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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Un automne au tribunal

Auteur Sujet: Un automne au tribunal  (Lu 854 fois)

Hors ligne MAR1

  • Buvard
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Un automne au tribunal
« le: 24 décembre 2014 à 13:17:50 »
Il faisait froid en ce début d’octobre.
Le parvis du palais de justice était recouvert d’une fine pellicule de neige.
- Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant, pensa Marvin.
- Je crois qu’on n’est pas au bout de nos surprises avec ce gugusse !
La cigarette que tenait Marvin du bout des lèvres n’arrêtait pas de se consumer toute seule, à mesure que le vent la faisait rougir.
Marvin ne fumait pas réellement, c’était pour lui plus un passe-temps qu’autre chose.
Il aimait sentir le bout de sa cigarette pendre à sa bouche, pendant qu’il causait, ça lui faisait sentir qu’il était un cowboy, enfin un truc dans ce genre là.
La cigarette, c’était là, une de ses nouvelles lubies, une de celles qu’on attrape au tournant de la quarantaine.
Il avait passé toutes ces années sans fumer et aujourd’hui, il ne pouvait pas ouvrir la bouche sans qu’il ait une tige qui lui pende au bec.
- Je crois qu’il va falloir passer à autre chose pensa-t-il en tirant sur sa cigarette.
D’un œil distrait, il regarda autour de lui et aperçu les avocats des parties civiles dans leur robe noire qui paradaient.
C’était un grand jour pour eux.
Il s’était longtemps demandé pourquoi il faisait ce métier.
Il n’était clairement pas du genre à secourir la veuve et l’orphelin et était encore moins philanthrope.
Il pensait d’ailleurs que la plupart des gens étaient des imbéciles, manipulés par les médias.
- Je ferais mieux de retourner dans la salle, voir si le délibéré n’a pas été rendu, pensa-t-il.

Dans la salle d’audience n°16 du Tribunal, l’ambiance était des plus crispée.
Ça sentait la sueur et le bois vieilli là-dedans, les bancs étaient tous occupés par des gens attirés par l’odeur du sang.
Un tas de gens cherchaient à se faufiler en douce dans la salle, pendant qu’une nuée de gendarmes protégeait l’entrée.
Faut dire qu’un tas de petits épargnants s’étaient déplacés pour assister au procès de son client, le type qui avait ruiné leur vie et leurs économies.
Fallait les voir pendant l’audience.
Il y avait de tout, du simple gratte-papier qui trimait toute la journée pour pas un rond, à la bonne qui turbinait jusqu’au soir, qui une fois rentrée se faisait cogner par une brute, qui lui reprochait d’avoir foutu en l’air ses prochaines vacances à La Bourboule.
Y avait encore ce type qui était venu sapé en costume de velours avec un imper façon Columbo et qui avait amené avec lui un dossier grand comme une armoire normande.
Une cohorte de badaud et de fouille-merdes s’étaient également donné rendez-vous pour assister à l’exécution publique de son client.
Tous en réalité, étaient venus pour faire la peau à ce type.

Ce type, c’était Yassine Choucha.
Il était devenu le PDG, le plus en vue de la place parisienne, depuis qu’il avait réussi à renflouer une banque moribonde en quelques mois.
Ça a semblé louche à tout le monde, quand ils ont vu ce type débarquer, inconnu il y a encore quelques mois.

Yassine Choucha, c’était un type genre comte de Monte Cristo, un beau gosse sorti de nulle part qui avait du bagou à faire acheter des lunettes de vue à un aveugle.
Il avait comme par magie remis à flot la Banque Parisienne d’Investissement.
Cette banque, c’était un gouffre financier.
Personne n’en voulait, même pas Nanard Tipa, le célèbre brocanteur d’entreprise.
Et lui, il avait acheté cette banque pour pas un rond et lui avait appliqué un régime façon « Dukan » et avait redressé les comptes de l’entreprise en 18 mois.
Faut dire que pour faire son affaire, il n’avait pas hésité à détrousser des gogos de leurs économies à grand coup de promo sur des plans d’assurance vie, à des taux qui frisaient l’indécence.

Quant la bulle économique a éclaté en septembre 2008, ça a été un sacré merdier.
Les directeurs de banque ne pensaient plus qu’à sauver leurs fesses.
Yassine Choucha avait tout fait pour maquiller les comptes de la société, en cachant le fait qu’en réalité, c’était les nouveaux épargnants qui payaient les plus anciens.
Il avait également engagé les meilleurs experts-comptables pour triturer les comptes et l’aider à faire passer la pilule au fisc.
Faut dire qu’il s’était bien goinfrait avant la crise.
Ces p’tites combines lui avaient permis de se faire un max de fric.
Aujourd’hui, il était dans cette salle d’audience comme un simple voleur de poule.
A l’audience, les parties civiles avaient drôlement injurié le bonhomme, chacun était venu crier à la barre sa haine des voleurs et des banquiers.
   
Au bout du compte, ça n’a pas loupé, Choucha avait pris cher.
Trois ans de prison dont douze mois avec sursis et 75.000 euros d’amende, avec cerise sur le gâteau, une interdiction de gérer une société pendant 10 ans.

