Seul sous un abribus, Hamed observe les passants. Depuis qu’il a terminé ses études professionnelles, il sait qu’il est devenu un être quelconque.
Après leur scolarité, la transition vers le monde professionnel est souvent difficile pour les jeunes, le temps qui passe n’arrangeant rien, Hamed perd confiance, le monde lui apparaît soudainement virtuel et distant.
Nous sommes à Paris, le jeudi 5 mars 1998, rue grenelle, face à l’hôtel des invalides. Hamed aime les rues peut fréquenter, la violence y est moins répandue. Avec tous ce que Paris offre de Splendide lorsqu’il n’est pas somptueux, de lieux conviviaux et de jardin de cocagne, c’est au-dessous d’un abribus qu’il se console au mieux. Il hurle silencieusement sa mélancolie, devant des touristes américains médusés part tant de disgrâce alors qu’ils ont payé.
-Navrée de vous apprendre que la folie ne connaît pas de frontière ! Je sais nuire visuellement à l’esprit de cette ville que vous considérez tous comme la plus belle… Mais va falloir vous y faire ! La ville lumière n’existerait pas sans ses illuminées !
Hamed est un pacifiste. Lorsqu’il s’exprime, l’émotion structure ses moindres pensées. Il déteste la violence et pourtant il peine à communiquer de ce qu’il aime ou trouve beau avec son entourage, par crainte de passer pour un mignon.
Comme lui, les gens qu’il fréquente vivent pour la plupart en banlieue mais là s’arrête l’unité, Hamed n’a jamais vraiment adhéré au mouvement ou à l’esprit véhiculé par la jeunesse des quartiers. À vrai dire, il ne comprend pas le phénomène dans sa globalité. En banlieue, certains types sont pour lui véritablement très cons ! Assez cons pour considérer les femmes comme de simples objets sexuels, tout en vénérant de manière démesuré cette mère qui est leur.
Lorsqu’un étranger vient s’installer en banlieue, qu’il vienne de Rio, Alger ou L.A, si sa personnalité s’avère problématique, décalée voir fantaisiste, on le dit être -un débarqué-. Le débarqué s’affranchis des mœurs Français, de la mode et du glamour. Sa qualité-première étant aussi la dernière ( la spontaneïté ), le débarqué permet à ceux qu’il côtoie de ne jamais prendre la grosse tête ? Ils offrent un certain équilibre à la population, il nous rappelle qu’avant d’être des hommes, nous sommes avant tout des êtres vivants parfois complexes, un peu comme ses insectes qui n’intéressent personnes mais dont les scientifiques nous répètent sans cesse qu’ils ont un rôle à jouer dans l’écosystème. Hamed s’investit d’une mission envers eux : Initier les esprits les plus farouches aux valeurs morales de la république comme la laïcité, la liberté ou l’égalité homme femme.
Il leur suggère de ne pas idéaliser l’existence à travers ceux qu’il appelle : les agents normatifs… Publicitaire, Politique, Gourous, Patron, vieille tante, amie, grande gueule ou prétendue détenteur du grand secret et de la sainte parole. Car qui dit "formatage des esprits dit liberté d’action".
Parfois Hamed se demande s’il n’est pas le seul vrai débarquer dans toute cette histoire. Ici tout le monde revendique ses besoins sexuel et matériel, s’adonne à la consommation outrancière de chaire et de fer, rien n’est tabou... sauf le sentiment.
Ce complexe assez répandu prend toutefois une proportion démesurée dans les grandes villes, l’introvertisme sentimental est de mise puisque l’homme se méfie de ses congénères. Dans la nature les animaux s’épargne parfois lorsqu’ils appartiennent à la même espèce, la force établie la hiérarchie et garanti la survie de l’espèce. Mais chez l’homme, le rang social s’acquiert au travers de son patrimoine, les signes extérieurs de richesse ayant pris l’ascendant, tout est devenu moyen de pression, d’où l’abstinence sentimentale.
Un jour où Hamed se promenait dans la capitale avec ses amis, un journaliste qui faisait un micro trottoir lui demanda : Que vous inspire la Paris by night ? Ce à quoi il répondit en ces mots :
- "Paris by night pour un banlieusard à une saveur toute particulière… Comment oublié les virés nocturnes Parisiennes ? Sexuellement, matériellement, identitairement frustrante pour nous ! Absorbé par l’univers des gens heureux, nous étions là – spectateur immobile de l’inaccessible et premier censeur de nos libertés insoupçonné- Paris était une bombe n’aspirant qu’à nous faire jouir et nous n’avions pas la moindre allumette".
Il y a du hasard même en ce qui s’appelle être une destiné. Des choses que la providence prend en charge à votre insu, envers et contre tout.
Au file des jours, des mois et des années, l’opinion d’un être humain envers ses semblables décroît considérablement. Débute alors l’irréversible ascenssion vers le dégoût de l'autre, le besoin de silence, et l’individualisme exacerbé. La putréfaction divine.