Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

22 Avril 2026 à 16:22:23
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La bataille d'Hernani [texte complet]

Auteur Sujet: La bataille d'Hernani [texte complet]  (Lu 13161 fois)

Hors ligne algache

  • Aède
  • Messages: 154
  • La dose fait le poison
La bataille d'Hernani [texte complet]
« le: 21 Mai 2015 à 21:43:00 »
Paris steampunk! Victor Hugo! Des automates!

Texte court en quatre parties:
1 - Le Théâtre-Français
2 - Gaspar-Félix
3 - 25 février 1830
4 - Un futur imprévisible

La bataille d'Hernani
1.
Paris, juillet 1829

Victor Hugo et Alexandre Dumas descendirent à la hâte du fiacre mécanique qui venait de s’arrêter en face du Théâtre-Français, après avoir sillonné Paris à toute allure. Ils étaient en retard, comme à leur habitude. Ils traversèrent la place du Palais-Royal au pas de course, tout en ajustant leurs gilets rouges, couleur distinctive de la guilde des automaticiens. Sur le toit de l’illustre bâtiment, les bouches de ventilation crachaient la vapeur sale des souffleries tournant à plein régime.

Les deux artisans-mécaniciens pénétrèrent dans l'édifice au moment où retentissait la sonnerie invitant les retardataires à gagner leurs sièges. Ils gravirent l’escalier d’honneur quatre à quatre, traversèrent le foyer du public pour accéder à la salle Richelieu, où l’on donnait ce soir Phèdre de Jean Racine. Passés quelques couloirs et antichambres, ils entrèrent dans la loge réservée aux automaticiens. Personne d’autre ne s’y trouvait, aussi s’arrogèrent-ils les meilleures places du premier rang, celles permettant de s’accouder sur le rebord lorsque le spectacle devenait trop ennuyeux.

Les trois coups furent frappés, les premiers vers récités : « Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène, Et quitte le séjour de l'aimable Trézène. » Dumas poussa son acolyte du coude et pointa le public du doigt. Le parterre était presque vide. Seules quelques loges étaient occupées, en particulier la loge royale où Victor Hugo croisa le regard de Charles Brifaut, président de la commission de censure. Les deux hommes se saluèrent d’un hochement de tête trop appuyé pour être sincère, puis firent semblant de s’intéresser à la scène.

‒ Jamais je ne m’habituerai à voir Brifaut porter l’accoutrement des académiciens, souffla Hugo.

Jadis réservée aux aristocrates, la pose d’un accoutrement relevait d’un rituel que les immortels de l’Académie française s’étaient appropriés avec la bénédiction de Napoléon. Leur accoutrement se composait d’un double entrelac d’écailles de cuivre jaune et de laiton vert, allégorie de feuilles d’olivier naissant à la base de chaque clavicule et grimpant de part et d’autre du cou jusque derrière les oreilles. En outre, un dispositif était inséré dans la cuisse de l’immortel, avec une boucle à hauteur de hanche dans laquelle l’académicien pouvait glisser son épée cérémoniale.

‒ Ne t’inquiète donc pas, répondit Dumas. Je suis sûr que tu rejoindras l’Académie un jour…

Hugo répondit d’un gloussement amusé.

‒ Ton imagination est sans limite, Alexandre. Si ma candidature devait être posée, nul doute que Brifaut ne voterait pas pour moi !

Sur la scène, deux automates classiques représentant Hippolyte et Théramène déclamaient les vers de Racine au sein d’un diorama sophistiqué. Une machinerie complexe d’engrenages et de poulies, de courroies et de mécanismes d’entraînement articulait chaque élément du décor dans une chorégraphie élaborée. Une légère odeur d’huile et de gaz montait jusqu’aux premières loges.

‒ Victor, rappelle-moi ce que nous sommes venus faire ici ? chuchota Dumas. Je ne supporte plus ces vieux automates juste bons à ânonner leur vers en base duodécimale !

