Je me trouve assis sur ce même banc de marbre pour la troisième fois en trois mois. La Cérémonie commence à peine, et je dispose de tout l'après-midi pour capter l'attention d'un partenaire. Mon regard glisse, sans conviction, sur les visages des hommes qui remplissent peu à peu la grande salle souterraine. Les femmes les dépassent en nombre, de peu, mais elles ne suscitent pas mon intérêt. Je suis de ceux qui préfèrent les hommes.
Plusieurs femmes viennent à ma rencontre, puis renoncent quand elles s'aperçoivent qu'elles ne parviennent pas à croiser mon regard. Du bout des doigts, j'entreprends de tirer sur les fils qui dépassent de mon jean usé. Lorsqu'une voix masculine m'interpelle, je m'interromps.
– Pourquoi restes-tu sur le banc ? Tu es malade ? Ou dépressif ?
L'homme est sincèrement curieux. Dans le contexte de la Cérémonie, ses questions ne me surprennent pas. N'importe qui peut demander n'importe quoi, tout est permis. Les gens, auxquels une demi-journée semble bien courte pour trouver le partenaire d'une vie, ne se privent pas.
Je souris à l'homme. Il doit mettre mon mutisme sur le compte de ma timidité. Il se présente avec empressement, et nous nous serrons la main. La sienne est moite. Il s'appelle Michel. Je me présente en retour.
– Mathieu. J'habite dans le quartier sud, au pied de la colline.
Aussitôt, Michel s'enhardit et déballe son interrogatoire. Vient enfin la question gênante, inévitable pourtant, des rapports sexuels. Adolescent, j'en riais avec mes amis. Nous échangions des astuces et révisions l'art du sous-entendu. Maintenant, ce n'est plus drôle, je n'ai pas le droit de mentir. Cela me conduit à répondre à Michel ce qu'il ne voulait pas entendre. Il fronce les sourcils, sans comprendre. Un tic secoue sa paupière.
– Tu n'aimes pas le sexe ? Pourquoi, il t'est arrivé un truc ? Quelque chose de... grave ?
La réaction de Michel me suffit pour savoir que, quoi que je dise, il ne voudra pas de moi.
En général, on trouve son partenaire lors de la première Cérémonie. L'organisation de la Cérémonie est coûteuse, notamment parce que des recherches sont effectuées sur les personnes mises en présence. Il s'agit de s'assurer de leur compatibilité génétique. C'est pour cette raison que les rencontres "au hasard" ne sont pas autorisées : elles ont créé trop de complications par le passé. En cas d'échec, on a toutefois droit à deux autres tentatives. Au-delà, c'est la réforme, la réaffectation dans un autre travail, un de ceux qui abîment le corps, un travail pour ceux qui n'enfanteront pas, n'élèveront pas d'enfants. Ne pas trouver de partenaire alors qu'on est en bonne santé, c'est l'assurance de voir l’opprobre s'abattre sur soi – nul ne veut ça.
Mais personne ne veut de moi, non plus.
Je ne suis pas laid, pourtant. J'ai vingt ans, une silhouette légère, un peu de barbe et des yeux clairs. Et non, il ne m'est rien arrivé de grave. Mais je suis un "as de cœur" : je suis asexuel.
La main de Michel s'agite en signe d'au revoir. Je regarde cette main jaunie par la lumière électrique et, à l'idée qu'elle puisse me toucher, mon ventre se tord. Je grimace un sourire. Michel a déjà disparu dans la foule bruyante. Un bruit de verre retentit, aigu et violent. Quelqu'un a laissé tomber sa coupe sur le dallage de pierre.
Je devrais me lever et essayer, mais je n'y crois plus. Mon jean est usé aux genoux, et dans les poches aussi, sûrement parce que j'y mets trop de cailloux. J'aime ramasser des pierres, ce sont les seules choses que l'on trouve en abondance dans la ville, près des chantiers de démolition ou dans les ronds de terre au pied des arbres. Enfant, je rêvais d'autres matériaux pour donner libre cours à ma créativité. Avec le temps, si j'ai accepté l'idée que je n'aurais accès à rien d'autre, je n'ai pas renoncé pour autant. Je les peins, les sculpte ou les colle ; je crée de belles choses.
