Texte datant de juin dernier... c'est une réponse à un défi, si l'on veut :
Vous proposerez le portrait d'un être ordinaire, qui sous votre regard prendra une dimension extraordinaire.
Ce matin par erreur j'ai vu votre poitrine !
Vous cherchiez une robe simple et féminine,
Et vous ne l'aviez mise que je suis entré
Sans vous en prévenir dans la chambre à coucher.
Mère, pardonnez-moi ! En voyant votre sein
Sans le vouloir, bien sûr, je n'avais de desseins ;
Mais est monté en moi un souvenir fugace,
Rien que d'y repenser déjà cela m'agace.
Car j'ai honte, je crois, du souvenir peu clair
De vous, donnant le sein à un bambin : mon frère.
Nous avions invité, pour mon anniversaire,
Et les gens discutaient ; j'attendais le dessert,
Quand soudain le petit hurla, il avait faim.
Il s'agrippait à vous, tirait vos cheveux fins,
Mais les gens souriaient : le bruit avait cessé.
Cela semblait normal, le bébé qui suçait
Le téton découvert ; et les débats reprirent.
J'étais désarçonné d'entendre ces gens rire ;
N'étaient-ils subjugués de voir votre sein nu ?
Et comment pouvaient-ils ignorer le salut
Que vous leur accordiez, montrant votre poitrine ?
Comme (le) disait Freud, origine du désir ?
À moins que ce ne soit désir de l'origine...
Tout le monde, attendri, regardait se saisir
L'enfant de votre sein, sans voir le sein pourtant.
Puisqu'un mari aimait celui de sa maîtresse,
Comment pouvait-il voir le vôtre si longtemps,
Et sans laisser paraître d'émotions traîtresses ?
Qui pouvait donc penser, en voyant Aphrodite,
À son enfant Éros et sa flèche maudite ?
Votre corps de statue, tout droit venu d'Olympe,
Et vos yeux débordants de la joie d'une nymphe
Laissaient nos invités froids et sans allégresse.
Ils semblaient voir en vous le portrait d'une dame
Quand, moi, je percevais celui d'une déesse.
Je scrutais les regards, et les pommes d'Adam,
À l'affût d'un pervers, vil déglutissement
Qui laisse présager une moindre attirance.
Mais à travers la gorge de ces drôles gens
Ne passaient que, parfois, des gâteaux au goût rance.
Peut-être aurais-je dû me montrer moins choqué,
Et tolérer, au moins, cette passivité
Qu'ils affichaient, odieux. Andromaque aime Hector,
La passion éternelle est étrangère aux corps ;
Et peut-être étaient-ils tous des platoniciens
(Ce dont je doute fort, et ce dont je ris bien !).
Mais j'étais bien trop jeune, et fêtais mes cinq ans
(S'il le faut rappeler, mais je l'ai dit avant,
Cette scène a eu lieu pour mon anniversaire),
Et je considérais ces gens mes adversaires.
Voyant ce chérubin, pendu à votre sein,
Et tous ces gens autour, qui formaient un essaim
Dépourvu de l'envie et du désir malsain
D'embrasser votre main, vos reins, votre bassin,
Je me sentais noyé dans tant de bienveillance ;
Tel est le souvenir que j'ai de mon enfance.
Aujourd'hui j'ai quinze ans, et j'admire, ô ma mère,
Votre buste olympien, sa surcharge mammaire ;
Votre image est la même : Aphrodite aux flancs blancs,
Sous laquelle mes yeux sont deux charbons flambants.