Monsieur Deluse
D’une allure affirmée, le maître huait pour évacuer le gibier des champs de maïs. En compagnie de son vieux labrador, l’homme continua sa marche sauvage en écartant les grains sur son passage. Le chien serpentait rapidement entre les plantes et humait le faisan caché. Le bruit des ailes volantes détourna aussitôt le regard du chasseur. D’un geste vif et affuté, l’homme tira deux coups de fusil. Le chien se rua sur l’animal en détresse et le pris délicatement dans sa gueule pour l’apporter à son maître. L’homme saisi l’oiseau et la regarda dans ses yeux vitreux, couverts de sang. La queue du chien balaya la terre du champ de maïs tandis que le maître plongea ses dents dans la chair chaude du faisan. Le labrador gémissait d'impatience, réclamant la part du butin. Prenant soin d’essuyer sa bouche à l’aide d’un mouchoir en tissu, le maître laissa la bête à son chien et retrouva son épouse hors des champs.
Madame Deluse accompagnait son époux pendant ses émois chaque dimanche matin et ne prêtait attention à ses pratiques bestiales. Madame Deluse vivait des jours paisibles dans le village de Saint Jean de Bonnefond, elle était bienveillante avec son entourage et connue de tous. Elle pratiquait des activités solitaires comme la peinture et l’écriture mais ne partageait pas les longues randonnées que son mari parcourrait tous les soirs.
A chaque tombée de la nuit, Monsieur Deluse partait avec son chien jusqu’au matin. Personne ne savait où le vieil homme logeait ni même ce qu’il faisait. Son épouse avait tenté de le suivre un soir mais ses jambes ne lui permettaient plus d’avancer… Alors Madame Deluse avait mené sa propre enquête en questionnant les hommes et les femmes du village, en vain. La vieille femme avait cessé de comprendre son époux et surveilla, chaque soir, le départ de son homme vers la colline des Ruages. Un jour d’automne, l’homme n’est jamais revenu. Une enquête de police a bien été effectuée mais personne a su ce qu’il était arrivé au vieil homme, seul son chien a été retrouvé sur les monts de la colline, affolé et perdu.
"Affaire classée" dit l’officier à Madame Deluse en lui présentant ses condoléances.
Il y a des choses, comme ça, qu’on n’explique pas.
Fin.