La décision de Louis XIV de supprimer les acteurs humains peu après la création de la Comédie-Française avait donné naissance au métier d’artisan-mécanicien, puis à la guilde des automaticiens. Ces derniers avaient élevé les principes rudimentaires du théâtre mécanique de Chikamatsu au rang de prodige technologique, affinant les mécanismes et créant de toutes pièces des automates capables de se substituer aux meilleurs tragédiens antiques.

‒ Nous sommes là pour célébrer les affres des classiques, Alexandre ! répondit Victor Hugo le plus sérieusement du monde. Dois-je te rappeler qu’il y a cinq mois aujourd’hui que la troisième génération de ton automate Henri, habile à réciter de la prose, triomphait sur cette même scène ? La brèche est ouverte, nous passerons. Les jours des automates classiques sont comptés.

Dumas se tourna vers son collègue avec un air facétieux.

‒ Je sais bien, Victor. Hier mon Henri III, demain ta Marion…

Plus tard, lorsque Thésée eut prononcé les alexandrins « Que malgré les complots d'une injuste famille, son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille » scellant la fin de Phèdre, les rares spectateurs de la salle Richelieu se retrouvèrent dans le foyer.

Brifaut s’approcha d’Hugo et de Dumas avec la trajectoire lisse et sinueuse d’un serpent. Les écailles de cuivre et de laiton de son cou brillaient de mille feux sous les lumières du grand lustre. Il salua les deux artisans-mécaniciens avec un sourire crispé.

‒ Je ne m’attendais pas à vous rencontrer ce soir, commença l’académicien, la main posée sur le pommeau de son épée. Mais c’est tant mieux. Maître Hugo, poursuivit-il en posant sur le « maître » une inflexion sarcastique, l’accoutrement de notre bien-aimé Roi Charles X ne fonctionne plus à son entière satisfaction. Il serait bon que vous vous en inquiétiez dans les meilleurs délais…

Victor Hugo inclina le buste en une révérence délicate.

‒ Le confort de mon Roi est ma priorité, Monsieur Brifaut. Je m’annoncerai demain aux premières heures dans les appartements de notre Souverain.

Non content de renouer avec la tradition du sacre lors de son accession au trône, Charles X avait ajouté au cérémonial de l’Ancien Régime, outre les sept onctions et les serments sur les Évangiles, la pose d’un accoutrement saisissant : deux ailes d’ange mécaniques composées de plumes d’argent serties de pierres précieuses, se déployant avec l’envergure d’une roue de paon. L’effet était extraordinaire sur l’assemblée, mais le poids du dispositif avait nécessité l’arrimage de l’accoutrement dans les omoplates et les hanches du monarque. Or Charles X n’était plus tout jeune et les ailes mécaniques avaient tendance à meurtrir ses chairs. Le moindre déséquilibre dans la configuration des engrenages était source du plus vif inconfort pour le monarque.

‒ Fort bien, conclut Brifaut en faisant mine de prendre congé. Ainsi, le Roi pourra vous annoncer lui-même que la commission de censure a décidé d’interdire votre automate grotesque, le Marion DeLorme, dans les murs de ce théâtre.

Les épaules de Victor Hugo s’affaissèrent sous le poids de la phrase lâchée par l’académicien avec une fausse désinvolture et un plaisir manifeste.

‒ Qu’avez-vous dit, Brifaut ?

Le président de la commission de censure ne boudait pas son plaisir.

‒ J’ai dit que votre grotesque automate ne se produira pas au Théâtre-Français. Le Roi n’en veut pas. Et vous, Dumas, ne vous méprenez pas. Votre courte heure de gloire en février avec l’automate Henri III n’était qu’une anomalie dans un système où le classicisme triomphera toujours.

Brifaut se délectait de la situation, passant du visage atterré de Victor Hugo à celui consterné d’Alexandre Dumas.

‒ Faites-vous une raison, conclut-il d’une voix cassante. Vos petites créations romantiques ne sont bonnes que pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Elles n’ont leur place ni ici, ni à l’Opéra, ni à l’Odéon. Bonsoir, Messieurs.