Le gong va bientôt sonner. Je m'imagine sortir à la suite de la masse des nouveaux couples et attendre mon tour pour m'enregistrer comme solitaire définitif. Comme les ascenseurs des bâtiments administratifs sont bloqués par souci d'économie, je prendrai l'escalier. Dehors, j'errerai un peu devant les vitrines, je commanderai un café pour me consoler. Bien sûr, je le regretterai aussitôt à cause de mon compte en banque famélique. Des escaliers m'attendent encore jusqu'à ma petite chambre en haut d'un immeuble. À l'idée de la chaleur qu'il fera chez moi, je me sens très las. Ma chambre se trouve juste en-dessous de la paroi du dôme de verre qui recouvre la ville.
Le dos d'une main effleure mon coude, me tirant de ma torpeur. L'homme est aveugle. Il me dit :
– C'est ta troisième, non ? Moi aussi. Je t'ai écouté parler avec Michel.
Mon regard est bloqué sur ses yeux trop fixes et trop clairs.
– On va y passer, ce coup-ci, continue-t-il. On n'a qu'à se choisir, tous les deux. Foncer.
Sur le coup, je réfléchis très égoïstement. Je me dis qu'il est handicapé, et qu'en plus il ne sait presque rien de moi. Pire : il me propose de devenir mon partenaire de vie, sans même s'être présenté ? Et puis, je me suis fait à l'idée de travailler dans les souterrains ou bien le nez dans les vapeurs chimiques. Je me convainquais même que peut-être, avec de la chance, je trouverai des pierre. J'aimerais bien me mettre à sculpter, mais ce qu'on trouve à la surface ne me convient pas. Il ajoute, dévoilant des appréhensions similaires aux miennes :
– Je ne te connais pas, je ne sais pas à quoi tu ressembles. Peut-être que tu te colles les cheveux en arrière à la gomme, et que tu es un de ces faibles qui votent pour le parti du quartier nord.
Il essaie de rire, et des mèches jaunes glissent devant ses yeux. Il ne les replace pas. Il me paraît désespéré, vulnérable même.
– Entendu, je réponds.
*
Je suis assis par terre sur le plancher, sous la fenêtre, silencieux. J'interromps un instant ma lecture du Récit d'un naufragé. Valentin cuisine. Son habileté à manier le couteau sans rien voir force mon admiration. Il me donne l'impression de découper des formes dans la pâte. Je me lève pour être sûr. Mes genoux craquent un peu. Sous les doigts de Valentin, la lame a dessiné des étoiles.
*
Nous vivons ensemble depuis six semaines. J'ai l'impression de commencer à le connaître. Il travaille pour la radio et ne sort presque jamais. Quand je rentre du chantier, le soir, je le trouve souvent avec un casque audio sur la tête, en train de parler. Il a déménagé tout son matériel chez moi. Même s'il est en plein enregistrement, il me dit toujours bonsoir. Valentin a de réelles qualités d'orateur. Ce soir, j'aimerais l'écouter mais, à mon arrivée, il coupe le micro et enlève son casque. Il me sourit, et j'ai envie de le prendre dans mes bras. Je n'ose pas. Nous ne nous sommes encore jamais touchés.
Si nous sommes officiellement partenaires, rien ne nous oblige à être un couple au sens amoureux du terme, tant que nous donnons naissance à deux enfants chacun, que nous devrons ensuite élever. Nous respecterons ainsi, selon les termes officiels du dogme, la conservation de la diversité génétique et le bon développement psychologique de l'enfant, en vue de son intégration efficace dans la société. Quelques règles simples sont à suivre, par exemple ne pas provoquer de conflit, ne pas dire de mal de son partenaire devant les petits. Les séparations sont proscrites. Dans notre cas un peu particulier, ces étapes s'effectueront à quatre, avec un couple de femmes, que nous rencontrerons dans un an – elles porteront les enfants, et nous les élèverons tous ensemble.