Les mots du président raisonnèrent dans la tête de Yassine.
Il avait compris que sa carrière de magouilleur était fichue.
Fini les ballades dans les super bagnoles.
Fini les restaurants et les hôtels de luxe avec les poules qui venaient becter avec lui jusqu’à pas d’heure.
Pourtant, il en avait connu des femmes, lui le gamin qui sortait tout droit de sa banlieue pourrie.
Il avait grandi à Sarcelles et comme pas mal de mômes, il avait rêvé de devenir riche.
Pour lui, sa voie était toute tracée, ce serait une vie à la Tony Montana, faite de belles bagnoles, de belles nanas et de l’oseille à ne plus savoir qu’en faire.
Il avait souvent pensé que rien ne l’arrêterait et qu’il irait jusqu’aux sommets.
Sa vie, c’était un vrai roman.

Il avait arrêté le collège en 3ème comme la plupart de ses potes, mis à la marge d’un système pas fait pour les inadaptés, comme on dit.
Lui, c’était carrément pas le genre à s’adapter.
Il était arrivé en France de son bled pourri à l’âge de 9 ans sans savoir lire un mot de français.
Faut dire que le gamin avait pas eu le choix, son père l’avait fait venir en France avec le reste de sa tribu, pour l’extirper de sa misère.
Ils habitaient alors avec toute sa famille dans un bled paumé en Tunisie, dans une petite maison peinte à la chaux blanche avec des portes et des fenêtres peintes en bleu.
Il avait vécu toute son enfance à l’ombre d’oliviers centenaires et de dattiers extravagants dont les troncs se courbaient jusqu’au ciel.
A l’époque son père faisait des allers-retours entre Paris et la Tunisie, pour travailler sur les chantiers de la région parisienne délaissés par les autochtones qui voyaient dans cette main d’œuvre venue de leurs ex-colonies, le moyen de reconstruire vite fait et à peu de frais, un pays qui n’était pas encore entré dans les « Trente merdeuses ».

Un jour d’été 1980, il s’était décidé à faire venir toute sa petite famille par avion.
Résultat des courses, la famille Choucha s’était entassé à six dans un p’tit deux pièces miteux, dans le 18ème arrondissement de Paris, rue Caulaincourt, avec les commodités sur le palier.
La cage à lapins comme, ils l’appelaient.
Fallait voir le soir, les locataires faire la queue chacun à son tour, un rouleau de PQ sous le bras, pour aller chier comme à la parade.

Là-bas, il s’était lié d’amitié avec Kader Dider, le Dindon comme on l’appelait, rapport à sa grosse tête qui le faisait se dandiner d’avant en arrière.
La nature l’avait salement amoché le bonhomme.
Faut dire qu’il avait aussi le don de s’attirer les emmerdes.
Un jour que Kader était coursé par les contrôleurs dans le métro, il avait rien trouvé de mieux à faire que d’essayer de frauder en tentant de forcer les portillons d’entrée.
Le bonhomme avait tenté de se jeter la tête en avant pour franchir les portillons.
Manque de bol, sa grosse tête avait été stoppée nette par les deux mâchoires métalliques.
On avait appelé les pompiers pour l’extirper de la machine, parce que ces saletés de portes refusaient de lâcher une si belle prise.
Résultat des courses, en plus d’une belle prune, il avait eu pendant deux jours, deux rails bien rouges qui lui lézardait la tête.
Kader était vraiment doué pour se fourrer dans les embrouilles.
Faut dire qu’ils étaient tous les deux comme cul et chemise.
On ne pouvait pas voir Yassine marchait dans la rue sans apercevoir à côté de lui, la grosse tête de Kader qui dodelinait comme un chien en plastique sur la plage arrière des voitures.
Il avait fait les 400 coups ensemble, toujours fourré dans les sales histoires.

Puis, un jour son père avait décidé que la cage à lapins était devenue trop p’tite pour toute sa basse-cour, ils avaient déménagé à Sarcelles dans un grand appartement de cinq pièces avec les chiottes dans l’appart, le rêve.
Le p’tit Yassine avait alors déménagé dans ce grand appart, avec ses parents, ses deux frères et ses deux sœurs.
Il avait une chambre et un lit pour lui tout seul.

La journée, il la passait à l’école en bas de chez lui, dans la classe de Madame Fusin.
Madame Fusin, c’était une maîtresse à l’ancienne.
Elle avait près de cinquante balais, un visage et des yeux bleus sévères qui étaient cachés par de minuscules lunettes et un chignon qui n’avait pas bougé depuis la mort de Claude François.
Elle était toujours à reprendre ses élèves lorsqu’ils faisaient des fautes de français.
Le reste du temps, Yassine sortait jouer avec les Mamadou et les Mohamed du quartier.
Parce que les blancs, enfin les « gwers » comme on dit là-bas, ça ne faisait pas légion.
Y avait bien Yohan, mais lui, ça ne comptait pas.
Il avait toujours cru que la fête de l’Aid était un jour férié en France, vu que tous ses potes n’allaient pas à l’école ce jour-là.
Sa mère, elle était franchement contre le fait que son fiston traîne avec les arabes du quartier.
Le seul arabe qu’elle pouvait supporter, c’était Mouloud l’épicier, parce qu’il lui faisait crédit lorsqu’elle achetait son litron de vin.

