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Monique entra dans le salon décrépi, moche comme une fleur fanée. Sa petite bouche ridée se pinça à la vue de la débauche de voilages défraîchis qui inondait la minuscule pièce mal éclairée. Un mélange d'odeurs diverses l'assaillit. Un relent de vieux, de renfermé, mêlé aux arômes de mille bougies bon marché. Avec un geste dédaigneux, Monique sortit un délicat mouchoir en dentelle de son sac en cuir noir et le plaqua contre son nez.
— Bonté divine ! marmonna-t-elle. Votre chat mort est resté coincé dans ce foutoir, ou bien ?
— Comment ? demanda poliment la voyante en entrant à son tour derrière sa cliente, dans un concert de cliquetis produits par ses nombreux bracelets en toc.
Monique lui répondit par un petit geste de la main tout à fait agacé.
La voyante n'en prit pas ombrage et sourit de toutes ses dents jaunies. Elle réajusta le foulard rouge qui couvrait une partie de ses cheveux bouclés et invita sa cliente à s'asseoir dans un vieux fauteuil. Celui-ci débordait de coussins recouverts de vieilles housses de laine crochetée à la propreté douteuse, que Monique repoussa du bout de son sac à main pour se dégager une petite place. Elle y posa ses fesses de façon à ce qu'elle puisse tenir assise tout en ayant la plus petite portion possible de son séant en contact avec le déchet qui lui servait de siège. Dans un mystique frémissement de jupes, la voyante prit place en face de sa cliente, sur un clone du trône de Monique.
Entre les deux femmes se dressait une table ronde en formica d'une couleur indéfinie, tirant sur le beige-marronnasse. Au milieu, dansaient les flammes de vieilles bougies ventrues qui dégueulaient leur cire sur un napperon en dentelle, fusionné de ce fait et depuis bien longtemps avec le plateau élimé.
La voyante ferma les yeux, joignit ses mains et respira profondément. Profondément et mystérieusement. Si l'on considère bien sûr qu'une respiration puisse être un tant soit peu mystérieuse. Satisfaite de son petit effet, elle ouvrit alors très lentement ses paupières noircies et se prépara à questionner sa cliente sur la raison de sa venue. Mais elle avait à peine ouvert la bouche que Monique la coupa.
— Vous avez pas peur de faire brûler votre gourbi avec tout ce bordel ? demanda soudainement cette dernière, d'un ton très désagréable.
— Je... non, bredouilla la voyante, dont la surprise avait balayé d'un seul coup son semblant d'aura mystique.
Monique tira une moue qui indiquait clairement qu'elle avait attendu une autre réponse. Après un énième coup d’œil sur le décor, elle serra son sac plus fort contre elle et dévisagea longuement la voyante d'un air courroucé.
— Et bien, tirez-moi les cartes !
— Je suis désolée, madame, mais je ne fais pas ça ! s'exclama la voyante, toute confuse. Je suis médium, pas cartomancienne !
— C'est-à-dire ? Vous allez pas me raconter mon avenir ? aboya Monique sur un ton méprisant.
— Non, lui répondit sèchement la voyante, reprenant son sang-froid. Je ne peux pas. Ce que je peux faire, c'est communiquer avec les personnes de l'au-delà.
— Beh, à quoi ça vous sert ? s'étonna Monique.
— Comment ça « à quoi ça me sert » ? bafouilla la médium complètement décontenancée.
— Qu'est-ce que vous en avez à faire de ce que les morts peuvent bien dégoiser ?
— Euh... et bien ça permet de rester en contact avec eux, se justifia mollement la voyante. De pouvoir continuer à parler aux personnes qu'on aime mais qui sont parties trop tôt, par exemple. Il y a bien une personne décédée dans votre entourage dont vous regrettez la mort, non ?
— Vous dites ça parce que je suis vieille, hein ?
— Vos parents, des frères et sœurs, un mari peut-être ? continua la voyante, glissant l'air de rien sur la remarque.
— Mon mari était un pignouf, lâcha Monique sur un ton de défi.
— Un personnage historique, alors ? proposa la voyante, à court d'idées.
— Écoutez, ça ne m'intéresse pas, tout ça. Moi, je veux qu'on me tire les cartes. Vous connaissez pas un de vos zigotos qui saurait me faire ça ?
— Un de mes zigotos... un défunt, vous voulez dire ?
Monique acquiesça d'un signe de tête impatient, comme si c'était exactement ce qu'elle venait de dire.
— Je... je vais voir ce que je peux faire.
La voyante ferma les yeux, écarta les bras et posa le dos de ses mains contre le dessus de la table en signe de méditation. Concentrée, elle reprit sa respiration mystique.
— Gisèle ? appela la médium d'une voix douce.
— Non, moi c'est Monique ! railla la vieille.
D'un chuintement courroucé, la voyante lui intima de se taire.
Sa cliente roula les yeux au ciel et ne put s'empêcher de pouffer, contente d'elle. Mais son petit sourire moqueur se figea quand les flammes des bougies vacillèrent soudain. Elle se recroquevilla sur son fauteuil, jetant des regards inquiets autour d'elle.
La voyante l'ignora totalement. Son attention toute entière était portée sur Gisèle. Ou sur sa tentative de faire croire que Gisèle était vraiment parmi elles, flottant dans un des recoins sombres de la petite pièce nauséabonde.
— Comme tu peux le voir, dit-elle, j'ai ici quelqu'un qui aimerait se faire tirer les cartes.