Je ne suis pas pressé. En fait, je préfère éviter de penser à tout ça. Je suis bien avec Valentin, et j'aimerais continuer à vivre avec lui. Je n'aime rien davantage que le voir, à la fin de la journée, épuisé mais content. Je voudrais me confier à lui, entièrement, qu'il me connaisse comme personne d'autre ne m'a jamais connu. Je crois que je l'aime.
Je lui souris.
*
Mes chaussures sont trempées de neige. Cette année, l'hiver arrive trop tôt ; on m'a affecté d'urgence à la rénovation des panneaux de verre du dôme. L'immense vitre protège l'atmosphère de la ville. Les fuites causées par la grêle provoquent des augmentations du taux de CO2 et, à terme, des problèmes supplémentaires pour la santé de la population. Bref, c'est beaucoup de pression pour moi qui ai l'habitude de m'occuper des chantiers de démolition, mais peu importe – je suis rentré. Je m'aperçois vite que Valentin n'est pas là. J'ai oublié, il m'a dit qu'il s'occuperait des courses, commande en ligne et aller-retour pour ramener le panier. Il s'en occupe souvent, pour me soulager d'une partie des tâches quotidiennes.
La porte s'ouvre alors que je suis occupé à peindre de petits morceaux de granite. J'ai tiré les rideaux ; dehors, la nuit tombe. Des gouttes de peinture constellent le parquet, mais Valentin n'en saura rien. D'ailleurs, il ne s'occupe pas de ce que je fais, il pose en hâte le panier au sol et marche droit vers moi. Il murmure que je lui ai manqué aujourd'hui. Mon regard glisse sur les courses : il a pris du café. C'est pour moi ; lui n'en boit pas.
Il me rejoint à pas lents, les mains en avant. Je les attrape.
C'est la première fois que nous nous embrassons.
*
Au cours des jours suivants, je peins beaucoup, de toutes les couleurs. Par moments, Valentin vient s'asseoir derrière moi. Il m'entoure de ses bras et nous restons immobiles devant la fenêtre. Je me sens tellement bien...
*
– Le dimanche, d'habitude, tu sais, je vais courir.
Valentin s'immobilise. Nous nous trouvons dans la chambre, sur le lit.
Ses doigts effleurent ma poitrine, son visage n'exprime rien. Il a les paupières fermées ; il sait que son visage gagne en grâce lorsqu'il cache ses yeux. Je continue à parler, anxieux à l'idée de laisser le silence s'installer à nouveau. Je suis allongé sur le dos, mon cœur bat vite, la situation m'est très inconfortable. J'insiste :
– Il est presque dix heures, je pense que ce serait mieux que je sorte.
– Tu ne crois pas que tu pourrais faire une exception ? Rester avec moi ce matin ?
Je déglutis.
– Je…
Ses doigts reprennent leur mouvement, en direction de mon cou.
– S'il te plaît, arrête, je ne me sens pas très bien.
Cette fois-ci, il retire sa main. Je sais que je suis cruel. Ce sont ses doigts qui lui donnent conscience de la forme de mon corps. Jusqu'à maintenant, il n'a touché que mon visage – quelques fois. J'étais très heureux. Mais là, c'est différent. Sa tension est palpable. Il demande :
– Je ne t'attire pas ?
Et j'entends sa vraie question, celle qu'il cache : "je te dégoûte ?" Je voudrais lui rétorquer que non. Je l'aime, il sait que je l'aime, je le lui ai dit. Je le lui murmure encore. Il esquisse un pauvre sourire.
– Tu le dis, mais tu ne le montres pas...
Je sens sa douleur, et elle m'est insupportable. J'ai envie de crier. Je ne peux rien faire, je suis incapable de lui donner ce qu'il veut... Pourtant, je me force. Je tends ma main vers lui pour lui caresser le flanc. Il attrape mon poignet.
– Tu n'as pas envie, assène-t-il.
Il a raison. J'étais seulement prêt à me forcer, pour lui.
– Le sexe… Je ne peux pas. Je n'aime pas ça. Je n'ai pas envie.
– Est-ce que ça vient de moi ?
– Non. Personne.