Yassine avait subi l’école plus qu’autre chose, du fait du retard qu’il avait accumulé en arrivant en France et il avait fini par être mis à la porte du système scolaire, à l’âge de 17 ans, sans autre diplôme en poche que son bagout.
Une fois mis à la porte du collège, Yassine avait commencé à se la couler douce, il était la plupart du temps a traîné dehors avec ses potes en rentrant à pas d’heure.
Et là, son père qui avait trimé toute sa vie sans moufter, ne pouvait plus supporter qu’un de ses gosses puisse vivre chez lui façon « Club Med », sans rien foutre, ni même apporter son obole à la cagnotte familiale.
Un beau jour, son père l’a attrapé entre deux portes en lui expliquant qu’il avait trois mois pour trouver du boulot.
Son ultimatum avait été limpide : il trouvait un boulot ou c’était la porte, avec son coup de pied au cul !

Yassine avait alors commencé par faire des p’tits boulots sans importance, en étant un jour livreur d’imprimés publicitaires, un autre jour manutentionnaire dans une usine de conditionnement chez Cochonou, ce qui avait d’ailleurs le don d’énerver sa mère, lorsqu’il rentré chez lui après sa journée de taf, alors qu’il empestait le « halouf ».
Puis, il avait fini par être vendeur en porte à porte à Paris, pour le journal Libération. Il devait proposer des abonnements au journal aux bobos et aux prolos parisiens. Ça marchait fort pour lui, faut dire que ses talents de vendeurs étaient incroyables. Il arrivait à vendre des abonnements en plein milieu du XVIème arrondissement.
Au bout d’un moment, avec l’oseille qu’il avait récolté, il avait fini par ouvrir sa propre société de vente par correspondance d’encyclopédies, puis s’était fait un max de blé en la revendant.
Il s’était ensuite pris au jeu du rachat d’entreprises en ciblant, les sociétés moribondes, dont il renégociait la dette, puis il leur appliquait des remèdes de cheval, en licenciant à tour de bras et en réorientant l’activité vers des débouchés plus porteur.
Il avait fini par faire fortune en peu de temps, après avoir fait pas mal de dégâts dans les sociétés qu’il avait reprises.

Jusqu’au jour, où il a commencé à s’intéresser à la Banque Parisienne d’Investissement, qui avait pas mal morflé du fait d’investissements de ses dirigeants qui avaient été plus qu’hasardeux. Il avait alors convaincu le conseil d’administration qu’il allait pouvoir redresser la société en moins de temps qu’il ne fallait pour dire banqueroute.
Il avait alors compris qu’il devait miser sur la cupidité des épargnants pour soutenir cette banque et que les taux qu’il proposait malgré le fait qu’ils étaient totalement délirants, passeraient comme une lettre à la poste, dès lors que chacun été convaincu de ne pas rater la bonne affaire.
Sa combine avait commencé par bien marcher et les gogos affluaient en masse, le système était parfaitement huilé : les nouveaux épargnants payaient les plus anciens et ainsi de suite, c’était simple comme bonjour.

Jusqu’au jour où la crise a pointé le bout de son nez et là, ça a été un merdier pas possible.
Dès que les marchés ont plongé, de plus en plus d’épargnants, qui commençaient à avoir chaud aux fesses ont demandé à récupérer leurs mises, jusqu’à ce que ce soit l’ensemble des épargnants qui demandent leur oseille et là tout le système s’est effondré.

Le fisc et les poulets ont alors commencé à mettre leur nez dans ses combines et ont découvert le pot aux roses.
Il s’est fait cueillir par les flics un jour qu’il sortait du « Fouquet’s », avec sa nouvelle conquête.

Il avait alors passé deux jours en garde à vue à prendre pas mal de coups de bottin dans le cul, par un flic qui avait mis tous ses sous dans la BPI.
Au final, sa carrière de fripouille avait fini aussi rapidement quelle avait commencé et tous ses espoirs de grandeur avait été enterré par ses juges.
Il quitta le tribunal par une porte dérobée, pour éviter les journaleux et la cohorte d’enfoirés qui voulaient pendre sa tronche au bout d’une pique
« Modifié: 24 décembre 2014 à 16:06:07 par ernya »

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Re : UN AUTOMNE AU TRIBUNAL
« Réponse #1 le: 24 décembre 2014 à 16:05:46 »
Bonjour bonjour,


Tu sais, MAR1, c'est toujours plus sympa de frapper avant d'entrer chez quelqu'un ou de se présenter avant de poster ses productions sur un forum.
Ici, en tout cas, on y tient.
On t'attend donc dans la section des Présentations.

Et si jamais tu es perdu, je t'invite à consulter cette page   ;)
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

 


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