Ce fut ma première nouvelle écrite il y a trois mois. Ce fut aussi mon premier concours dont le thème était "souvenir d'enfance". Grâce à Terminal d'une vie j'ai peu être présélectionnée dans les cinq premiers pour le prix du jeune auteur de ce concours. Mais elle ne m'a pas permis d'obtenir le premier prix. Je viens donc à vous pour connaître votre avis et m'éclairer sur mes erreurs car, je ne suis encore qu'une débutante.
TERMINAL D'UNE VIE
Maman est affolée. Une mèche rebelle tombe devant son visage, elle essaye vainement de la repousser d'un souffle, entre deux respirations haletantes. Le dos courbé par son énorme sac à dos l'oblige à se pencher légèrement en avant. Et son épaule droite supporte le poids d'un deuxième sac en bandoulière. La sueur sur sa tempe gauche commence à couler discrètement sur son visage devenu rouge tomate. On aurait dit Mémé Donus sortie de mon livre du soir. Autour de nous, on se retournait sur notre passage. Peut être qu'ils avaient reconnu, eux aussi, cette sorcière répunante qui hante mon imagination depuis plus d'un mois. Essoufflée, elle s'arrête net. Moi aussi. Devant nous, deux hommes élégants, habillés de costumes bleus marines, d'un chapeau assorti et de gants blancs demandent à la vieille sorcière de poser tout son équipement sur les tapis roulant à côté d'elle. Mais Mémé Donus se contente d'ouvrir ses grands yeux verts et de froncer les sourcils. Son visage déformé par l'ignorance et l'incompréhension de ma langue natale fera naître un mince sourire sur mon visage de petite fille de 5 ans : la femme blanche était vraiment trop drôle à s'agiter ainsi. Les deux hommes changèrent de méthode en optant pour celle du mime qui fut couronnée de succès. Mémé Donus lâcha sa charge, me prit la main et me tira vers les officiers qui nous fouillèrent l'une après l'autre. Ils ouvrirent ensuite les sacs. Que diraient-ils, s'ils trouvaient le balaie volant et le chat noir de la sorcière ? Une idée me traversa alors l'esprit : si je leur dévoilais la vérité, ils l'empêcheraient peut être de m'emmener. Avec une grande inspiration, j'ouvris la bouche et articulai deux syllabes "baba". A ces paroles, trois paires d'yeux se baissèrent vers ma petite personne. M'avaient-ils comprise ? La première à réagir fut elle, cette femme si grande et si blanche qui c'était penché vers moi les larmes aux yeux avec un sourire qui illuminait son visage. Quelle étrange maman tout de même. Je venais de dévoiler son identité de sorcière, et elle ne trouvait qu'à s'extasier croyant dur comme fer que j'essayais de parler sa langue : "Non, papa n'est pas là. Il nous attend en France. Tu comprends ? La FRANCE." Non, je ne comprends pas. Pourquoi dois-je suivre cette horrible femme ? Pourquoi ces deux hommes ne l'arrétent-ils pas ? Ne sont-ils pas mes alliés ? Ne voient-ils pas qu'elle parle le langage des voleuses d'enfants ? Et puis d'abord, où sont les autres enfants de l'orphelinat ? La France, c'est le royaume des sorcières c'est ça ? Je ne veux pas y aller !
Mon regard noir et brillant dût la blesser comme un poignard transperce le coeur et fait couler le sang de la victime. Dans un soupir, elle baissa les yeux. Elle se releva. Elle adressa aux officiers son passeport et d'autres papiers me concernant. Et, dans un élan, reprit les lourds sacs posés sur le tapis. Elle se retourna et, sans un mot, me prit la main pour m'entraîner dans une salle d'attente. Elle me fit assoir à côté d'elle. Autour de nous, des gens, des inconnus attendaient en silence. Devant mes yeux, les immenses baies vitrées offraient un spectacle aérien grandiose mais que je ne prenais goût à contempler. Parfois, une voix venue de nulle part raisonnait et annoncait des chiffres, des noms, des heures. Fatigué, mon esprit s'égara.
