Bonjour,
Pas mal prise par une chèvre et voyageuse et neurasthénique, je reviens parmi vous ce soir. Riche de rencontres avec 5 éditeurs lors de la biennale du carnet de voyage, sans contrat mais avec quelques jolis encouragements, je me lance dans un projet roman adulte.
J'aimerais bien votre avis sur les premières lignes... Merci par avance !

Noire, la nuit par la porte fenêtre de l'atelier.
Noir, le foyer du poêle où les braises s'épuisent.
Noir, l'air que je respire.
J'ai abandonné mon bestiaire coloré. Sur ma palette s'étalent des gris, des bruns, terre de Sienne brûlée, terre d'ombre. Couleurs éteintes et sourdes comme la douleur qui m'anime.
Dans la nuit de l'atelier, je peins depuis deux semaines l'enterrement de ma grand-mère.
Je peins et je pleure une toile rectangulaire.
La journée, je me noircis les mains dans le jardin. J'arrache les rescapées de l'été que j'abandonne au sol, grises et sèches. Je gratte la terre que la nuit j'étale sur la toile.
Quand le crépuscule s'annonce, très tôt, nous sommes en février, je me fais un café fort et je le bois lentement, sans aucun plaisir. Je sens déjà les larmes qui s'organisent en cohortes redoutables.
Je referme la porte de la maison, la laissant inanimée. Parfois, un de mes chats me suit et m'observe pendant que je remplis le poêle de l'atelier.
Je branche mon lecteur de CD : Carmina Burana. Depuis deux semaines, j'écoute en boucle cette musique des tréfonds.
Je peins de petits personnages en triangles, au bras démesurés comme des lombrics.
Je peins ma peine que j'enfouis avec le cadavre de ma grand-mère. Je peins mon enfance défunte. Je peins ses douleurs.
Quand je l'aurais achevée, cette toile dénotera. Elle étonnera les amis et même ceux qui, de passage, visitent, curieux, mon atelier. J'ai coutume de peindre en bleu, en rouge, en jaune. Je peins des aplats de couleurs franches et gaies. Je superpose en transparence des silhouettes stylisées d'animaux. Les serpents recouvrent les serpents, les caméléons supplantent les lions et je cerne de blanc certaines silhouettes. Je peins l'Afrique magique...D'habitude.
Le chat qui s'était endormi malgré le volume poussé à fond me contemple, dubitatif. Il me regarde, avec tout le mépris dont sont capables les chats : moi, le peintre en salopette qui pleure, seul, dans son atelier.
Ma grand-mère est morte et enterrée depuis de nombreuses années, comme mon enfance, comme ma jeunesse là-bas au Maroc. Pourtant, voilà que j'ai besoin, au mi-temps de ma vie, de raviver ces plaies en les frottant de sel. Je me suis construit autour de cette enfance biscornue, comme un arbre qui pousse dans une faille.
Les thérapies que j'ai jadis entreprises (peut on en faire l'impasse aujourd'hui?) m'ont coûté cher mais ne m'ont pas permis de guérir de mon enfance. J'ai fréquenté le cabinet d'un éminent psychanalyste quand la dépression me mordait les mollets tel un roquet hargneux, vaguement abâtardi. L'homme avait tout d'un marchand de tapis. Il me faisait payer toutes les séances, même celles auxquelles je ne pouvais assister et que je décommandais plusieurs jours à l'avance, même celles auxquelles j'indiquais ne pouvoir assister, dès la prise de rendez-vous, plusieurs semaines à l'avance, celles aussi pour lesquelles je refusais un rendez-vous, même celles qu'il n'honorait pas, car lui-même était absent pour ses vacances. J'ai gardé dans un cahier les traces de cette escroquerie, souches de chèques, calendrier de pharmacie où j'ai coché les jours de séances, griffonnant l'heure au crayon noir, en miniature.
Je me suis révolté. J'ai exprimé mon mécontentement, étranglé que j'étais entre un divorce coûteux et ces dispendieuses séances. Il a argué qu'une psychanalyse, c'était comme un club de gym : on payait pour un accès qui était réservé, pour un service dont on pouvait ou non, bénéficier. J'imaginais le même système avec le cafetier du coin. J'aimais m'y arrêter avant d'aller au travail. Il pourrait alors me facturer la noisette du matin, que je l'ai ou non commandée.
Je m'étais aperçu que si les séances effectuées ou non avaient le même coût, elles avaient aussi la même valeur. Et j'avais préféré cheminer seul, la dépression accrochée au mollet, plutôt que de griller mes économies ou ce qui aurait pu devenir mes économies.
Quelques années après, j'étais donc seul dans mon atelier, la nuit, pressant des tubes d'acrylique au couleur d'humus.