Malgré tout le respect que Victor Hugo avait pour le travail d’orfèvre des fausses feuilles d’olivier montant le long du cou de Brifaut, il avait une furieuse envie de les écraser sous ses doigts en étranglant l’académicien. Dumas posa sur son épaule une main qui se voulait réconfortante. Hugo lui jeta un regard dans lequel brillaient la rage et le défi.

‒ Je n’abandonnerai pas, Alexandre. Je n’abandonnerai jamais.

Puis il tourna les talons et quitta le Théâtre-Français.

« Modifié: 31 Mai 2015 à 20:47:47 par algache »

World End Girlfriend

  • Invité
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #1 le: 22 Mai 2015 à 02:36:26 »
Steampunkuuuuu, c'est parti  :D

Et déjà fini. Bon, la suite, vite. L'univers est trop cool, j'adore. J'ai pas de mauvaises remarques à faire vu que mon kiffage surpasse toute éventuelle pinaillerie (et puis il se fait tard).
Non vraiment, pleins de bonnes idées.

Hors ligne Milora

  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 10 986
  • Championne de fautes de frappe
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #2 le: 22 Mai 2015 à 10:04:09 »
Citer
où l’on donnait ce soir Phèdre de Jean Racine.
chipotage ultime : Phèdre à mettre en italique  :huhu:

Citer
Les deux hommes se saluèrent d’un hochement de tête trop appuyé pour être sincère
J'adore : on visualise tellement bien !

Citer
en posant sur le « maître » une inflexion sarcastique,
Joli aussi :)

Citer
et les serments sur les évangiles
Majuscule à Evangiles

Citer
deux ailes d’ange mécaniques composées de plumes d’argent serties de pierres précieuses, se déployant avec l’envergure d’une roue de paon. L’effet était extraordinaire sur l’assemblée, mais le poids du dispositif avait nécessité l’arrimage de l’accoutrement dans les omoplates et les hanches du monarque. Or Charles X n’était plus tout jeune et les ailes mécaniques avaient tendance à meurtrir ses chairs. Le moindre déséquilibre dans la configuration des engrenages était source du plus vif inconfort pour le monarque.
J'ai pas compris si c'était un dispositif temporaire, ou permanent (auquel cas, bonjour la galère pour dormir :D)

Citer
(à suivre... si cela intéresse quelqu'un!)
Ben oui, et comment !

Comme tu as pu le remarquer, j'ai rien eu à relever sur le style : c'est impeccable, je trouve :)
Sur le fond, c'est qu'un début donc c'est dur à dire, mais j'ai trouvé ça prenant, immersif et intrigant, donc tout bon ! :) J'aime bien l'ambiance XIXe qui s'en dégage, mâtinée de steampunk :)

La suite, la suite !

(c'est long comment ?)
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

Hors ligne holden5

  • Prophète
  • Messages: 753
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #3 le: 22 Mai 2015 à 11:29:47 »
Impressionnant, ce début, tant au niveau du style que de l'univers (je ne connais rien au steampunk, je ne sais même pas si ça en est, mais j'ai adoré m'asseoir dans ce théâtre d'automates et le fait que l'humain reste au premier plan de ton texte). Un roman qui commence comme ça, je l'achète.
H.

Hors ligne Le Portier

  • Tabellion
  • Messages: 26
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #4 le: 22 Mai 2015 à 11:38:17 »
Ce n'est pas tant pour ce texte que je commente mais pour sa suite.
Je n'ai pas forcément été conquis dès les premières phrases (bien que certaines relevées sont savoureuses) mais la fin arrive bien trop vite à mon goût.
On entre bien dans l'histoire, on imagine cette scène, ce théâtre.
J'adhère!
"J'aurais voulu être productif mais les chinois avaient tout pris"