– Jamais ?
– Jamais.
– Tu es sûr ?
– Je suis sûr.
Un silence.
– J'aurais aimé…
– Moi aussi.
Silence, encore.
*
Dans mes mains, je tiens l'enveloppe déchirée et une lettre.
– Alors ? me demande Valentin.
Il a les traits tirés et les yeux rougis. Le voir comme ça me rend malheureux, mais je n'y peux rien. Il doute de mes sentiments, de lui, de ses actes et de ses mots, de ses choix. Il culpabilise. Moi aussi.
À voix haute, je lui lis notre avis de groupement avec nos deux autres partenaires. Cette fois, pour des raisons de commodité d'organisation, nous n'aurons pas le choix, il s'agira d'inconnues. Deviendrai-je ami avec elles ? Pour les enfants, je ne m'en fais pas. Je soumettrai une demande à l’hôpital pour l'insémination, puis ferai de mon mieux pour les élever. Personne ne se demande s'il veut ou non des enfants, c'est comme ça, il en faut deux par femme. Ceux qui se rebellent sont des ennemis de l'espèce et sont mis au ban de la société.
– Qu'écrivent-ils sur les examens ?
Surpris par sa question, je lui lis le paragraphe consacré. Il faut passer des tests pour éviter de transmettre une pathologie génétique et, de façon générale, pour vérifier l'état de santé des parents.
– Ça t'inquiète ? Je t'accompagnerai, pour les examens.
Valentin grimace, amer.
– Je n'ai pas besoin que tu m'accompagnes.
Un spasme secoue ses épaules. Je me précipite pour le prendre dans mes bras. Je n'ajoute rien, et lui non plus.
*
Deux mois de plus se sont écoulés. Valentin dit qu'il ne peut plus dormir avec moi, alors je me suis installé dans le salon. Je l'aime et je suis malheureux comme un chien, mais, si je dors à côté de lui, il peine à trouver le sommeil et se réveille ensuite.
Il a aussi perdu son poste à la radio. J'essaie de me convaincre que c'est parce que la plupart des émissions ont changé.
*
Les résultats des examens sont arrivés aujourd'hui. Valentin est déclassé "infertile". Pire : il est convoqué pour des examens complémentaires, car il pourrait être contagieux. Je lui demande s'il sait de quoi il s'agit. Il me répond que sa cécité est d'origine bactériologique : sa mère était porteuse d'une forme moderne de la gonorrhée, et il a perdu la vue peu après sa naissance. Peut-être s'agit-il de ça. Sûrement est-il encore porteur, lui aussi : parfois, cette souche mutante subsiste dans l'organisme. Ne peut-on pas le soigner ? Il éclate d'un rire qui me glace. C'est impossible. Les bactéries sont si résistantes, aujourd'hui. Si on avait pu le soigner, il ne serait pas aveugle.
*
De rage, je frappe des deux poings le contreplaqué du bureau de l'employé de mairie. Le type fronce le nez et me répète que je vais devoir être placé avec quelqu'un d'autre. Valentin doit être isolé.
J'ai soudain froid. Un fil de sueur s'étire le long de mon dos.
– Qui ?
Il effectue quelques recherches sur son ordinateur.
– Une femme qui se trouve dans une situation similaire. Son partenaire a été déclassé.
J'ouvre la bouche, mais le regard de l'homme me cloue sur place. Dans ses yeux, je lis son rejet. Il assène:
– Ça suffit, cette sensiblerie. Si vous ne voulez pas coucher avec, vous passerez par la FIV, et qu'on n'en parle plus.
Comme pour ponctuer ses dires, il frappe d'un coup de tampon le document que crache l'imprimante.
*
Cinq jours plus tard, je déménage chez Sophie. Valentin ne quitte pas mes pensées, je me sens confus. Sophie comprend le principal : nous serons deux colocataires, à vie. Elle me trouve triste, me suggère que je prenne un amant. Je réponds par la négative, sans arriver à me faire comprendre correctement. Elle finit par me lancer un regard de pitié et renonce. Valentin me manque tant.