Voilà un mois que Mémé Donus me lit des histoires dans une langue qui n'est pas la mienne. Un mois qu'elle m'emmène me promener au parc Yoyogi. Un mois qu'elle m'offre d'affreuses peluches toutes douces qui me consolent la nuit. Un mois qu'elle me fait goûter de délicieux gâteaux trop sucrés. Un mois, qu'elle prononce mon prénom avec un sourire rayonnant. Un mois, qu'elle est véritablement entrée dans ma pauvre vie. Un mois, qu'elle attend le jour où je l'appellerai "maman". Et aujourd'hui, je me retrouve près d'elle, le coeur battant de peur et peut être aussi d'excitation. Je fus sortie de ma rêverie par deux billes bleues qui attirèrent mon attention. Debout, devant moi, une fillette qui semblait avoir mon âge me contemplait sans un mot. Elle s'était approchée sans que je m'en aperçoive. Ses yeux couleur du ciel m'éblouissaient. C'était la première fois que je voyais des yeux aussi clairs. La vieille sorcière n'était donc pas la seule à posséder cette particularité. Comme l'inconnue restait plantée là, sans bouger, sans parler, Mémé Donus voulut intervenir. Mais alors qu'elle commençait à ouvrir au plus grand sa bouche pour prendre sa respiration, la statue l'interrompit d'un geste rapide et inattendu. La petite fille avait tout à coup sorti sa main de la poche de son blouson pour en sortir des gâteaux qu'elle me tendit, toujours dans un silence de muet. D'abord surprise par son geste brusque, je baissai les yeux sur la boîte en carton que recouvraient si précieusement ses doigts. Des pokki à la fraise, mes préférés. Comment savait-elle ? Ses yeux de cristal lui permettaient-ils de deviner les secrets les plus intimes des petites filles ? Savait-elle que c'était moi qui avait capturé et enterré tous les doudous dans le jardin de l'orphelinat ? Peut être était-elle une complice de la sorcière ! Mais je ne leur ai pas fait de mal ! Ils pleuraient tous les soirs, je les entendais. Ils étaient triste parce qu'ils étaient seuls. Les enfants les abandonnaient la journée et la nuit ils les étouffaient en s'endormant sur eux. Je les endendais pleurer. Moi, j'allais les rendre heureux, j'allais jouer avec eux, j'allais les faire rire, on serait devenu les meilleurs amis, moi et les doudous. Et je n'aurais plus été seule du tout. Il fallait que je les cache et qu'ils soient rien qu'à moi... La panique commençait à m'envahir. Des larmes amplissaient petit à petit l'intérieur de mes yeux. Savait-elle tout ça ? Comprenait-elle ?
Une main froide se posa sur la mienne pour l'ouvrir et y déposer un paquet de ces fameux gâteaux à la fraise. Surprise par le contact de sa peau glaciale, je retirai ma main si vite de la sienne que la boîte de bisucuits tomba par terre. La petite fille recula d'un pas. Je relevai les yeux vers elle mais elle n'était plus seule. Cette fois, un homme, une femme et deux petits garçons l'entouraient. Mémé Donus se leva et les salua avant de les voir s'éloigner vers le guichet d'embarquement voisin. Ma nouvelle amie eut juste le temps de me faire un signe timide de la main, puis disparut de ma vue.
Mémé Donus s'accroupit pour ramasser le paquet de pokki laissé sur le sol. Elle se retourna vers moi, et avec un sourire me demanda si je voulais en manger avant de monter dans l'avion. Gourmandise oblige, la femme blanche sait se souvenir des bonnes choses. J'acquiésçai. Le ventre plein, l'ennemi devient vulnérable. Que cette sorcière se gave de friandise si elle veut, cela m'évitera de finir mes jours cuisinée dans un chaudron. "Tu sais, personne ne veut te manger". A ces paroles, j'ouvris de grands yeux. Je venais de découvrir la vérité. Les femmes blanches aux yeux clairs peuvent lire dans les pensées ! De quelle manière je l'ignore, mais en l'espace de dix minutes elles avaient réussi à me mettre à nu, à me déstabiliser. "N'aie pas peur, personne ne te veut de mal." Ce n'est pas la première fois que j'entends cette phrase. La sorciére me l'a souvent répétée quand elle essayait de me donner la main et que je refusais, quand elle me faisait goûter un de ces plats que je vomissais, quand elle tendait le téléphone d'où sortait une voix masculine et que je raccrochais... La méchante sorcière adore cette formule magique.