Hors ligne Yöda

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 719
  • Il a une serviette ! Replions-nous !
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #5 le: 22 Mai 2015 à 11:51:55 »
Très chouette texte ! On entre très facilement dans l'univers, dont la description est très digeste et plaisante. J'ai beaucoup aimé la complicité entre Hugo et Dumas, j'espère les voir faire les 400 coups tous les deux  :mrgreen:

Juste une remarque...
Citer
ils entrèrent dans la loge du rez réservée aux automaticiens
Il manquerait pas un petit quelque chose après "rez" ? J'ai jamais vu ce mot tout seul  :-[

Moi aussi j'attends la suite !  :D
Damn

Hors ligne extasy

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 099
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #6 le: 22 Mai 2015 à 13:23:26 »
Retour en force d'Algache !

Je rejoint entièrement les autres : j'ai adoré ! Et je ne sais même pas ce qu'est un steampunk ! Du coup, voici mon avis d'amateur inculte: créer un monde imaginaire similaire à celui de la science-fiction, se déroulant dans le passé, c'est juste trop paradoxal et trop cool  _/-o_
Et c'est d'autant plus déroutant, que je suis moi-même en train d'écrire un texte, suite à un défi lancé par Loïc, qui revisite justement une époque ancienne dans un univers futuriste ! Je me suis même inspiré d'une des personnes que tu cites dans ton texte ! Et le pseudo de l'un de tes commentateurs rappelle fortement l'univers futuriste que j'exploite  :\?
Que de coïncidences, vraiment !
Mais pour revenir à ton texte : chapeau bas, mon vieux, du très bon boulot et vivement la suite !

Citer
Il serait bon que vous vous en inquiétiez dans les meilleurs délais…
J'apprécie tout particulièrement cette réplique. Quelle belle ironie ! Et quelle belle plume tu as, pour avoir su reproduire à merveille le ton et le type de discours de la belle époque !
Vraiment, congratulations, quoi, je te tire mon chapeau  :mafio:

Hors ligne Milora

  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 10 986
  • Championne de fautes de frappe
Re : Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #7 le: 22 Mai 2015 à 14:43:28 »
Et je ne sais même pas ce qu'est un steampunk ! Du coup, voici mon avis d'amateur inculte: créer un monde imaginaire similaire à celui de la science-fiction, se déroulant dans le passé, c'est juste trop paradoxal et trop cool  _/-o_
Le steampunk, c'est des histoires qui se passent dans une ambiance XIXe siècle avec pour pointe de science-fiction une technologie un peu rétro : automates, machines à vapeur, engrenages, etc.
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

Hors ligne extasy

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 099
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #8 le: 22 Mai 2015 à 15:17:45 »
La routine quoi :D

Hors ligne algache

  • Aède
  • Messages: 154
  • La dose fait le poison
Re : Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #9 le: 23 Mai 2015 à 00:38:11 »
Merci à toutes et tous d'être passés au Théâtre-Français! Je suis ravi que cette entame de récit vous ait plu et me réjouis de partager la suite avec vous!

@Milora
J'ai d'ores et déjà corrigé les coquilles que tu as relevées.

(c'est long comment ?)
Cela restera un texte court, en principe 4 parties de taille plus ou moins égales.

@Holden:
(je ne connais rien au steampunk, je ne sais même pas si ça en est, mais j'ai adoré m'asseoir dans ce théâtre d'automates et le fait que l'humain reste au premier plan de ton texte).
Trop content que tu l'interprètes ainsi! C'est vrai qu'il est parfois difficile de définir tous ces genres et sous-genres... Dans le fond, il faut rester cohérent sans sombrer dans le dogmatisme. J'ai bien aimé la définition de steampunk donnée par Milora; elle ouvre plein de possibilités plutôt que d'enfermer le récit dans un carcan trop strict.

@Le Portier:
On entre bien dans l'histoire, on imagine cette scène, ce théâtre.
Merci! J'espère réussir à maintenir cette visualisation dans la suite.