*
Je retrouve Valentin sur son nouveau lieu de travail deux semaines plus tard, à plus de trois heures du matin. J'ai eu beaucoup de mal à franchir les barrières de sécurité de la zone d'isolement. Ma séparation d'avec Valentin, bien qu'elle m'ait été imposée, a fait de moi un paria aux yeux de beaucoup. Je cumule trop de différences. Mais je ne souhaite pas y penser maintenant. J'ai tellement espéré revoir Valentin, la seule personne que j'aie aimé, le seul avec qui j'ai été heureux.
Il est occupé à charger des marchandises dans un wagon souterrain, une liaison inter-villes. J'essaye de paraître détendu, de refouler mon envie de pleurer, là, d'un coup, devant lui et dans ce tunnel sombre et sale. Il ne voit pas mes efforts, ne se doute peut-être de rien. Il demande :
– Comment ça se passe avec Sophie ?
Je lui raconte.
– "Deux colocataires" ? Un peu comme nous avant, alors.
Il se détourne pour saisir un autre paquet, qu'il entasse avec les autres dans le chariot.
Sa remarque m'a fait l'effet d'un coup de poing. J'ai du brouillard dans la tête. Au bout d'un moment, Valentin demande :
– Tu es encore là ?
Je ne réponds rien. À tâtons, je fais demi-tour et prends la direction de la sortie. Lorsque je suis sûr que Valentin ne peut plus m'entendre, je me laisse tomber au sol. Dos à la paroi, recroquevillé, je cache mon visage dans mes mains. Ma gorge est sèche et râpeuse comme du papier de verre. Je n'arrive même pas à pleurer.
*
Sophie, assise à la table du salon, lit un prospectus en buvant du café. Lorsqu'elle m'aperçoit, elle hausse les sourcils. De la boue macule mes chaussures et mon jean. Bien que ce soit elle qui s'occupe des lessives, elle ne m'accable d'aucun reproche.
– Tu l'as trouvé ?
La douceur de son ton me secoue. Je n'ai pas envie qu'elle me voie dans cet état.
– Assieds-toi.
De sa main libre, elle me désigne le canapé. J'obtempère.
Sophie me rejoint, pose la main sur mon épaule. Je n'aime pas ce contact, mais n'ai même pas la force de la repousser.
– Ça s'est mal passé ?
Il ne s'agit pas vraiment d'une question. Mes pensées s'emmêlent, mon esprit trébuche. Un instant, Valentin m’apparaît dans toute sa cruauté involontaire, cruauté immense qui me déchire mais, l'instant d'après, je me surprends à espérer qu'il m'ait rejeté pour me protéger, pour que je ne cherche plus à le rejoindre.
Comme je ne réponds toujours rien, Sophie hausse les épaules et se relève. J'essaie de changer de sujet :
– Tu bois du café aussi tard ?
Elle croise mon regard. Ses yeux sont bruns, tout comme ses cheveux. Je préférais ceux de Valentin, couleur d'eau, même s'ils ne regardaient rien.
– Pourquoi pas ? J'ai du travail cette nuit.
Je comprends qu'elle va sortir. Tant mieux. Quand je partage le lit avec elle, pour éviter tout contact, je me serre sur le bord. Je n'ai pas non plus réussi à me résoudre à déménager, une nouvelle fois, sur le canapé...
Ce soir, j'ai besoin d'être seul.
*
Cet après-midi, la chaleur augmente sans fin. Des perles de sueur dégoulinent de mon front jusque dans mes yeux. D'un geste, je m'essuie le visage. Le gant de travail râpe ma peau tannée. Cette année, l'été arrive beaucoup trop tôt. Il faut remplacer en urgence les systèmes d'arrosage sous peine de perdre des arbres.
À peine trente minutes après s'être attaqués au bois ouest, en périphérie de la ville, un cri s'élève au-dessus du brouhaha du chantier. Une seconde plus tard, le sol se met à trembler. Le temps que je réalise, tout est déjà terminé. L'un des chefs annonce toutefois la fin de la journée : la secousse a fragilisé le sol, ils doivent effectuer des mesures pour vérifier qu'on peut reprendre le travail sans danger.