La médium tendit l'oreille en attente d'une réponse. Elle fit alors mine de rigoler à une blague inaudible, puis ouvrit les yeux pour s'adresser à Monique.
— Qu'est ce que vous voulez savoir ?
— Et bien, je voulais une chambre plus grande à la maison de retraite, mais on m'a répondu qu'elles étaient toutes prises. Par des troufignons, par dessus le marché ! Le seul moyen d'en avoir une, c'est qu'y en ait un qui calanche. Du coup, je voulais savoir combien de temps j'allais encore devoir attendre.
— Pour qu'il y en ait un qui « calanche » ? déglutit la voyante.
— C'est ça. Vous avez un problème d'audition ?
La voyante désespérée secoua la tête et referma les paupières.
— Vous êtes censée couper le paquet de cartes, fit-elle.
— Le paquet de cartes fantôme ? ironisa Monique, goguenarde. Ben voyons ! Votre amie peut pas le faire toute seule ?
— Vous n'avez pas tort...
Et la voyante reprit son petit manège mystérieux, respirant intensément, comme si elle voulait vider la pièce de son air vicié rien qu'avec son nez.
— Le Bâteleur ! lâcha-t-elle soudain. Gisèle voit que vous êtes en première ligne si jamais une chambre se libère.
— Encore heureux !
— Ensuite, vous avez l'Hermite, grimaça la voyante. Ce qui veut dire qu'il faudra avoir de la patience. Le temps n'est pas avec vous.
Monique bâilla, sans faire l'effort de mettre la main devant sa bouche.
— Oh, voilà le Pendu maintenant, continua la médium. On vous laisse dans le doute, la décision est en suspens.
— Oui, ça je le sais déjà, merci !
— Et la Roue de Fortune, sourit la voyante sans faire attention à la remarque acerbe de Monique. Une chambre va finir par se libérer... et vous avez de la chance, c'est celle que vous convoitez le plus !
— Ah, donc ça va être cette vieille carne d'Armand qui va clamser le premier !
Avec un petit rire satisfait, Monique se frotta les mains. La prédiction ne pouvait être mieux. Elle tira de son sac un portefeuille élimé et en extirpa deux gros billets tout neuf.
Mais la voyante n'avait pas terminé. Elle ouvrit les yeux et fixa la vieille dame.
— Je suis désolée, souffla-t-elle gênée. Gisèle me dit que, d'après la dernière carte, il se pourrait bien que ce soit vous qui partiez en premier.
Monique lâcha un petit cri indigné et resserra sa main fripée sur les billets. Elle fulminait, cherchait ses mots pour faire taire cette vielle pie arrogante.
— Je vous conchie, vous et votre Gisèle à la con ! finit-elle par lâcher, furieuse.
— Si je peux me permettre, s'aventura timidement la voyante, votre mari me dit de vous dire qu'il est pressé de vous revoir...
— Allons bon, c'est facile ça, s'énerva Monique.
La voyante prit un air pincé, vexée de ne pas être prise au sérieux.
— Bien, dit-elle, demandez-lui quelque chose qu'il est le seul à savoir, alors.
Monique la fixa un instant, la jaugeant du regard.
— La date de notre rencontre, lâcha-t-elle soudain sur un ton de défi. Demandez-lui donc !
La voyante ferma de nouveau les yeux, inspira profondément et d'une voix lente et éthérée appela le mari défunt de Monique.
— Vous avez entendu ? lui demanda-t-elle.
Concentrée, elle écoutait le silence de la pièce.
— Vous êtes sûr ? insista la voyante.
Elle se mordit les lèvres et rouvrit les yeux.
— C'était un 25 août, lâcha-t-elle enfin.
— Ahah ! C'est correct ! jubila Monique. Et mon mari n'a jamais été foutu de retenir une date !
Elle se leva d'un coup, comme un diable surgissant de sa boîte. Et elle en avait le même visage délirant.
— Vous êtes une fripouille ! cracha Monique, furieuse, en jetant ses billets au visage de la voyante. Vous êtes quand même assez grande pour savoir que les fantômes, ça n'existe pas, bon sang ! Et je ne parle même pas de votre prédiction merdique !
— Mais je vous ai dit que je ne savais pas tirer les cartes ! Vous êtes sûre de ne pas vouloir parler un peu plus avec votre mari ?
— Non !
Tremblante de rage, Monique se tourna vers la sortie, les mains crispées sur son petit sac noir. Mais arrivée devant la porte, elle fit volte-face.
— En fait, si ! s'exclama-t-elle. Si vous le voyez, dites-lui qu'il a bien fait de partir ! Parce que s'il l'avait pas fait tout seul, j'étais prête à lui donner un coup de main à ce saligaud !
Monique crispa son visage dans une grimace mauvaise, la langue pointée vers la voyante, et s'en alla, pestant contre tous ces charlatans qui n'avaient vraiment aucune honte de profiter de gens faibles comme elle, pauvre vieille dame sans défense.
Dans le salon, le calme remplaça d'un coup la colère orageuse de Monique. La voyante poussa un soupir de soulagement et glissa les billets froissés dans les replis de ses jupes.
— Gaston, vous êtes toujours là ? demanda-t-elle avec douceur, les yeux à nouveau fermés.
—
Oui... — Je suis désolée, j'ai vraiment essayé...
—
Je sais bien, soupira le fantôme.
Mais pourquoi diable avoir choisi cette date là ? Vous en aviez 365 autres de disponible ! — C'est le jour de mon anniversaire, rougit la voyante.
—
Apparemment, c'est aussi un des miens, mais c'est pas pour autant que je m'en souviens !