@Yöda:
Citer
ils entrèrent dans la loge du rez réservée aux automaticiens
Il manquerait pas un petit quelque chose après "rez" ? J'ai jamais vu ce mot tout seul.
Tu sèmes le doute dans mon esprit... Du coup, j'ai modifié la phrase pour le faire disparaître, afin qu'il ne distrait pas inutilement le lecteur.

@extasy:
Retour en force d'Algache !
Algache is baaaaaaaack! (à prononcer sous forme de bêlement de mouton)

Et c'est d'autant plus déroutant, que je suis moi-même en train d'écrire un texte, suite à un défi lancé par Loïc, qui revisite justement une époque ancienne dans un univers futuriste ! Je me suis même inspiré d'une des personnes que tu cites dans ton texte !
Je me réjouis déjà de lire ce texte!  :bouquine:

@WEG
Et déjà fini. Bon, la suite, vite.
Et voici la deuxième partie (message suivant)! Je vais faire en sorte de finir rapidement les parties 3 et 4 pour les poster en début de semaine prochaine.

Hors ligne algache

  • Aède
  • Messages: 154
  • La dose fait le poison
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #10 le: 23 Mai 2015 à 00:52:01 »
Texte court en quatre parties:
1 - Le Théâtre-Français
2 - Gaspar-Félix
3 - 25 février 1830
4 - Un futur imprévisible

2.
Quelques jours plus tard, Victor Hugo travaillait dans son atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs avec un manque d’entrain qui ne lui ressemblait pas. Le local était éclairé par une lampe à gaz dont l’artisan-mécanicien avait à peine ouvert la vanne. Le combustible s’échappant du bec était juste suffisant pour alimenter une flamme anémique, incapable de chasser les ombres dans les coins de la pièce.

La visite d’un homme ventru accompagné d’un gamin mal fagoté sortit Hugo de sa langueur ombrageuse.

‒ Balzac ! s’écria-t-il avec enthousiasme. Quelle heureuse surprise !

Il quitta son plan de travail pour tourner la manivelle en bronze de la lampe. Le gaz s’échappa avec un sifflement et stimula la flamme qui put enfin éclairer la pièce d’une franche lumière dorée.

‒  Et qui est ce jeune homme qui te sert d’escorte ?

‒ Il s’appelle Gaspar-Félix, répondit Balzac en ébouriffant la tignasse rousse du garçon. Ce gamin a des idées stupéfiantes dont je me ferais bien l’écho dans la Revue des Deux Mondes, si je ne craignais qu’on me prenne pour un fou !

‒ Vraiment… répondit Hugo en portant son attention sur l’épais boîtier circulaire que le garçon avait sanglé autour de son avant-bras avec une grossière lanière de cuir. C’est une drôle d’horloge que tu portes là, petit. Elle ne possède qu’une seule aiguille…

‒ Ce n’est pas une horloge, m’sieur, répondit Gaspar-Félix, nullement impressionné. C’est un baromètre, dar.

Victor Hugo haussa les sourcils.

‒ Un baromètre ? Je n’ai jamais vu de baromètre ressemblant à une horloge… Aurais-tu réinventé le tube de Torricelli ? Qu’y a-t-il à l’intérieur : du mercure, de l’eau, du gaz ?

‒ Rien.

‒ Rien ?

‒ Un vide d’air. Les parois de la capsule sont maintenues écartées par un ressort. La pression atmosphérique appuie plus ou moins sur la boîte et fait tourner l'aiguille sur le cadran.

Hugo se tourna vers Balzac, lequel se contenta de sourire sous sa moustache frétillante :

‒ Je te l’ai dit, Victor. Le gamin a des idées saisissantes.

Hugo hocha la tête, songeur. Balzac le sortit de ses réflexions :

‒ Dumas m’a parlé de tes déboires avec Brifaut...

‒ Ça… soupira Hugo en caressant la joue de métal de l’automate sur lequel il travaillait. Figure-toi que la commission de censure interdit ma Marion au Théâtre-Français… J’ai essayé d’infléchir le Roi pendant que je réparais son accoutrement. Sais-tu ce qu’il a proposé en contrepartie ? Tripler ma pension !