Je souris à l'idée de pouvoir aller me reposer.
– Par contre…
Mon collègue me regarde avec une moue affreuse.
– Mon gars, j'aimerais pas être en sous-sol !
*
Je n'avais pas le choix : je suis rentré chez moi. J'ai couru. Aussitôt arrivé, j'ai allumé la radio. Bien sûr, je ne devrais pas envisager le pire. L'éventualité d'un éboulement dans le tunnel où travaille Valentin reste très faible. À vrai dire, je ne sais même pas si Valentin est toujours affecté dans cette zone. Je n'ai reçu aucune nouvelle depuis notre entrevue. Je lui ai envoyé une lettre, pourtant… Il n'a pas répondu.
Je me laisse tomber sur une chaise. La radio diffuse le programme habituel du milieu d'après-midi.
Un bruit étouffé me parvient depuis la chambre.
– C'est toi ? demande une voix à travers la porte.
Sophie ne travaille-t-elle pas cet après-midi ? Je soupire, me lève. La poignée de la chambre tourne entre mes doigts.
– Oui ?…
Je referme la porte aussitôt. Le bois claque contre le chambranle.
– Merde, Sophie ! je crie.
Elle ne répond pas.
– Fais-le sortir tout de suite de là !
Un chuchotement étouffé me parvient depuis l'autre côté de la porte :
– Baisse d'un ton...
Un instant plus tard, Sophie apparaît, suivie de son amant. Je suis consterné. Son comportement irresponsable nous met en danger, moi y compris, qui ne suis pas fautif. Avoir des problèmes avec la loi, voilà bien la dernière chose que je souhaite.
Le type me jette un bref coup d’œil. D'un geste, il attrape sa veste et enfonce un chapeau sur sa tête. Avant de franchir le seuil pour disparaître dans le couloir, il marque un temps d'arrêt. Je ne comprends pas le sens du clin d’œil qu'il m'adresse.
Sophie, elle, me fixe avec des yeux ronds. Elle a l'air de se demander ce qui m'amène à la maison à cette heure-là.
– J'espère que tu sais ce que tu fais, je grogne.
– C'est mieux que de ne rien faire, rétorque-t-elle. Je n'ai pas l'intention de me laisser dessécher comme toi.
Je refuse de relever sa pique.
– Tu le vois depuis longtemps ?
Sophie hésite.
– Depuis toujours.
Comme je ne réponds rien, elle ajoute :
– Je l'aime depuis notre rencontre, il y a quatre ans déjà.
Une pensée soudaine dessine un sourire sur son visage. D'un ton aimable, elle m'assène :
– Au moins, avec toi, je suis tranquille.
– Pardon ?
– Tu n'es pas jaloux comme mon précédent compagnon, celui que tu as remplacé.
Dans l'idée, peu m'importe qu'elle couche avec qui ça lui chante… Si seulement ça ne nous conduisait pas à l'illégalité. Je le lui fais remarquer.
– Oh ! laisse-t-elle tomber. Tu dramatises toujours tout. C'est comme ce Valentin, là, l'amour perdu de ta vie… Écoute, il n'y aura pas de problème avec Nico, ça fait des années qu'on se voit comme ça, et ils ne s'en sont jamais aperçu.
Je serre les dents, espérant qu'elle ait raison. De toute façon, elle ne renoncera pas et, de mon côté, je ne vais quand même pas me résoudre à la dénoncer.
*
– On le fait ?
Il est dix heures du soir, je suis allongé sur le matelas moelleux et le sommeil me gagne. Aujourd'hui, mon équipe a mis le point final au dernier chantier de l'été. Je me remémore ma discussion avec mon chef. Je souhaiterais choisir mon prochain chantier. Si je pouvais me rapprocher du secteur minier… Valentin travaille sûrement par là-bas.
Sophie m'arrache à nouveau à mes pensées.
– Tu m'écoutes ?
Je vérifie ma boîte aux lettres tous les jours, mais je n'ai toujours pas de nouvelles de Valentin. Parfois, je l'imagine avec quelqu'un d'autre, et j'en souffre.