Mémé me demanda alors si je voulais l'accompagner aux toilettes avant d'embarquer. Je l'ignorai. Grignottant mon biscuit tranquillement assise sur ma chaise, je la vis partir vers les sanitaires à l'autre bout de la pièce. Une fois disparue à l'intérieur, je focalisai mon attention sur le monde qui continuait de vivre autour de moi : un homme et une femme qui s'embrassaient, deux amis perdus cherchant leur numéro de vol sur l'écran d'information, trois fillettes réclamant une glace à leur papa, un frère jouant au loup avec sa petite soeur, une fille serrant un bout du vêtement de sa mère comme si elle craignait de la perdre... Je repensais à mon amie rencontrée tout à l'heure.
Une voix s'éleva tout à coup dans la salle d'attente et attira l'attention de tous. Trop forte, je ne compris pas. Quand la voix s'éteignit, on commença à s'agiter autour de moi. Quelques personnes s'avançèrent vers une femme en uniforme bleu marine qui vérifiait leur billet et les autorisait à entrer dans un grand tunnel transparent conduisant à l'avion. Où allaient-ils ? De plus en plus de personnes se levèrent visiblement pressées, certains couraient, d'autres bousculaient pour essayer de se frayer un chemin parmi la foule qui s'entassait. Ma vue se réduisait peu à peu par toutes ces grandes personnes impatientes. Que se passait-il ? Je descendis de mon siège, mon paquet de pokki dans une main, un biscuit dans la bouche. Debout, près des gens sans cesse en mouvement, je semblais invisible tellement j'étais petite. Je commençais à avoir chaud, la chaleur m'envahissait peu à peu. Je la sentais brûler mes joues. Toute cette tension m'effrayait. Tout allait trop vite. Je ne comprenais pas. Jetant des coups d'oeil à droite, à gauche, derrière moi, tournant sur moi-même, je cherchais. Je cherchais quelque chose, quelqu'un. Je voulus me glisser entre les passagers, mais un homme me bouscula si violemment que je tombais par terre. Le biscuit à la fraise s'échappa de ma bouche et se brisa au contact du sol. Vexée, seule au milieu de tous, je regardai le gâteau divisé en morceaux. La panique me gagna. Je poussai un cri, signal de détresse. Des larmes commençèrent à couler sur mon visage. De grosses larmes. Des larmes de tristesse, des larmes de solitude, les larmes d'une petite fille appelant sa maman. Mais personne ne m'entendait. Personne, sauf elle. Elle a accouru. Elle n'entendait que ma voix. Ses yeux clairs ne voyaient que moi. Elle me prit dans ses bras, un sac sur le dos et l'autre sur l'épaule droite. De cette hauteur, les gens paraissaient moins grands et moins nombreux. La foule semblait s'écarter sur notre passage comme pour laisser la reine et la princesse entrer dans leur carrosse.
Rien ne pouvait m'arriver maintenant. Plus personne ne me faisait peur. Dans ses bras, j'étais bien.
Elle ne comprenait pas ma langue. Mais à ce moment là, il n'y avait plus de barrières, car il n'existe qu'un langage entre une maman et son enfant. Alors quand je lui ai murmuré au creux de l'oreille "Okaasan", elle a resserré un peu plus son étreinte et, a déposé un baiser sucré plein d'amour sur ma joue.
Cela fait vingt ans. Vingt ans que j'ai perdu ma mère dans l'accident d'avion qui surviendra peu après cette déclaration d'amour.