Balzac, toujours à court d’argent, fit une moue qui semblait juger l’offre de Charles X recevable. Hugo secoua la tête avec dépit.

‒ Peu m’importe l’argent, Balzac, c’est le triomphe des idées que je vise ! Ils ne veulent pas de Marion ? Soit. Je commence demain un nouvel automate, un prodige qui sera à la fois sublime pour les tragédies et grotesque pour les comédies ! Je le doterai de deux moteurs : un pour la synthèse des alexandrins duodécimaux et un pour la synthèse de la prose en base libre. Cet automate sera universel ; presque humain !

Balzac acquiesça d’un air distrait. Il semblait ruminer le refus d’Hugo de voir sa pension triplée.

‒ Je vois… répondit-il avec détachement. Nous autres falotiers n’avons pas la même relation aux automates que vous, les automaticiens, mais je soutiens ta démarche.

Victor Hugo lui jeta un regard courroucé :

‒ Comment peux-tu comparer la grâce, la délicatesse de nos automates avec vos frustes lanternes magiques, ces espèces de chaudières fuligineuses à peine capables de projeter une image tremblotante ?

Plutôt que de prendre ombrage de cette critique, Balzac s’en amusa.

‒ Certes, Victor, les lanternes n’ont pas la sophistication des belles mécaniques, mais elles cherchent une autre vérité : à la complexité de vos engrenages, nous opposons la pureté de l’immatériel... Un jour viendra où l’on projettera des images d’un réalisme tel qu’il sera difficile de distinguer le vrai de l’artificiel.

Hugo leva les yeux au ciel. Pour lui, les falotiers n’étaient que des allumeurs de réverbères qui enfumaient les salons de la petite noblesse avec leurs lanternes projetant des paysages naïfs peints sur des plaques de verre. Ils avaient une conception de l’esthétisme aussi lamentable que les classiques.

‒ Gaspar-Félix a d’ailleurs des idées remarquables dans ce domaine, ajouta Balzac.

Hugo reporta son attention sur le garçon, qui observait avec circonspection les rouages d’une main de cuivre ouverte sur l’établi de l’automaticien.

‒ C’est pour régler les lanternes de Balzac que tu portes un baromètre au poignet, petit ?

‒ Non m’sieur, répondit le gamin en se retournant. Je l’utilise comme altimètre, dar.

Victor Hugo eut un hoquet de surprise.

‒ Comme altimètre ? A quoi cela peut-il bien te servir, sinon t’assurer que Montmartre est le point le plus haut de Paris ?

En guise de réponse, Gaspar-Félix se contenta d’esquisser un demi-sourire narquois.

‒ Le gamin vise plus haut que Montmartre, répondit Balzac sur le ton de l’évidence. Il s’est mis en tête de construire un ballon pour flotter au-dessus de Paris. Qui sait ? Peut-être même voyager au-delà de l’Europe ?

Victor Hugo ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit encore, comme le font ceux que la surprise rend momentanément muets.
« Modifié: 28 Mai 2015 à 22:33:12 par algache »

Hors ligne Milora

  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 10 986
  • Championne de fautes de frappe
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #11 le: 23 Mai 2015 à 11:26:35 »
Citer
Je le doterai de deux moteurs : un pour la synthèse des alexandrins duodécimaux et un pour la synthèse de la prose en base libre.
lol

Citer
La guilde des falotiers, ces allumeurs de réverbères qui enfumaient les salons de la petite noblesse avec leurs lanternes projetant des paysages naïfs peints sur des plaques de verre, avait une conception de l’esthétisme aussi lamentable que les classiques.
Ouh là, elle est un peu rude, cette phrase ; j'ai perdu mon souffle (et le fil) au milieu. Peut-être qu'en la scindant, ça passerait mieux ?

Citer
A quoi cela peut-il bien te servir, sinon t’assurer que le cimetière de Belleville est le point le plus haut de Paris ?
C'est pas Montmartre ?
Et - attention, parenthèse chipoteuse historienne sans intérêt - sous Charles X, ça faisait partie de Paris, Belleville...?