– Oh !
Elle a crié. Je me retourne vers elle, la privant au passage de son dernier bout de drap.
– Il faut qu'on se décide.
Je soupire et tente ma chance :
– Peut-être qu'on peut attendre une nouvelle réponse de l’hôpital ?
– La réponse est déjà arrivée. Tu ne comprends pas ? "Pas de place pour le moment", ça veut dire débrouillez-vous. Ils ont plus important à gérer que les inséminations artificielles pour raison personnelle.
Je me gratte la tête. Un rire nerveux me secoue.
– Mais, tu le sais bien, je ne peux pas…
J'ai trop chaud, je transpire. J'ai envie de me lever d'un bond. Je me redresse et dis :
– Je vais dormir sur le canapé.
Sophie me lance un regard consterné, un regard qui semble me scander : arrête de mentir. Tu vas aimer ça. Au pire ça ne durera pas longtemps.
Menaçante, elle reprend :
– Tu sais que si on n'a pas de bébé cette année…
– Et bien tant pis, qu'ils nous séparent ! Je m'en fiche d'aller travailler aux mines.
Elle déglutit. La colère noue sa gorge quand elle me lance :
– Tu es tellement égoïste !
J'ai déjà disparu dans le salon.
*
Aujourd'hui, je ne me suis pas rendu au travail. En l'absence de Sophie, je me repose à la maison. Je bénéficie d'un arrêt de deux jours pour épuisement nerveux. Après avoir relu mon dossier, le docteur a posé le doigt sur la photo de Sophie, en page cinq. Il m'a fait un clin d’œil. Il a dit :
– On peut l'arrêter un peu elle aussi, si vous voulez.
J'ai demandé :
– Pourquoi ? Elle va bien.
J'ai compris il y a cinq minutes, en y repensant. Je m'aperçois soudain que je suis en train de me ronger les ongles, et réalise que j'ai besoin de me changer les idées. J'avise le tas de pierres peintes qui dégorge d'un vieux sac plastique derrière la table basse. En quelques pas, je l'ai rejoint, et j'entreprends de disposer les cailloux sur le parquet pour créer des formes.
Beaucoup plus tard, une clef joue dans la serrure. La voix grave de Nicolas me salue. Je sursaute.
– Sophie n'est pas là ?
Je me retourne et répond par la négative. Les contours d'une étoile immense couvrent la moitié du sol de la pièce.
– Dommage…
Il hausse brièvement les épaules.
– Je vais l'attendre dans la chambre.
Il se dirige vers la porte, quand je l'interromps. Une question me taraude.
– Tu l'aimes, Sophie ?
– Hein ?
Il me regarde, les sourcils levés.
– Non, c'est juste pour le sexe, répond-t-il finalement avec le plus grand sérieux. Comme ça. Pour le plaisir quoi.
Juste pour le sexe ? Je me mords la lèvre, hésite, renonce.
– Elle va rentrer tard. Tu veux quelque chose à boire ?
*
L'hiver est de nouveau là. Ce matin, pour la première fois, je remarque quelque chose d'inhabituel chez Sophie. Elle n'arrive pas à fermer le bouton de son jean.
Nos regards se croisent.
– Ne me dis pas que…
Elle me lance un grand sourire, désamorçant ma colère.
– S'il-te-plaît, ne prends pas ce ton menaçant. J'en ai assez de ton égoïsme, et… Est-ce que ce n'est pas super ? Sans même que tu aies eu besoin de mettre la main à la pâte, je vais te donner un gamin. À ta place, je ne me plaindrais pas.
Malgré moi, une grande tristesse m'envahit. Au fond, j'espérais qu'on soit séparés pour cause d'infertilité. Peut-être aurais-je retrouvé Valentin… En outre, je n'ose même pas penser à ce que Sophie et moi risquons pour avoir violé la loi.
– Relègue ta paranoïa au placard, s'exclame-t-elle avec légèreté. Nico et toi vous vous ressemblez assez. Personne n'y verra rien.
