Voici un texte court (en fait deux l'un à la suite de l'autre) qui a pour thème l'après-rupture. Alice, pour référence à Alice au pays des merveilles découvrant le monde adulte avec dureté, dans l'incompréhension. Disons que mon Alice est sa version moderne, qui au lieu d'être confrontée au fait de grandir, est confrontée au fait de devoir se reconstruire après une rupture (beaucoup de différences pour très peu de rapport, au final).
Petite explication sur la phrase « Je me suis arraché le bras. » : c'est une sorte d'image qui veut dire qu'elle minimalise les choses. Lorsque certaines histoires tournent mal, on doit parfois choisir entre fuir avant qu'il n'arrive quelque chose de grave et s'en sortir avec quelques blessures (s'arracher le bras) ou s'enliser dans le problème jusqu'à ce qu'on nous fasse encore plus de mal (métaphoriquement on nous arrache le coeur). En gros, on décide de se foutre une claque soi-même avant que quelqu'un ne nous mette un gros coup de poing.
Alice,
« Je suis le deuil d'un peuple. Je fouille dans les décombres d'une ville pour en retrouver les symboles. J'extirpe des lambeaux de chair de la poussière. Je compte les pas qui m'éloignent de mon Hiroshima. Je me suis arraché le bras. Lointaine et sûre. Fébrile, persévérante. Je ramasse ce qu'il reste d'éclats dans les ruines. Je serre aussi fort que possible les mains qui me conduisent. Je croise et saisis les premiers sourires à la sortie du cimetière. Tout est difficile au début. La lumière éblouie, on cache une peau trop blanche, une douleur proéminente, on se retourne une dernière fois. Soleil rouge, promesse tenue. Je me réchauffe d'un soir de crime. Du bout des doigts, ma dernière caresse. D'un léger souffle arraché, du fond du coeur, ensevelis à vif, enterrés sous mon crâne : mon amour, ma sagesse, mes cris imperceptibles. Suffocante, coléreuse, résignée. Assise en tailleur sur la civière, refusant d'être victime, rejetant la pitié. Les poings serrés je donne des ordres. Reconstruisez la ville, reconstruisez.
Dans mon nouveau Palais d'hiver, j'erre à la redécouverte d'un corps amputé et d'un monde remodelé.
Je suis pareille à toutes ces femmes qui ont un jour été dépourvues de la vie qu'elles portaient. Mes jours sont pleins, mon corps est vide. C'est d'un sang propre dont je me lave les mains. Choix difficile, temps qui défile. Je t'ai avorté, il le fallait, je devais me sauver. Violente décision dans un tête à tête silencieux. Suis-je à blâmer ? J'aurais pu te dire : Hémon, je ne t'ai pas abandonné, j'ai fait justice à ton amour, j'ai battu la terre, j'ai craché sur mon honneur. Mais il y a pour chacun de nous une heure pour mourir. La nôtre, Hémon, est venue nous chercher par la main. Tendrement, elle a emmuré nos souvenirs. Nous étions notre propre destruction, il fallait arrêter la machine infernale avant la catastrophe. Alors à nous, à notre amour. A jamais, à Dieu.
Et si tu ne me crois pas ton Antigone, sois sûr que je serais ta Symphonie des Adieux : disparaissant au compte goutte, sans retour. »