Citer
Victor Hugo ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit encore, comme le font les poissons et ceux que la surprise rend momentanément muets.
J'aime pas trop cette phrase, ça fait un peu trop "attention, expression comique !", à mon goût.


Ben, j'aime toujours ! :) Le style, l'ambiance, les petits clins d'oeil à des choses connues, mais détournées, réinventées...
J'ai hâte de lire la suite !  :bonpublic:
(Mais peut-être que je devrais lire Hernani pour encore mieux apprécier...?)

Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

Hors ligne ZagZag

  • Ex Zagreos
  • Chaton Messager
  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 485
  • Octogorneau à gros cheveux
    • Ma page perso
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #12 le: 23 Mai 2015 à 21:53:38 »
Salut !
Je n'ai lu que la première partie :-[ mais j'ai adoré ! Le steampunk permet une nouvelle interprétation du XIXe tout en faisant écho au combat d'Hugo contre les règles du classicisme ! Bravo :)
À bientôt pour la suite ;)
aucun : les artichauts n'ont aucun rapport avec le Père Noël. Ce ne sont pas des cadeaux et on ne peut pas faire de Père Noël en artichaut.

Hors ligne Georges Cloné

  • Calliopéen
  • Messages: 468
Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #13 le: 24 Mai 2015 à 07:53:26 »
Bonjour, j'arrive !

s’étaient approprié attention à l'accord, d' accord ?

Ce texte est comme je les aime : foutraque, documenté, pas trop sérieux, bien écrit en plus.
Attention aux chevilles, Algache, mais c'est tout bon !
Blue Mountain, Moka Sidamo, Maragogype...

What else ?

Hors ligne algache

  • Aède
  • Messages: 154
  • La dose fait le poison
Re : Re : La bataille d'Hernani
« Réponse #14 le: 24 Mai 2015 à 11:30:02 »
Hey hey! Merci de votre passage, Milora, Zagreos et Georges!

Je vais corriger ce que vos yeux aiguisés ont détecté en même temps que je posterai la troisième partie (demain lundi).

@Milora:
Citer
A quoi cela peut-il bien te servir, sinon t’assurer que le cimetière de Belleville est le point le plus haut de Paris ?
C'est pas Montmartre ?
Et - attention, parenthèse chipoteuse historienne sans intérêt - sous Charles X, ça faisait partie de Paris, Belleville...?
Mais j'aime quand tu chipotes! Surtout si je veux maintenir l'illusion d'avoir fait quelques recherches historiques... :) Va me falloir vérifier tout ça à tête reposée.

Citer
Victor Hugo ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit encore, comme le font les poissons et ceux que la surprise rend momentanément muets.
J'aime pas trop cette phrase, ça fait un peu trop "attention, expression comique !", à mon goût.
C'est marrant que tu relèves ça. J'avais ajouté le poisson au tout dernier moment. A la relecture, je constate qu'il n'a effectivement pas sa place ici. Du coup je l'ai relâché en eaux profondes...

(Mais peut-être que je devrais lire Hernani pour encore mieux apprécier...?)
La pièce, pas forcément (bien que c'est toujours sympa d'avoir une excuse de lire Hugo...). Par contre, c'est vrai que j'ai essayé de coller à une certaine réalité historique dans mon interprétation steampunk des événements liés à la première d'Hernani...

@Zagreos:
Le steampunk permet une nouvelle interprétation du XIXe tout en faisant écho au combat d'Hugo contre les règles du classicisme !
Je suis vraiment ravi de ton inteprétation, parce qu'elle correspond bien à l'idée du texte!

@Georges:
s’étaient approprié attention à l'accord, d' accord ?
Oui, m'sieur!

Bon, ben, j'espère que la suite et fin vous plairont aussi! :)
« Modifié: 24 Mai 2015 à 14:35:26 par algache »

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.014 secondes avec 15 requêtes.