*
Ce matin, le facteur a déposé dans la boîte une lettre de Valentin. Ce dernier me dit qu'il s'ennuie beaucoup. Suite à une blessure, il doit se reposer. Il me glisse que l'os aurait dû se réparer plusieurs mois plus tôt. Il ne peut toujours pas se lever. Il ajoute que je lui manque.
Les dernières phrases ont été grattées.
Je me place devant le carreau et essaie de voir à travers. Je distingue vaguement des chiffres ; il s'agit d'une adresse. Je suis sûr qu'en persévérant, je parviendrai à la lire.
– Censure ? demande Sophie qui me voit faire.
À petites gorgées, elle essaie d'avaler le contenu de sa tasse. Son teint verdâtre compte parmi les nombreux symptômes qu'elle présente ces derniers jours. Je ne sais pas si c'est normal.
*
– Valentin ?
L'homme manie ses béquilles pour se tourner vers moi. Les embouts en plastique gris frottent sur le linoléum. Nous nous trouvons dans une clinique sous-terraine. Des tableaux anciens ornent les murs de la salle de promenade.
Malgré sa maigreur, je le reconnais. Un sourire éclaire son visage ; il entendu ma voix. Il me crie :
– Viens !
Je me surprends à penser qu'il a dû se sentir bien seul pour vouloir de ma compagnie à nouveau. Je me figure la pénibilité de son travail aussi, pour lui qui sortait si peu de l'appartement. Puis, j'oublie. Je me sens tellement heureux de le revoir. Rien ne gâchera mon plaisir.
Lorsque je me trouve devant lui, il attrape ma main. Je lui suis gré de ne pas relever que je tremble.
– Qu'est-ce que tu fais là ? Tu dois avoir une vie normale maintenant, avec ta femme et tes enfants.
Ma voix me paraît faible lorsque je lui réponds.
– Elle a fait une fausse couche. Ça lui était déjà arrivé une fois avec son précédent partenaire, pour une raison qui n'avait pas pu être anticipée.
– Et là ?
– Une connerie.
Je hausse les épaules, tâchant de reprendre contenance.
– Incompatibilité de rhésus négatif. Elle a perdu le bébé en fin de grossesse. Pour déterminer le problème, il ont effectué des tests…
Valentin s'apprête à demander comment elle et moi avons pu être appariés avec des globules rouges incompatibles, mais je ne lui en laisse pas le temps.
– Avec les tests, ils ont vu que ce n'était pas le mien.
Valentin se tait. Je suppose qu'il réfléchit aux implications.
– Je reste là, Valentin ! je m'écrie, plein d'un espoir que je ne peux plus contenir. Au sous-sol. On m'a affecté à la réparation des charpentes des mines.
Valentin hésite, puis esquisse un sourire.
– Une tâche dans tes cordes.
Nous restons un moment sans rien dire, jusqu'à ce qu'un médecin pressé rompe notre silence. Ses semelles claquent sur le lino, les pans de sa blouse blanche volent autour de lui. Valentin m'entraîne hors du passage, devant l'un des tableaux qui décorent le mur. La peinture tient de l'Origine du monde, mais s'en éloigne : le modèle est un homme. Ça me donne envie de rire, d'évacuer la tension accumulée. Valentin ne perçoit pas le comique de la situation. L'espace d'un instant, il paraît hésitant. Puis, il reprend la parole. Il n'a toujours pas lâché ma main.
– Je voulais te dire…
L'envie de rire m'a quitté. Mon cerveau invente mille fins à cette phrase.
Sans bien m'en rendre compte, je presse sa main dans la mienne.
– J'ai sûrement l'air un peu pathétique, comme ça, reprend-t-il dans un murmure, mais je suis presque sorti d'affaire : ma colonne me permet de marcher à nouveau.
Sa phrase reste en suspens un bref instant. Puis il poursuit, doucement.
– Tu sais qu'ici, au sous-sol, ils s'en foutent de ce qu'on fait, tant qu'on n'a pas de gamins ? Tu vois ce que ça veut dire ?
Je n'ose pas comprendre.
– Ça signifie qu'on peut très bien s'installer ensemble si on veut.
Il ferme les yeux et demande :
– Tu veux ?