui ne parle pas. Pour la première fois, ils ne l'ignorent pas. Pire, ils la gratifient de tapes dans le dos accompagnées de grands éclats de rire qui lui transpercent le corps et les os.
Il est passé minuit, la maison se vide enfin. Sumaya a les yeux grands ouverts dans le fond de son lit. Les bruits de respiration de ses deux sœurs aînées l’empêchent de dormir. Elle ne sait toujours pas si elle est heureuse de les entendre, elle essaye de se concentrer sur ce qu'elle ressent. Pour l'instant, ce n'est pas très agréable. Elle plisse les yeux pour concentrer davantage lorsqu'un son la sort de ses pensées. Il s'agit d'une voix étrangement familière qui vient piquer sa curiosité et chambouler un recoin de sa mémoire. Elle se glisse en dehors de son lit avec l'impression qu'elle pourrait réveiller tout le quartier avec le bruit de ses pieds nus sur le sol. Avançant vers la cuisine avec précaution, elle distingue maintenant une mélodie dont les notes lui parviennent avec douceur. La voix est celle de sa grand-mère qui est en train de coudre à la lueur d'une bougie. La vieille femme lève les yeux vers sa petite-fille sans s'arrêter de fredonner. Sumaya prend un coussin et vient s'asseoir à ses pieds. Pour la première depuis presque dix ans, elle ne s'endormira pas en revivant le bruit de l'explosion et cet affreux sifflement. Elle ne s'endormira pas non plus au son de ses sœurs qui dorment paisiblement. Elle s'endormira aux pieds de sa grand-mère, avec un goût d'enfance retrouvée et un sourire aux lèvres.